Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Mars 2021 (volume 22, numéro 3)
titre article
Matthieu Protin

Défense & illustration d’un Beckett « à la française »

Defense and illustration of a Beckett "à la française"
Samuel Beckett et la culture française, sous la direction de Yann Mével, Paris : Lettres modernes Minard, coll. « Carrefour des lettres modernes », 2019, 378 p., EAN 9782406096344.

1Un nouvel interdit se dresse aujourd’hui sur le seuil des études beckettiennes : « nul n’entre ici s’il n’est anglophone ». Naturellement, une telle règle n’est pas sans logique, compte tenu de l’importance du phénomène du bilinguisme dans l’écriture beckettienne. Elle se montre cependant plus pernicieuse qu’il n’y paraît, quand on constate que cette anglophonie est aussi nécessaire pour avoir l’espoir de « compter » dans le domaine des études beckettiennes, et, surtout, qu’elle ne répond absolument pas à un équilibre, ou à une réciprocité : la francophonie s’avère, au contraire, en perte de vitesse, comme s’il devenait anodin de pouvoir aborder Beckett par ce versant. Un tel constat se révèle non seulement douloureux mais également problématique, et se retrouve au cœur de la « note liminaire » de Llewellyn Brown qui inaugure l’ouvrage Samuel Beckett et la culture française, dirigé par Yann Mével :

Le lien entre Samuel Beckett et la culture française est fondamentalement une question de langue, ce dont témoigne l’acharnement que l’auteur mit à systématiquement transposer — traduire, adapter — son œuvre d’anglais en français, et inversement, s’affrontant ainsi à la part d’impossible qui fait le socle de toute langue. C’est dire que les deux langues font une partie intégrante et fondamentale de l’œuvre. On ne peut donc que s’étonner du déséquilibre manifeste entre les communautés qui travaillent sur les écrits de Beckett. En effet, si, par le passé, les travaux en français ouvraient magistralement le champ de la réflexion — notamment les écrits de Georges Bataille et de Ludovic Janvier —, ce sont aujourd’hui les publications en anglais qui dominent très largement, faisant de Beckett l’un des auteurs les plus étudiés dans le monde. (p. 9)

2Voici ainsi mise à jour une tension qui, en définitive, parcourt, de manière plus ou moins explicite, l’ensemble des interventions réunies ici : y a-t-il encore de la place pour le versant francophone des études beckettiennes, et quelle serait la spécificité de ses apports ?

3On serait tenté de répondre oui à la première question — mais étant moi-même francophone et « beckettien », mon avis paraîtra forcément partial. Alors tournons-nous vers l’ouvrage qui débute en abordant frontalement cette question — et, peut-être, au fil de ses pages, pourrons-nous trouver quelques éléments de réponse. Il paraît en effet délicat de ne pas voir, dans le sujet retenu, celui de la relation entre Samuel Beckett et la culture française, une part, sinon de militantisme, du moins une volonté d’en souligner l’importance et de prolonger ainsi les pistes de réflexions inaugurées notamment dans le 25e volume de la revue Samuel Beckett Today/Aujourd’hui, consacrée en 2013 à « Beckett dans le champ culturel1 » — un prolongement d’autant plus naturel que la direction de ce numéro fut assuré notamment par Matthijs Engelberts et Angela Moorjani, qui collaborent également à cet ouvrage.

À la recherche d’un Beckett « français »

4Au moment où la redécouverte du Beckett « irlandais » et le mouvement plus général des Irish Studies a fortement contribué à renouveler le champ des études beckettiennes — Nadia Louar évoquant ainsi dans un article de 2013 « Le règne du Beckett Irlandais »2 —, il n’est pas indifférent de voir un ouvrage s’attacher à la relation si particulière qui unit Beckett à la France. Certes, comme nous le préciserons par la suite, le titre peut sembler légèrement trompeur — toutes les contributions ne menant pas forcément à la question spécifique de la culture française. Toutefois, l’ouvrage dirigé par Y. Mével permet de ne pas résumer Beckett à ses influences, et ses appartenances anglophones et approfondit ou esquisse des voies de recherche et de réflexion qui, incontestablement, s’avèrent fécondes. Voilà pourquoi nous serons, tout au long de cette recension, guidés par la question suivante : qu’est-ce que cela apporte de revenir sur cette relation à la culture française ? Quels apports pour la recherche et, plus largement, pour notre vision et notre conception de Beckett et de son œuvre ? Voilà ce que je voudrais maintenant évoquer. Pour le faire le plus clairement possible, j’aborderai successivement les grands axes thématiques des études beckettiennes internationales. Si un tel partage a sans doute le mérite de la clarté, il ne tient alors plus compte du plan initial de l’ouvrage dont je tiens à dire quelque mot.

