Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Avril 2021 (volume 22, numéro 4)
titre article
Nicole Grepat

Jeu du père & enjeux de sa mise en mots

The father's game and the challenges of putting it into words
Julie Crohas Commans, Le Jeu du père. Narrations paternelles dans le roman français contemporain, Genève : Droz, coll. « Histoire des Idées et Critique Littéraire », 2019, 336 p., EAN 9782600059640.

1Dans le roman familial français contemporain, tout lecteur est en droit d’attendre une réelle parité narrative entre la voix du père et celle de la mère, or il n’en est rien car les narrations paternelles relèvent du défi. Le père narrateur devient une véritable gageure du récit qui dénonce les leurres des huis clos familiaux et l’omerta obligée de la voix paternelle aux indicibles accents inattendus.

2Julie Crohas Commans démontre dans cet essai Le Jeu du père que la mise en mots du père dans le roman français contemporain sert une voix singulière et souvent déroutante par les tonalités qu’elle emprunte pour évoquer cette figure narrative mystérieuse. Les récits de filiation sont complexes, leur écriture s’inscrit dans une impossible transmission et une transcription malaisée.

3Se posent alors le pourquoi d’un père si affaibli, discordant et même humilié, et la raison de cette mise à mal du dogme de la toute‑puissance du pater familias.

De la paternité autoritaire archétypale à une paternité réelle délétère

4Dans la littérature contemporaine, le père est souvent traître et transparent, alors que sa quête mémorielle s’impose comme l’obsession incontournable d’une requête identitaire éprouvante. Au nom du père se révèle le fruit amer de l’enquête pernicieuse d’un père archétypal qui met en danger fille et fils attachés à évoquer ascendance et héritage.

5En 2007, le psychanalyste Michel Tort1souligne le rôle disqualifié du père dans les récits pléthoriques actuels : pour Jean Rouaux et Pierre Bergounioux, le père est un absent définitif, le dialogue avec lui est impossible, les fils sont des orphelins. La littérature de la modernité est au service d’une agonie dans la fiction de soi : l’identité paternelle éclate en fragments dispersés qui la nient. Bien que le père soit manque, troncation ultime et inachèvement douloureux, l’intérêt paradoxal pour la mise en écriture de ce père hors d’atteinte, définitivement en marge des mots et à l’infini de toute recherche, se renouvelle inexorablement.

6Sylvie Garcia évoque un père condamné au silence ou au récit allusif de sa guerre d’Espagne2, il fait partie des « Héritiers du silence » de Florence Dosse3, ceux qui ne racontent pas. « La littérature témoigne de la mise à mal de la transmission paternelle dès l’après‑guerre. » (p. 57). Le père est privé de la maîtrise de son histoire et le fils est fortement affecté par cette ère du soupçon, cette ère du vide. C’est pourquoi la psychanalyse parle de père disparu et de conversation inachevée ; la terminologie des titres des ouvrages des quatre auteurs du corpus est probante. Citons pour exemples Non‑dits4 et Mentir vrai5de Gisèle Fournier, Loin d’eux6et Seuls7de Laurent Mauvignier, ou encore Une parenthèse espagnole8 de Sylvie Garcia et même L’Enfant éternel9 de Philippe Forest. Le père est un être incertain souvent, défaillant parfois et toujours déchu, alors comment le nommer puisque sa désignation oscille du père modèle universel au père personnel réel.

7Dès 1983, avec Annie Ernaux10, le rôle de l’écriture de soi va mêler réflexion autobiographique et questionnement sociologique pour tenter d’interpréter et de représenter le père, entre monstre et héros, avec un nuancier vertigineux. La littérature affirme une volonté d’explorer les origines identitaires et culturelles d’un père dont les modèles sources ne manquent pas : du grec Cronos qui émascule son propre géniteur puis dévore ses fils, d’Agamemnon ou d’Abraham qui doivent sacrifier fille ou fils, du père Goriot christique aux pères lâches de Maupassant…

8Il y a pourtant une certaine réticence à se dire père : pas de paternité revendiquée à l’époque médiévale et aux origines du roman mais à la Renaissance, Gargantua nous apparait attentif et présent pour son fils Pantagruel. Montaigne dans ses Essais parle de l’affection des pères aux enfants, Rousseau tait son expérience de père abandonnant tout en dissertant d’éducation. Aux siècles suivants, la paternité est source d’écriture avec la perte des enfants : que ce soit la mort de Léopoldine pour Hugo ou celle d’un jeune fils pour Mallarmé ou la maladie et la mort de sa fille Pauline dans le premier roman de Philippe Forest. Si le père narrateur doit justifier sa parole, c’est la mise en mots filiale qui révèle un père possible, avorté ou avéré ; le lien entre paternité et écriture est d’évidence car le fils s’engendre lui‑même en écrivant le père.

Textes sur le père : père en textes, père des textes

9La paternité narrative souffre des aléas de la paternité narratrice. En effet, la connaissance du père et de son legs oblige le fils à une écoute attentive des mots prononcés, tout en devinant même ceux qui ne sont pas clairement dits et tout en cherchant à éclaircir ceux qui ont disparu. Le paradoxe ultime nait du mutisme paternel devenu criant d’éloquence signifiante. L’imposture est aussi bien présente car plus le père se tait, plus le fils prend la parole. Laurent Demanze parle d’encres orphelines11 surtout chez les écrivains arrivés sur la scène littéraire juste avant le tournant du siècle et héritiers de l’essor des sciences humaines, comme Gisèle Fournier, Laurent Mauvignier, Sylvie Garcia et Philippe Forest qui attaquent dans leurs romans la paternité pour mettre en textes la permanence de leur malaise identitaire. Une voix est libérée par l’écriture mais c’est celle d’un père réinventé, un père devenu personnage romanesque. 

