Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Mars 2021 (volume 22, numéro 3)
titre article
Olivier Mouginot

Écrire & lire des poèmes amoureux : toujours pour la première fois

Writing and reading love poems: always for the first time
Serge Martin, Rythmes amoureux. Corps, langage, poème, La Fresnaie-Fayel : Otrante, 2020, 411 p., EAN 9791097279097.

1Publié aux Éditions Otrante, Rythmes amoureux (2020) est le troisième essai que Serge Martin consacre à l’amour en littérature — après L’Amour en fragments, de la relation critique à la critique de la relation (Artois Presses Université, 2004) et Langage et relation, poétique de l’amour (L’Harmattan, 2005). Comme les précédents, cet ouvrage s’intéresse moins aux « poèmes dits d’amour » (p. 7) qu’à la relation amoureuse dans et par les poèmes.Empruntée au poète et linguiste Henri Meschonnic, la citation placée en exergue1 fournit d’entrée au lecteur une boussole utile sur le plan théorique tout en laissant deviner l’intensité critique qui sera celle de l’essai. Car la démonstration entend combiner une poétique des œuvres de langage à une critique de la relation en associant une grande variété de points de vue disciplinaires (critique littéraire, sciences du langage, philosophie, esthétique, etc.). Appelés à former au fil des pages deux blocs de recherche différenciés, ces apports très divers sont ventilés par l’auteurqui propose, d’un côté, des « pensées substantialistes » (p. 8) qui présenteraient l’inconvénient de conduire la poésie à un hors langage, et de l’autre, des « théories critiques relationnelles » (p. 7), sollicitées pour approcher l’activité du poème comme (inter)subjectivation langagière. On se propose de recenser ici quelques orientations fortes de l’essai de S. Martin, avant de nous intéresser plus en détail à son montage dynamique de « rythmes amoureux ».

Un corpus de poèmes qui font l’amour

2Réénonçant L. Wittgenstein et H. Meschonnic, S. Martin considère les poèmes parmi « les plus puissantes opérations de transformation de formes de vie en formes de langage et de formes de langage en formes de vie » (p. 8). Ce rappel inaugural a pour conséquence immédiate une reformulation qui est déjà une reconceptualisation : « Avec un peu d’humour, on ne parlera donc plus de “poèmes d’amour”, mais de poèmes qui font l’amour, plus qu’ils ne le disent puisqu’ils l’inventent. » Autrement dit, ce que de tels poèmes inventent aux yeux de l’auteur,ce ne sont pas autant de langages amoureux, mais bien plutôt un ensemble singulier de modalités d’intersubjectivation. À partir de cet embrayeur notionnel qui lui est cher, la relation, c’est sous un grand-angle expérientiel que S. Martin engage sa réflexion critique. Tout poème qui fait l’amour serait en fait un « poème-relation » — formule empruntée au poète J. Sacré2 — dont les mouvements seraient à rattacher à des « rythmes relationnels subjectifs » (p. 8). Ces rythmes singuliers dits « amoureux » fondent la relation dans et par le poème. Dans cette perspective, l’intensité amoureuse ne peut se mesurer qu’en termes d’intensité relationnelle. C’est pourquoi d’ailleurs il y aurait beaucoup à observer en écriture comme en lecture, chaque poème voyant sa valeur attachée à « ce qui est toujours en cours, toujours en relation puisque le langage et l’amour ne s’arrêtent jamais en chemin » (p. 8). Ces « rythmes amoureux » ne sont pas seulement des propositions théoriques : S. Martin est allé les repérer sur le terrain même de la poésie contemporaine. Il en résulte d’ailleurs un corpus passionnant à découvrir, composé de textes poétiques des trente dernières années du xxe siècle et associant des poètes aussi différents que Réda, Sacré, Savitzkaya, Noël, Risset, Frontier, Garcia, Stéfan, Vargaftig, Pelletier, Dupin, Veinstein, Dannemark, Biga, Heidsieck, Adelen ou encore Rouzeau — sans oublier le double de l’auteur, Ritman, qui « ouvre » les dernières pages du livre.