Quelques remarques sur l’architecture de l’ouvrage (& sur celle de la recension) pour commencer

5Samuel Beckett et la culture française débute donc par une note liminaire de Ll. Brown qui vient réaffirmer avec force et élégance l’urgence qu’il y a à ne pas laisser les études francophones beckettiennes perdre du terrain, suivie d’une introduction très claire de Y. Mével, et se divise ensuite en cinq parties distinctes : « Naissance(s) d’un écrivain » ; « Beckett, écrivain français ? » ; « Beckett et le roman de langue française » ; « Beckett et la pensée de langue française » ; et, enfin, « Réception critique et création contemporaine ». À travers les titres de ces parties, plusieurs principes d’organisation concurrents semblent à l’œuvre ici. Certains titres laissent envisager une structuration diachronique, comme « Réception critique et création contemporaine », thème très large qui esquisse un classement chronologique qui n’apparaît en réalité qu’au début « Naissance(s) de l’écrivain » et à la fin – comme si la véritable chronologie était celle de la lecture, et qu’elle ne concernait que ses bornes. D’autres titres proposent des appellations plus générales, ainsi de « l’écrivain français » ou de « la pensée de langue française », ce qui supposerait alors un classement thématique. Enfin, s’il y a un volet sur Beckett et le roman français, cette catégorisation générique littéraire reste isolée – alors même que l’on aurait pu attendre, en contrepartie, d’autres groupements sur la poésie et le théâtre. L’absence d’une partie qui soit consacrée à celui-ci laisse d’ailleurs transparaître in absentia un manque que les articles de Matthijs Engelberts, et de Martin Mégevand, par ailleurs très riches et intéressants, ne comblent pas tout à fait. Ceci est d’autant plus regrettable que le thème de la culture française permettait de nombreux angles d’approche depuis la question des sources françaises du théâtre de Beckett, de Molière à Vitrac en passant par Racine ou Diderot, jusqu’à l’importance de ses œuvres dans la perception d’un nouveau théâtre français en passant par sa fréquentation effective des théâtres parisiens.

6Ainsi, les différentes parties ne façonnent pas tant un parcours de lecture que des domaines relativement autonomes au sein desquels, par contre, existe une véritable cohérence. On pourra le regretter, même si nous ne pouvons que constater que la diversité des études et des articles rendait particulièrement compliquée l’édification d’une architecture d’ensemble plus claire, dans laquelle circuler plus aisément.

7Voilà pourquoi cette recension adoptera un plan légèrement différent afin de mieux percevoir les apports des différents travaux. J’examinerai donc successivement : la question du contexte, celle de la langue, celle des sources et des héritages, et, enfin, celle, très française, du rapport de Beckett à la philosophie. Bref, du lieu et de la langue jusqu’aux productions de l’esprit, tel est le parcours proposé, et j’indiquerai après chaque intertitre les différents articles qui l’abordent. Cela permettra de donner des repères clairs en fonction du champ de recherche envisagé et de mieux cerner l’importance de ce Samuel Beckett et la culture française.

Recontextualiser Beckett, tant sous l’angle de la création que de sa réception (approches historiques et sociologiques ; études de la réception)

  • Llewellyn Brown, « Note liminaire » ; « Quel Lacan pour quel Beckett ? / Étude de la critique anglophone et française »

  • Yann Mével, « Introduction / Beckett et la question des frontières nationales »

  • Matthijs Engelberts, « Beckett et la France / Stratégies (de la liberté) d’appartenance/ Le Cas Eleutheria »

  • Martin Mégevand, « Avec Ludovic Janvier/ Au fil du théâtre beckettien »

8Le titre de l’ouvrage est un peu trompeur : un peu, seulement, parce que nombre d’interventions renvoient bien à des œuvres ou à des sujets relevant de la culture française au sens large, entendue à la fois comme « désignant l’ensemble des systèmes symboliques transmissibles dans et par une collectivité3 » et, dans une acception plus élitiste, à « l’ensemble des connaissances qui distinguent l’homme cultivé de l’être inculte, à savoir un patrimoine philosophique, artistique et littéraire4 ». Néanmoins la notion reste souvent en filigrane des différentes interventions. Rares sont celles qui viennent l’interroger directement, dans le cadre plus large de la question de la contextualisation de l’œuvre beckettienne, alors même que le sujet traverse bien des ouvrages anglophones, et en particulier celui dirigé par Anthony Uhlmann en 2013, Samuel Beckett in Context5, qui s’efforçait de situer Beckett par rapport à son milieu littéraire, au cadre de ses humanités, et à la façon dont les temps et les espaces traversés au fur et à mesure de son existence ont contribué à donner forme à son œuvre et à nourrir son esthétique.

9La notion même de culture, ses enjeux, comme les modalités de son acquisition, ne sont donc pas toujours interrogés. Le « tournant irlandais » initié par les travaux d’Émilie Morin6 aurait sans doute gagné à constituer, sinon un modèle, du moins une piste pour étudier la dimension spécifiquement française de la poétique beckettienne. On peut d’autant plus regretter ce manque que lorsque la notion de « culture française » fait l’objet d’une appréhension plus poussée et rigoureuse, des enjeux extrêmement stimulants se dessinent, et ne sauraient manquer de venir nourrir des travaux futurs.