10L’essai de J. Crohas Commans est riche en articulations thématiques et structurelles, la chercheuse pose d’abord les contextes historique et générique de la paternité pour mettre en évidence les accusations récurrentes portées contre le père, celui qui triomphe dans les doutes que le récit volontairement tronqué de l’histoire familiale fait naître. Ensuite elle analyse le fonctionnement narratif des romans du père puis elle s’attache aux caractéristiques de la voix paternelle entre stylistique et rhétorique. Elle conclut en confirmant un seuil infranchissable et interdit entre père et écrivains mais dont l’entre‑deux est un entrouvert inspirant de l’écriture contemporaine.  

11Le Jeu du père est un essai didactique qui se veut itinéraire d’une figure littéraire à travers les aléas des dits et des non‑dits des possibles identificatoires. Quatre questions fondatrices tentent l’émergence d’une paternité impossible car innommable : — qui ? un père personnage et/ou un père narrateur dans une alternance ambiguë entre tensions et ruptures, — quoi ? une parole entravée en quête de mots justes, — où ? dans des variations de narration plurielles mais singulières aussi, puisque « le miroir brisé et sa trace persistante sur le mur », selon Mauvignier, en sont les métaphores filées imposant à juste titre « le roman infini » de Philippe Forest, — comment ? par un floutage permanent du père dont le corps est nié et la voix empêchée, seul le recours à l’imaginaire lui donne un semblant d’existence. Mais alors comment parler en tant que père et quelle place revendiquer au sein de l’histoire familiale ?

La poétique des seuils de la paternité

12La paternité à l’œuvre a une place emblématique, celle des passages et du franchissement ; là règne « l’infamille » selon Christophe Honoré où les relations sont tendues et malsaines. Le père est un personnage destructeur à la présence ambivalente entre rejet contenu et respect haineux de ses enfants. Les lieux de la paternité sont les endroits où la transmission a échoué et où le père s’est affirmé révélateur mais d’une voix réticente et isolée au sein du chœur familial. L’inconsistance des discours du père oblige à l’éviction des mères suite à leurs relations fusionnelles avec leurs enfants : l’élimination maternelle est une condition préalable au récit paternel.

13Figure de la désorientation, le père va se positionner dans des espaces de rencontre instables : seuil, porte, escalier, couloir. Ces lieux élus pour une possible narration s’expliquent : le seuil demande à être franchi, le père est attendu, d’où les multiples variations entre le dedans et le dehors des seuils, l’intérieur et l’extérieur des portes, le haut et le bas des escaliers, le cheminement ou mouvement perpétuel dans les couloirs. Des pas de côté symbolisent le caractère impulsif de la prise de parole paternelle : de multiples détours et digressions ossifient la narration, les entrées et sorties ponctuent la diégèse. La scénographie du discours est ce qui se joue de part et d’autre des seuils. « La porte s’offre en défense autant qu’en échappement » (p. 147). La narration est un jeu de pistes potentielles avec des paliers infranchissables d’où une démarche souvent vacillante du père car il passe d’un univers à l’autre, sa chute transparait en filigrane dans la géométrie du récit. Mais c’est aussi un jeu littéraire dont le père devient « l’invisible tacticien et l’intemporel fabulateur » (p. 206).

14« Entre passé et présent, sentiment intérieur ou impression physique, fait et langage, où se situe le seuil franchi et où mène‑t‑il ? (p. 149) L’espace paternel est celui où la narration bascule de la réalité à la fiction, de l’imaginaire au vrai. Le dire est sensible et maladroit, Mauvignier parle de « hoquet douloureux » (p. 215), tour à tour aporie langagière et accumulation rhétorique » (p. 228). Cette voix résonne finalement dans le vide et la narration reste irrésolue par cette paternité mouvante. Le père peine à s’exprimer, son corps et sa voix se refusent. « Pour dire, il faut d’abord se taire, répéter et reprendre, lutter jusqu’à l’épuisement, au risque de se perdre et de disparaître. » (p. 205).


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15L’inachèvement des narrations paternelles est délibéré, c’est pourquoi les enjeux de cette figure paternelle deviennent nutrition pour l’écriture car ils sont matière à ressassements et matériau obsessionnel dont la mise en mots s’avère possible et souhaitée car salvatrice. Les architectures narratives contemporaines du père sont ainsi objets de sociologie, de poétique et d’esthétique, ce qui justifie l’index de l’ouvrage de Julie Crohas Commans d’une quinzaine de pages où figurent de nombreuses références pour différents éclairages du discours critique. Le choix des romans de 1996 à 2018 est intéressant pour le basculement significatif d’un siècle à l’autre et la réception par un lectorat de proximité temporelle. L’analyse littéraire, de par les éclairages multiples donnés dans Le Jeu du père est bienvenue pour inscrire dans l’Histoire des idées les narrations paternelles du roman français contemporain et souligner ainsi l’amplitude de ses enjeux : « Le récit de filiation s’impose au tournant du millénaire et rappelle que, culturelle, personnelle, ou littéraire, la figure paternelle se maintient à une place emblématique de la constitution identitaire contemporaine. » (p. 63)