Une attention forte au corps amoureux dans & par le langage

3L’axe principal de l’essai est donc fourni par l’attention minutieuse portée à l’activité relationnelle des poèmes — attention qui permet à S. Martin de conjoindre « poétique de la relation amoureuse » (p. 11) et anthropologie critique du langage. C’est précisément tout le contenu du premier chapitre, essai dans l’essai dédié au « défi que fait le sujet amoureux à une théorie du langage » (p. 9). Souhaitant surmonter l’essaimage théorique qui caractérise la notion de relation, l’auteur s’astreint à une seule discipline : engager ses (re)conceptualisations du sujet amoureux strictement en termes desubjectivation dans et par le langage. L’enjeu est bien plus concret qu’il ne parait puisqu’il s’agit de « mettre à jour des subjectivations toujours singulières (individuelles et/ou collectives ; culturelles et/ou personnelles) de ce qu’on a l’habitude de désigner comme de l’amour, c’est-à-dire de la relation au plus haut point » (p. 8). Si les poèmes sont, selon S. Martin, des œuvres de langage si efficaces pour faire l’amour, c’est qu’ils offrent à tout sujet du dire un maximum de corps dans le langage — seconde proposition fondamentale de l’essai. Outre leur force relationnelle, c’est aussi la force corporelle des poèmes amoureux — plus exactement, leur capacité d’incorporation — qui semble intéresser l’auteur. « Il s’agit de saisir, au plus près de l’activité discursive, ce que fait un corps dans et par le langage », précise-t-il (p. 13). Et c’est d’ailleurs dans cette visée-là que S. Martin éprouve le besoin de prendre de la distance par rapport à certains cadres de référence :

[…] [N]i la biologie, ni la psychologie, ni la sociologie, ni la philosophie n’ont à ce jour rendu compte de cette activité dans sa pluralité et dans sa dimension constitutive d’activité de part en part langagière.

4Ce « de part en part langagière » est une donnée d’importance pour comprendre l’intention de S. Martin qui voit dans cette force amoureuse « un continent inconnu ».Ses « rythmes amoureux » renvoient finalement à des pratiques énonciatives spécifiques qu’il choisit d’observer en se focalisant sur plusieurs « approches du discours amoureux des poèmes ».

La relation amoureuse comme activité(s) discursive(s)

5Ainsi, les discours amoureux engagés par les poèmes auraient, selon S. Martin, une « dimension active » qui rendrait « indissociables » les « manières de dire et de faire l’amour » (p. 11). Cette activité des poèmes serait « forcément multiple » au vu de « la diversité des poèmes et des expériences qu’ils constituent » (p. 11-12).L’auteur repère précisément « cinq modes d’activités » (p. 12) des poèmes qui vont constituer les chapitres centraux de l’essai. Des modes signalés par cinq verbes à l’infinitif (énoncer, incorporer, se rapprocher, correspondre et emmêler) — à considérer dans leur « congruence ».Par le recours à cette typologie provisoire, il s’agit pour l’auteurd’augmenter, à l’aide de nouveaux paramètres, l’écoute de l’activité relationnelle des poèmes et de « ce continu discursif dont aucune unité ne peut rendre compte ». Il faut entendre par là toute unité formelle, thématique ou procédurale qui s’accorderait plutôt à un encyclopédisme de la poésie amoureuse. Ces modes d’activité apparaissent plutôt comme les « opérateurs » d’une « maximalisation de la relation » recherchée par le poème amoureux. Allant à l’encontre de « modèles de compréhension » appartenant à des degrés divers au paradigme interprétatif, de tels opérateurs renouvellent la critique poétique dans la mesure où ils servent avant tout à interroger autant de « domaines notionnels » (personne, corps, phrasé, mouvement, voix) qui touchent de près à « la subjectivation à l’œuvre dans la relation poétique amoureuse ». À ces domaines notionnels, l’auteur associe même un troisième niveau d’explicitation critique sous la forme de canevas du discours amoureux : « intersubjectivité, érotisme, phrasé amoureux, mouvements de l’amour, nudité vocale » (p. 12-13).