10Ainsi, Y. Mével, dans son introduction, prend appui sur les travaux de Gisèle Sapiro et de François Jullien pour mieux interroger la relation entre esthétique et politique dans le contexte français. À partir de là, il propose d’appréhender les contours de cette identité, ses paradoxes, et les difficultés que pose la notion d’identité dans le champ culturel, tout en replaçant cette question de la culture française dans la dynamique actuelle des études beckettiennes et l’importance que prennent les enjeux contextuels. Il parvient de ce fait à éviter aussi bien les risques d’essentialisation que ceux de l’abstraction, en choisissant une perspective résolument nourrie par l’épistémologie historique :

À vouloir convoquer la notion de « culture française » on prend le risque de céder à des mirages, celui d’une essence, celui d’une identité qui se manifesterait dans l’ensemble des productions de l’esprit au sein d’une nation. Pourtant, le regard de l’historien, au lieu de l’invalider, peut en expliquer les fondements. (p. 16)

11En rappelant la pertinence de l’échelle « française » dans l’appréhension d’une œuvre que différents travaux ont eu tendance à envisager à des échelles supranationales — que celles-ci soient européennes7 ou mondiale8 — Y. Mével met alors en évidence l’importance d’une étude approfondie du contexte d’apparition de Beckett dans le champ littéraire, en même temps que la nécessité de développer les collaborations entre chercheurs anglophones et francophones :

Certes, les uns et les autres se sont penchés sur le bilinguisme de Beckett mais l’analyse des modalités d’une œuvre bilingue ne permet pas de faire l’économie d’une réflexion spécifique sur les raisons qui ont amené Beckett à écrire en français. (p. 24)

12Naturellement, l’approche historique et sociologique n’est pas la seule valide : simplement, sur un tel thème, il paraît regrettable qu’elle ne soit pas plus fréquemment sollicitée, alors même que certains articles témoignent des apports d’une interdisciplinarité bien pensée, comme ceux qui se consacrent à la question du contexte envisagé sous l’angle de la création ou de la réception.

13Matthijs Engelberts, dans son article « Beckett et la France / Stratégies (de la liberté) d’appartenance/ Le Cas Eleutheria », envisage la spécificité française de Beckett en tant qu’écrivain, en abordant la question à la fois sous un angle sociologique et dans une dynamique intertextuelle, avec, par exemple, la prise en compte de l’influence de Vitrac et de Cocteau. Si celle-ci avait déjà fait l’objet d’un certain nombre d’études, que l’auteur prend d’ailleurs soin de citer, la synthèse que propose M. Engelberts et la façon dont il vient lier tout cela à une interrogation plus générale sur la « francité » de Beckett s’avèrent particulièrement éclairantes. L’article met à la fois en évidence l’inscription assumée de l’œuvre dans le champ littéraire français de l’époque, et, parallèlement, le caractère éminemment problématique de la relation de Beckett à la France, mais, plus généralement, à la question de l’appartenance nationale. Il revient en particulier sur

[Les] raisons, pour un Irlandais de la première moitié du xxsiècle, de croire que la France représente le pays qui offre la possibilité d’être libre, même s’il s’agit dans le cas d’Eleutheria et de l’auteur Beckett d’une liberté minimale, négative, fondée sur le refus. (138)

14De la liberté évoquée par le titre de la pièce, M. Engelberts en vient alors au processus de libération de Beckett lui-même. Résumant les enjeux de celle-ci avec élégance et clarté, et un sens constant de la nuance, son article offre ainsi l’occasion de repenser à nouveaux frais la relation complexe qui inscrit cet auteur à la fois dans un processus de mondialisation et dans un profond ancrage national — sans jamais occulter l’un des deux.

15Des enjeux de création, nous passons, notamment avec M. Mégevand, à ceux de la réception, et à l’une d’entre elle en particulier : celle de l’œuvre de Beckett par Ludovic Janvier. En revenant sur les écrits de celui qui fut l’une des grandes figures francophones de la critique beckettienne, M. Mégevand opère une double recontextualisation : il offre une plus nette compréhension de l’importance de Janvier, de sa relation à la nouvelle critique, tout en observant comment son influence vient se prolonger jusque dans le champ de la recherche contemporaine. De manière très convaincante, cette étude montre comment les réflexions de Janvier ont pu nourrir et anticiper certains des grands axes de la critique contemporaine, en particulier autour de la question de la performance, passant ainsi de la réception passée à la réception présente. Ce n’est cependant pas le seul passage opéré au fil de cet article, qui met en parallèle la pensée critique et le processus créatif. Cette étude se consacre donc autant à Janvier qu’à Beckett, et ce n’est sans doute pas un hasard si elle s’achève sur une réflexion du passage de la critique à l’écriture chez Janvier et que l’on y trouve des formulations comme : « Écrire sur Beckett, pour Janvier, c’est écrire sur soi-même » (p. 311). Cette contribution vient ainsi irriguer toute une réflexion sur la réception dans le contexte francophone en rappelant la singularité du travail de Ludovic Janvier, notamment l’absence de référence aussi bien à la thématique de l’absurde qu’à des approches plus métaphysiques.

16Cette meilleure compréhension des enjeux de la réception de l’œuvre selon les contextes se trouve encore approfondie par la perspective comparatiste adoptée par certains écrits. Ainsi, étudiant les lectures lacaniennes anglophones et francophones de l’œuvre de Beckett, Ll. Brown propose d’observer ce qu’il appelle un « destin français » de sa réception, tout en soulignant la complexité de l’approche psychanalytique de l’œuvre et les profondes différences, parfois jusqu’à la dissidence, des appréhensions qui en furent faites. Ce choix de confronter les deux versants de la recherche beckettienne autour d’un même objet, tout comme la très grande rigueur avec laquelle Ll. Brown revient sur l’emploi, parfois abusif, de certains concepts lacaniens, offre alors l’occasion d’interroger non plus la culture française de Beckett, mais de ses critiques et herméneutes, en montrant comment se constitue la singularité « nationale » de certaines approches, en apparence identiques.

17La culture, loin d’être une notion abstraite, flottant au ciel des idées, s’enracine, s’inscrit dans des contextes variés, et c’est cette attention portée au temps et au lieu de l’œuvre créée comme à celles de sa réception qui fait l’une des grandes lignes de force des différents travaux rassemblés ici. Mais ce n’est pas la seule : la récurrence, y compris dans les études citées, de l’importance de la relation de Beckett à différents pays, à différentes villes, et au passage d’une langue à l’autre, nous conduit fort logiquement à ce qui fut, dès l’origine, l’un des grands enjeux des études beckettiennes, à savoir celui du bilinguisme.

Reconsidérer le bilinguisme de Beckett & apporter de nouvelles réponses à une « vieille question9 »

  • Amanda Dennis, « Samuel Beckett et la langue maternelle/ Ambivalence et expatriation linguistique »

  • Jean-Baptiste Frossard, « Samuel Beckett et l’imaginaire de la clarté française »

18Le bilinguisme a marqué, profondément, non seulement notre appréhension de l’œuvre, mais, plus largement, la structure des études beckettiennes et leur délicat équilibre. Pourtant, au fil de la lecture des différentes contributions, on ne peut que constater que les enjeux sont loin d’en être épuisés. Amanda Dennis et Jean-Baptiste Frossard, tous les deux avec des approches très singulières, proposent ainsi de repenser la distinction posée par Beckett lui-même entre les deux langues. Loin de reprendre sans recul les oppositions entre la simplicité du français et la sophistication stylistique de son anglais, les deux articles envisagent le bilinguisme de manière quelque peu différente. Sous l’angle de l’ambivalence, dans le cas d’Amanda Dennis, qui, tout en reprenant les enjeux de libération, insiste sur la façon dont cette liberté n’était pas forcément un éloignement, mais bien une autre façon d’appréhender des traits initialement présents sur le versant anglo-saxon de son œuvre. Le choix du français, cesse alors d’être pensé sous l’angle du choix définitif, d’Hercule à la croisée des chemins. Amanda Dennis propose au contraire une trajectoire façonnée par des aller-retours constants, et nous invite – ce qui constitue sans doute un point important par rapport aux premiers travaux sur le bilinguisme – à plus de défiance quant à ce que Beckett lui-même déclare à propos de son choix. Cela lui permet de venir questionner, avec une indéniable élégance, certaines des interprétations habituelles du passage au français : « Avec son passage à l’écriture en français, Beckett n’attaque pas le style en tant que tel, comme Gontarski le suggère, mais il ne rejette qu’une version du style, qui est liée à la maîtrise » (p. 111-112). Ce tournant reste donc décisif, mais ses motivations, à l’instar de la prétendue transparence de la langue française, s’opacifient quelque peu et se nimbent d’une ambivalence qui est au cœur de la réflexion d’A. Dennis :

L’expatriation linguistique de Beckett, son geste d’oscillation entre deux langues, sert à situer la langue face à elle-même pour révéler dans quelle mesure elle nous retient. La langue française fournit à Beckett un recul nécessaire par rapport à sa langue maternelle et aux histoires personnelles et nationales dont elle est chargée. (p. 113)

19Moins un écart ou une rupture, donc, que le moyen d’appréhender autrement la relation complexe qui unit l’écrivain à sa langue maternelle.