L’amour, des voix qui nous engagent

6Parmi les notions dotées d’une opérationnalité nouvelle, la voix apparait comme celle qui permet à S. Martin de repousser les limites propres à toute « grammaire du poème et de l’amour » (p. 13). Même si la « grande tradition du poème amoureux » s’y voit reconnue, cet essai s’intéresse davantage aux mouvements vers l’avant d’un tel poème: « Inventer un poème amoureux c’est trouver sa voix qui est peut-être la voix de la relation elle-même, c’est-à-dire l’histoire de cette voix, de sa tenue qui ne peut être qu’unique dans le travail d’une spécificité.» (p. 13-14) Associée à celles d’historicité et d’oralité, la notion de voix se voit surtout articulée au terme récitatif – emprunté à J. Réda3. Tout « récitatif de la voix » est à entendre comme une « relation en actes » qui autorise un « engagement relationnel » des poèmes (p. 16), soit « la tenue d’une voix sur tout l’intervalle de la relation : tenue qui est à la fois une poétique et une éthique de la relation » (p. 18).Si le récitatif du poème amoureux n’advient pas sans tension, il a pour lui d’être non seulement discours qui relie, mais aussi « parole donnée » (p. 24) — et donc parole qui engage. Toute intersubjectivation dans et par le langage est alors de l’ordre du « don » (p. 24). Cette perspective concrète est à rapporter à la finalité donnée par S. Martin à son essai : « chercher le récitatif des poèmes afin de tenter une conceptualisation à l’inverse des pratiques dominantes régies par le seul discontinu », cela en allant directementétudier le rapport interne « entre l’historicité de formes de langage et l’historicité de formes de vie, celles du poème et celles de la relation amoureuse » (p. 26). Aussi l’auteur fait-il de la poétique ce travail de reconnaissance des inventions du sujet amoureux et de ses relations langagières. Poétique mobile — plus qu’exégèse démobilisante — dont on pourrait imaginer par ailleurs maints bénéfices pour les didactiques de la littérature ou des langues :

[…] [S]i la poétique peut partir de ce que disent les poèmes, elle doit surtout s’obliger à suivre ce qu’ils font. En cela, il n’y a pas de poème avant le poème, pas plus qu’il n’y a d’amour avant l’amour […]. (p. 14)

Le poème amoureux comme invention d’un « trans-sujet »

7Dès la lecture du premier chapitre, on s’aperçoit que l’activité même du poème — et donc sa définition — se voit ressaisie en totalité par S. Martin. Le « maintien d’une problématique discursive » (p. 27) tout au long de l’essai passe par le questionnement de théories énonciatives, pragmatiques ou interactionnelles — chacune disant (ou pas) quelque chose sur le « sujet de la relation » (p. 269). Pas de pensée du sujet de la relation sans pensée du sujet du dire, telle est la précaution méthodologique à l’essai. Toujours justifiée par l’auteur, la mise à l’écart de certainsconcepts linguistiques ou philosophiques sert à garantir une idée de la subjectivation attentive au « tout du langage »4, favorisée par une « pensée discursive relationnelle » (p. 29) qui vient nourrir la poétique particulière mise au jour dans l’essai. Cette double focale renvoie d’ailleurs à une donnée de départ, voire à un élément définitoire du poème, quand l’auteur signale que certains poèmes tiennent le discours dans son incertitude propre : « C’est que le poème met le sujet dans et par le langage d’emblée en relation. » (p. 43) C’est plus généralement une pensée de la transdiscursivité qui se construit progressivement au fil des pages: la poésie comme relation est initiée par une « subjectivation inventant un trans-sujet de discours à discours, de l’écrire au lire, de l’écrire au vivre et du vivre à l’écrire » (p. 48). En d’autres termes, l’invention du sujet du poème amoureux serait celle de ce « trans-sujet » au cœur de toute relation intersubjective, de tout « geste ensemble ». Empruntée à J. Sacré5, cette dernière expression peut d’ailleurs être rapprochée de la formule de « rythme amoureux » :