20J.‑B. Frossard, de son côté, envisage ce choix non seulement selon des critères objectifs facilement identifiables, mais aussi par rapport à l’image que l’on peut se faire d’une langue, laquelle doit, évidemment, beaucoup à la façon dont une langue s’envisage et se présente. En montrant en particulier l’importance de ce qu’il appelle « l’imaginaire de la clarté française », qui relève d’une construction culturelle au cours du xviie siècle, J.‑B. Frossard vient ainsi faciliter une appréhension du passage de l’anglais au français qui ne se résume pas à une approche froide, technique et pragmatique, mais qui doit aussi beaucoup à ce que nous appellerions, faute de mieux, l’ethos d’une langue, à savoir l’image d’elle-même qu’elle construit par les discours de ceux qui l’analysent, la défendent et l’illustrent. Venant sans cesse se confronter aux différents travaux qui ont abordé ce sujet, toujours avec une grande rigueur et un sens indéniable de la nuance, J.‑B. Frossard vient, au-delà de la question du bilinguisme, remettre en évidence l’importance de la littérature française classique dans la pensée et l’esthétique de Beckett. Rompant avec une vision qui ferait de l’ironie de certaines allusions de Beckett au « Grand siècle » le signe d’une condamnation, l’article insiste sur l’importance de cette idée de « clarté », tout en soulignant ce qu’elle peut avoir de paradoxal :

C’est au gré de ce renversement qu’on peut comprendre comment Beckett peut être si proche des classiques dans son imaginaire linguistique et dramaturgique, et si éloigné de ceux qu’on qualifie traditionnellement d’auteurs classiques au xxe siècle, qu’il s’agisse de Gide, de Montherlant ou de Yourcenar. C’est que la clarté n’est pas chez lui le signe d’une rationalité et d’une capacité du langage à dire le monde, mais au contraire d’une obscurité. Beckett cherche à retrouver l’esprit des classiques dans une perspective inverse à ceux qui s’en revendiquent de façon plus ou moins archaïsante. (p. 160)

21De la même façon qu’A. Dennis montre que le choix du français n’est pas seulement un éloignement, mais bien un rapprochement, Jean-Baptiste Frossard renouvelle l’appréhension du bilinguisme. Au-delà du discours de Beckett lui-même sur son passage à la langue française, ce choix linguistique et esthétique, embrasse non « la langue française » de toute éternité, mais, « une certaine idée de la langue française », dont il démontre le caractère profondément historique.

22Cette langue, d’ailleurs, Beckett ne s’y confronte pas de manière abstraite : il la rencontre, la fréquente et la pratique notamment à travers la lecture – que l’on pense cette relation sous l’angle de l’intertextualité, ou, plus largement, par rapport à la place de l’œuvre beckettienne dans la littérature française. Ce sont, ici encore, deux domaines très importants des études beckettiennes, et qui ont souvent été davantage défrichés sur le versant anglophone que francophone, que Samuel Beckett et la culture française vient mettre en valeur.

Réinscrire Beckett dans l’histoire littéraire française (intertextualité, approche comparatiste)

  • Angela Moorjani, « Beckett et la littérature française / Les années d’apprentissage »

  • Thomas Hunkeler, « Beckett et la poésie française, de Ronsard à Rimbaud / “Des mots qu’à l’air je jette” »

  • Stéphanie Smadja, « La Trilogie de Beckett dans l’histoire de la prose française »

  • Izumi Nishimura, « Molloy de Beckett et L’Étranger de Camus / À la recherche du maternel absent »

  • Sjef Houppermans, « Samuel Beckett et la littérature française d’aujourd’hui »

23Le caractère encyclopédique de la culture de Beckett, cette richesse intertextuelle qui le place aux côtés d’un Queneau ou d’un Rabelais, ne commence à être réellement appréhendée qu’au début des années 1980, et constitue, depuis lors, une question sans cesse abordée, mais jamais épuisée. Ce que l’on recherche alors, c’est à la fois le creuset d’une écriture — quelles sont les sources — mais aussi les prolongements. Certains rapprochements permettent ainsi d’approfondir l’intertextualité de certaines œuvres, comme entre Orphée et Eleutheria, et l’article d’Angela Moorjani offre une vue claire et précise à la fois de la formation suivie par Beckett et de certaines des sources importantes, des plus connues, comme Proust, aux plus récemment mises à jour, comme Gide. Néanmoins, c’est bien en envisageant de façon plus large la relation entre Beckett et la littérature française que l’ouvrage dirigé par Y. Mével se distingue encore, notamment en l’inscrivant dans une histoire d’ensemble, celle, par exemple, de la poésie française depuis la Renaissance, comme le fait Thomas Hunkeler, ou de la prose française, sous la plume de Stéphanie Smadja ou bien, dans une perspective plus synchronique, en montrant, comme le fait Izumi Nishimura, les nombreuses similitudes existant entre Molloy de Beckett et L’Étranger de Camus quand on les envisage selon la thématique de l’absence maternelle.

24Ce n’est donc pas tant dans le surgissement d’une référence jusqu’alors ignorée que cet ouvrage se révèle précieux — même si le rôle joués par Ronsard et Apollinaire dans l’œuvre et la vie de Beckett, mis en évidence par Th. Hunkeler, sont des points tout à fait passionnants — mais dans l’effort constant qui se manifeste, en particulier dans les articles ici évoqués, de cesser d’envisager Beckett sous l’angle d’un hapax, pour penser non plus seulement ce que lui, en tant qu’auteur, doit à la littérature française, mais en retour, ce qu’il lui apporte. Aborder, d’ailleurs, les romans et la poésie, quand le théâtre occupe d’ordinaire tout le devant de la scène, permet de nuancer l’idée trop répandue d’un succès naissant uniquement avec Godot. Certes, la pièce marque un grand tournant dans la trajectoire de l’auteur, néanmoins, comme le rappelle St. Smadja, un roman comme Molloy fut loin de passer inaperçu à sa parution :

Lorsque Beckett publie sa « Trilogie », après la Seconde Guerre mondiale, il connaît un succès immédiat auprès de ses pairs. Molloy est salué comme le meilleur roman depuis La Nausée (1938) […]. (p. 167-168)

25La perspective qu’offrent ces différentes études n’est donc pas uniquement celle de la formation, mais bien celle de la trans-formation — ou comment la pensée et l’idée que nous nous faisons de la littérature évoluent constamment au fur et à mesure que de nouvelles œuvres viennent contribuer à la redéfinir. Non plus, en somme, un Beckett français, mais aussi une France beckettienne.

26C’est d’ailleurs, plus ou moins, la perspective adoptée par Sjef Houppermans dans son étude sur Beckett et la littérature française, qui pense la continuité de l’héritage beckettien dans la littérature française, et cesse d’y voir un terminus, une borne indépassable. En contestant de façon très convaincante l’idée, développée par certains critiques et historiens, d’une rupture totale entre le théâtre des années 1980, caractérisé par une écriture plus lyrique et rhétorique, avec le théâtre des années 1950 et son entreprise de réduction, Sj. Houppermans invite à aller au-delà des idées reçues. Il montre par exemple les affinités et les jeux d’influence qui peuvent exister avec des auteurs auxquels on ne penserait pas spontanément, qu’il s’agisse de Novarina, dont l’apparent lyrisme et les accents médiévaux et baroques semblent éloignés des austérités et de l’abstractivation de Beckett, ou d’Éric Chevillard dans le domaine romanesque.

27Cependant ce jeu d’influences réciproques ne se limite pas au seul domaine littéraire — il va bien au-delà, dans le champ des idées et des théories, et c’est ce dernier domaine que nous aborderons à présent, et où nous trouverons rassemblées le plus grand nombre de contributions — un fait loin d’être anodin, j’aurai l’occasion d’y revenir.

Beckett & les idées, une « spécialité française » ? (approches philosophiques, esthétiques etc.)

  • Noriko Takayama, « Poésie invisible et pensée cachée dans l’œuvre de Beckett »

  • Osamu Yoshino, « Beckett et Levinas, L’espace et la respiration »

  • Yo Fujiwara, « La définition de la musique dans le Proust de Beckett, / À travers sa lecture de Schopenhauer et de Proust »

  • Bruno Clément, « L’œil et l’oreille Samuel Beckett et la question des figures »

  • François Noudelmann, « Écouter la musique de Samuel Beckett “Chut !” »

28On aurait pu penser que certains articles auraient davantage trouvé leur place dans une section à part consacrée à la relation entre Beckett et les autres arts — autre domaine fécond des études beckettiennes internationales. Cependant, à la lecture, on réalise vite que ces autres arts sont davantage rattachés à une certaine pensée des arts qu’à des pratiques artistiques concrètes, comme quand Yo Fujiwara propose, de manière très éclairante, de revenir sur le rapport entre la définition schopenhauerienne de la musique et celle proposée par Beckett, dont les inflexions sont mises en relation avec l’évocation de ce même art dans les pages de -la Recherche de Proust. Et voici pourquoi les articles de Y. Fujiwara, Bruno Clément et François Noudelmann trouvent tout naturellement leur place ici, aux côtés de ceux de Noriko Takayama et Osamu Yoshino….

29L’article de Br. Clément est à cet égard exemplaire d’une démarche envisageant les écrits de Beckett non seulement comme une œuvre littéraire, mais bien comme une écriture qui ne cesse de penser sa pratique. Partant d’un passage de Watt dont il souligne qu’il est rarement étudié, Br. Clément en fait le point d’appui d’une réflexion plus vaste sur la question des figures, notamment la prosopopée et l’hypotypose, et sur la façon dont un épisode en apparence anodin — Watt, à la gare, distingue au loin une figure mais sans jamais vraiment réussir à en établir une identité stable — va venir nourrir les œuvres futures, Comment c’est notamment, et, plus largement, toute une réflexion sur la voix et l’image. Bien menée et convaincante, cette étude dépasse largement la question de la spécificité du rapport de Beckett à la culture française — Br. Clément souligne, par exemple, l’influence de Coleridge, et prend souvent appui sur la version anglaise de l’œuvre — tout en révélant la singularité d’une appréhension « française » ou « francophone » de l’œuvre de Beckett, celle que résumait par exemple Shane Weller dans le titre du chapitre consacré à la réception de Beckett en France : « Beckett among the philosophes10 ». Nourrie par des figures aussi importantes que Badiou ou Deleuze, cette appréhension est venue mêler ce qui relevait de la French Theory à l’œuvre de Beckett, et fait sienne le postulat que résume ainsi Br. Clément :