[…] [L]a relation que font ces poèmes [ceux de J. Sacré, mais peut-être plus largement ceux réunis par S. Martin] n’est jamais identifiable, du moins limitable, à ce qu’ils disent : la relation n’est pas leur thématique et encore moins leur référent ou alors leur thème, leur référent ne leur préexistent pas, viennent avec eux. (p. 59)

Cinq activités pour rythmer le poème-relation

8Bien évidemment, on ne cherchera pas ici à reproduire avec complétude la démonstration de S. Martin — au lecteur de se laisser surprendre par les hypothèses partagées par l’auteur. Il nous semble plus utile d’évoquer quelques entrées fortes dans cette déclinaison de « rythmes amoureux » en faisant retour sur chaque chapitre.D’aucuns pourraient d’ailleurs s’étonner, à partir du titre de l’essai, qu’assez peu de développements concernent la notion même de rythme. Peut-être est-il utile de préciser ici que cette notion est présente dans d’autres ouvrages de l’auteur6 et qu’elle s’appuie sur un cadre de référence transversal qui inclut les travaux respectifs et communs de G. Dessons et H. Meschonnic7 sur le rythme comme continu dans et par le langage.

9Le chapitre 2 (« Énoncer ») est consacré à « l’énonciation du sujet amoureux » (p. 85). S. Martin y explique de manière précise les conditions de transformation du sujet de l’énonciation en sujet de la relation. Des clarifications théoriques relatives au processus même d’énonciation viennent associer certaines théories de l’énonciation (D. Maingueneau, C. Kerbrat-Orecchioni, A. Culioli, O. Ducrot) à une « incapacité à fonder l’activité d’un sujet dans et par le langage sans s’en remettre à un sujet hors langage » (p. 109). Le retour/recours à Émile Benveniste se fait par la reprise critique de lectures plus ou moins récentes des Problèmes de linguistique générale I et II (1966 et 1974). Le reproche principal formulé par S. Martin est l’abandon de l’acception anthropologique de la notion de discours telle que présente chez É. Benveniste. C’est d’ailleurs une sorte d’étonnement que l’auteur exprime vis-à-vis de catégorisations majoritairement linguistiques reliées à des théories qui supposeraient d’être arrimées davantage à des grammaires fonctionnelles et donc à la deixis. Par exemple, l’auteur déplore des réductions de l’énonciation à l’énoncé, au sens du texte, à l’intention d’un sujet, à des procédés ou encore à des traces, tout en relevant une forme de surreprésentation de certaines notions (énoncé, subjectivité, locuteur). Autant de coordonnées qui finiraient par inscrire l’énonciation hors du langage et participeraient d’une « conception délibérément non discursive du sujet de l’énonciation » (p. 80). Cherchant à rendre compte des dimensions inter/trans des actes sociolangagiers — et en premier lieu des poèmes, S. Martin appelle à (re)prendre en compte certaines propositions de Benveniste — dont celle-ci : « La condition d’intersubjectivité permet seule la communication linguistique8. »Une telle invitation conduit à des « passages obligés » (p. 110) pour quiconque souhaiterait y répondre par l’affirmative : assumer la distinction d’É. Benveniste entre sémiotique et sémantique pour « situer l’énonciation […] des poèmes dans une activité relationnelle qui n’a pas être reconnue, mais à être comprise » (p. 78) ; « renoncer à une grammaire de l’énonciation » (p. 83) ; mettre au jour une « sémantique relationnelle sérielle » (p. 69), préalable à toute poétique et/ou anthropologie de la relation. D’une certaine façon, l’auteur rappelle qu’une « anthropologie relationnelle » (p. 93) ne ferait que rendre justice à É. Benveniste dont « l’appareil formel de l’énonciation »9 a pu faire oublier d’autres aspects moins étudiés comme « la réalisation vocale de la langue » ou « la sémantisation de la langue »10. On notera aussi la référence à l’Anthropologie d’un point de vue relationnel (1982)11 du philosophe F. Jacques. L’auteur salue notamment chez ce dernier la tentative de tenir ensemble principe de la relation et attention au langage à travers une approche communicationnelle de la subjectivité. Au final, énoncer serait avec S. Martin une « activité de pure relation » (p. 115), celle-là même qui sait construire le sujet amoureux. Entendue comme « le soulignement de la deixis, configurant un je/tu-ici-maintenant », l’énonciation ouvrirait tout un « champ relationnel » (p. 132) illustré avec force par celui de l’amour en poème(s). Ce premier « rythme amoureux » est fondateur, « énoncer par la relation » désignant la « subjectivation qui rend possible au sujet de gagner le statut de personne en relation » (p. 85).