Si l’on voulait approfondir un peu la chose, il faudrait aller jusqu’à dire que les apparitions/disparitions de cette image s’accompagnent d’une interrogation, quasi philosophique, quant à leur nature — et c’est là encore une originalité de la démarche esthétique de Beckett, créative et réflexive à la fois. Comme on le sait, Beckett ne fait pas des images seulement pour le plaisir de faire des images. Son œuvre peut à bien des égards être considérée comme une œuvre théorique, voire philosophique, tant les références abondent. (p. 318)

30Si les adverbes, « quasi », « voire », marquent une certaine précaution de la part de Bruno Clément, l’audace d’envisager l’œuvre comme principalement philosophique constitue justement le point commun des différents articles rassemblés ici, que la pensée soit à découvrir ou qu’elle soit assumée pleinement, comme quand Beckett et Levinas sont, dès l’incipit de l’étude d’Osamu Yoshino, mis sur un pied d’égalité :

Beckett et Lévinas partagent un scepticisme féroce dont la portée atteint l’épuisement de l’espace-temps. Même si elles diffèrent beaucoup, et en l’absence d’une influence explicite entre elles, leurs œuvres s’approchent d’un univers où la langue se tait et où la logique ontologique perd de sa crédibilité. (p. 231)

31Ce commencent est, à l’instar de l’article de Br. Clément, qui constate lui aussi, dans une formule humoristique, que le « beckettisme (!) n’est donc pas une ontologie » (p. 319), révélateur : le rapprochement suggéré ne repose pas sur une influence avérée, documentée. La pensée de l’œuvre s’élabore ici dans un travail de réception très singulier, et, au fond, très « français ». Le point commun à ces différentes approches réside donc moins dans un travail de critique des sources sur une possible intertextualité avec certains philosophes clairement identifiés, à la différence, par exemple, d’un Geulincx, que sur des rapprochements plus ou moins évidents. On retrouve, bien sûr, certaines références attendues — Schopenhauer ou Descartes ; d’autres sont plus surprenantes — Lévinas et Coleridge ; mais dans tous les cas l’enjeu est moins d’établir un lien solide, ou de le confirmer, que de proposer sinon une philosophie de l’œuvre de Beckett, du moins une pensée de celle-ci. C’est d’ailleurs cette spécificité qui constitue l’angle d’approche de la contribution de Noriko Takayama. Dans un jeu de miroir vertigineux, il contribue à enrichir cette spécificité, tout en essayant de la cerner, comme il s’en explique dans son introduction. Après avoir constaté que « la dimension spéculative est indéniablement l’un des traits les plus caractéristiques et les plus influents de la critique francophone » (p. 217) il écrit :

C’est dans cette perspective que nous aborderons les rapports qu’y entretiennent poésie et philosophie, afin d’éclairer la dimension poétique qui domine son écriture, mais aussi de mettre en relief l’une des spécificités de la critique beckettienne francophone. (p. 219)

32Un rapport que l’on retrouvera alors une centaine de pages plus loin, dans la contribution de Fr. Noudelmann, qui, une fois encore, vient mêler esthétique et philosophie tout en jouant de rapprochements qui sont assumés comme n’étant nullement documentés :

Dans sa pratique créatrice, plus que dans ses habitudes d’auditeur et d’interprète, Beckett est très proche des compositions et des théories musicales des années Cinquante, celles du Groupe de Recherches Musicales de Pierre Schaeffer ou celles des sériels comme Stockhausen, Boulez ou Nono. Il est possible d’identifier des pratiques sonores proches de ces problématiques, même si Beckett n’écoutait pas ces compositeurs. Elles relèvent d’usages musicaux contemporains – l’agencement des sons, paroles, répertoires – plus que d’analogies avec “la” musique, d’autant qu’ils contestent les modèles harmoniques – au sens d’un réglage hiérarchisé des éléments sonores. (p. 331)

33Revenant sur l’importance d’une invention comme le magnétophone, soulignant d’ailleurs qu’enregistrer « implique non seulement une anthropologie mais aussi une philosophie » (p. 333) et mettant en avant la façon dont l’époque a pu faire écho à nombre d’innovations esthétiques de Beckett, Fr. Noudelmann propose d’appréhender le traitement musical proposé par Beckett comme celui d’un phénoménologue, qui, au fur et à mesure de ses œuvres, n’a cessé d’ « exténuer » (p. 338) et de « désubjectiver les sons » (ibid.). Fr. Noudelmann propose ainsi une relecture de l’ensemble de l’œuvre de Beckett à partir du traitement des émissions sonores, instaurant alors une vision plus cohérente du corpus beckettien dans son ensemble. Il montre en particulier que les pièces les plus tardives et les plus expérimentales, souvent envisagées comme des « pièces mineures », « sont au contraire les points d’aboutissement à partir desquelles reconsidérer toute son œuvre, en fermant les oreilles aux grands discours interprétatifs » (ibid.). Mais si la perspective et les études d’exemples proposées sont tout à fait intéressantes, il n’en reste pas moins un étrange sentiment, lié, en particulier, à l’absence de toute référence à un certain nombre de travaux qui ont, justement, abordé ces enjeux, comme s’il y avait ici une certaine autarcie11, un îlot français...

Voilà pourquoi on ne peut que s’interroger : cette approche si féconde, « à la française » n’a-t-elle pas aussi, involontairement, contribué à empêcher le versant francophone des études beckettiennes d’exploiter pleinement ce qui fut sans doute l’un des moments les plus importants de l’histoire de la recherche sur Beckett, à savoir le « tournant archivistique12 » des études beckettiennes ?

Ce que l’ouvrage nous révèle de l’approche d’un Beckett « à la française » et de ses limites

34« Nul n’entre ici s’il n’est anglophone » écrivais-je au début de cette recension. Il serait bon que cet interdit implicite ne pèse plus aussi fortement sur les études beckettiennes, et l’ouvrage dirigé par Y. Mével ne peut qu’y contribuer, au-delà de la qualité intrinsèque des différentes contributions. On trouve en effet ici des écrits francophones émanant de chercheuses et de chercheurs qui ne sont pas tous français : ce qui tenterait de prouver que la question des études francophones ne se résume pas à la question d’une défense nationale et qu’elle n’entraverait nullement la nécessaire dynamique internationale de la recherche. Ll. Brown dans sa note liminaire, citait une remarque de Jean-Claude Milner : « À parler français, on se voue au soliloque13 ». Ce soliloque heureusement n’en est pas un — comme en témoigne le contexte même dans lequel nous lisons cette déclaration, à savoir celui d’une œuvre élaborée par des chercheurs et des chercheuses de tout horizon, rassemblés dans le cadre d’un séminaire francophone de recherche organisé par Y. Mével à Tokyo.

35Mais si l’attention portée à la question de la culture française vient nourrir des apports importants dans les domaines les plus dynamiques des études beckettiennes, l’ouvrage en lui-même paraît aussi caractériser une certaine « approche française » de l’œuvre de Beckett qui n’est pas sans poser questions. Nous entendons par l’emploi de l’adjectif « français » moins une question de nationalité stricto sensu qu’une approche encore marquée par certaines figures des études beckettiennes en France, qui ont privilégié une vision très théorique voir abstraite du corpus beckettien. C’est ce qui explique certains des regrets que nous formulions initialement : par exemple, que la culture française soit davantage ici un thème unifiant qu’un objet d’étude à part entière, ou bien qu’une approche plus historique et documentaire ne soit encore présente qu’à la marge, alors même que certains travaux, comme l’article de Th. Hunkeler, montrent bien l’importance d’intégrer les brouillons, les manuscrits et les cahiers, à notre réflexion. Ces manques viennent parfois accroître le sentiment d’un écart persistant entre approche francophone et anglophone. Au-delà d’ailleurs d’une utilisation plus approfondie des archives qui ont, depuis les années 1980, totalement renouvelé l’appréhension de l’œuvre de Beckett, on pourra aussi regretter le peu d’attention portée au rapport de Beckett à la scène en France, que ce soit sous l’angle de l’auto-mise en scène ou de l’étude des représentations scéniques de ses pièces. Nombre d’archives françaises tout à fait intéressantes demeurent ainsi largement sous-exploitées, ou ne le sont que par des chercheuses et des chercheurs anglophones. Le fait, d’ailleurs, qu’un ouvrage aussi important que celui14 de Stanley Gontarski sur la génétique des textes dramatiques de Beckett soit encore inédit en français près de 40 ans après sa publication constitue une incongruité en même temps qu’un symptôme. Sans doute faudrait-il enfin, au-delà du fossé entre études francophones et anglophones, s’attacher à réduire encore un peu le fossé qui persiste parfois en France entre études littéraires et études théâtrales s’agissant de l’œuvre de Beckett.

36Alors, bien sûr, ce faisant, je me livre indubitablement à un plaidoyer pro domo en faveur de ma discipline, et je n’entends pas ignorer la façon dont le paysage des études beckettiennes continue à évoluer. Il faudrait, par exemple, souligner que de nouvelles dynamiques se font jour, répondant ainsi aux vœux de Ll. Brown et de Y. Mével, en s’inscrivant dans une dynamique de collaboration et de réciprocité entre anglophones et francophones15. L’acuité et l’actualité des questions soulevées par Samuel Beckett et la culture française s’en trouvent ainsi confirmées, tout comme l’importance de ce volume pour les recherches beckettiennes — sans considération de l’idiome employé.

37Pour conclure, nous ne pouvons que souhaiter que les différents écrits ici rassemblés viennent justement marquer une nouvelle étape dans la riche et ancienne tradition francophone des études beckettiennes : une étape caractérisée à la fois par davantage d’ouverture et en même temps par une affirmation de sa spécificité — tant il serait regrettable qu’un auteur chez qui le bilinguisme joue un rôle aussi fondamental, fût desservi par une critique unilingue — pour ne pas dire univoque.