10Le chapitre 3 (« Incorporer ») se préoccupe du corps amoureux, moins pour le désigner comme objet que pour l’observer en tant que « corps relationnel » qui «fait autant le langage qu’il est fait par lui » (p. 132). Autrement dit, toute énonciation amoureuse inclurait de l’incorporation dans et par le poème. Ici, S. Martin entreprend de suggérer « l’insuffisance des approches traditionnelles du corps amoureux » en insistant sur la différenciationentre « corps-sujet » et « corps-image » (p. 132). La relecture des Fragments d’un discours amoureux (1977) de Barthes y tient une place particulière, l’auteur avouant nourrir une « admiration critique » (p. 137) à l’égard de cette œuvre. Interrogeant les liens de causalité entre écritures fragmentaires et fragmentation des discours entre signes et rythmes, c’est bien « le continu dans le corps-langage » (p. 132) qui intéresse S. Martin, lequel fait du sujet amoureux un « sujet plein de corps » (p. 140) et du poème d’amour « le corps même de l’amour dans et par le langage » (p. 69). En substituant une « physique de la relation dans et par le langage » (p. 133) à toute (méta)physique amoureuse, il tient aussi à se détacher clairement d’une idéologie de l’impuissance du langage qu’illustrerait une énonciation amoureuse contrariée par une « impossibilité de la relation » (p. 142). L’enjeu du continu langagier concerne toute une vie des poèmes, c’est-à-dire l’ensemble des transmissions à venir :

La lecture doit […] sortir des associations éclectiques convenues qui tendent toujours à remettre du discontinu là où c’est le continu qui est à l’œuvre […]. (p. 159-160)

11Le chapitre 4 (« Se rapprocher ») fusionne d’une certaine manière les deux préoccupations précédentes en s’intéressant à la notion de phrase. Considérée à la suite de Benveniste comme « concept fondamental de la théorisation du langage, mais aussi et surtout comme “l’unité du discours” par excellence » (p. 214), elle joue un rôle tout aussi central dans l’observation des procédés de subjectivation poétique dans et par la relation langagière qui caractérise l’essai de S. Martin. Une telle poétique relationnelle se fait d’ailleurs critique de l’influence de la philosophie du langage dans la création poétique. L’auteur explique notamment que toute œuvre littéraire associée à l’amour concerne « le poème du langage plus que la poésie du monde » (p. 241) et réclame donc davantage qu’une « rhétorique généralisée » (p. 214) peu favorable à l’écoute des voix. La démonstration s’appuie concrètement sur des réflexions relatives à la « phrase comme phrasé » (p. 218), rapprochement qui permet de s’éloigner de la phénoménologie pour se rapprocher de la poétique du langage de G. Dessons12 à travers la notion de phrasé qui offrirait « une possibilité pour mieux écouter la voix dans l’écriture » (p. 195). Ce questionnement particulier permet d’enclencher un basculement général des préoccupations : de l’expressivité à la subjectivation, de la rhétorique à la signifiance du discours, du langage corporel au corps dans le langage. La véhémence de S. Martin est à la hauteur d’un double enjeu, celui de l’écriture et de la lecture :

Il faudrait enfin sortir de cette mystique de l’écriture qui ne trouve à s’exprimer qu’avec les catégories essentialistes (« la langue », « le souffle », « le corps », « l’écrivain », « la poésie », « le mourir », etc.) afin de justifier une lecture qui lit ce qu’elle veut lire […]. (p. 232)

12C’est en partie le sujet lyrique qui est visé là et qui, selon l’auteur, ne saurait répondre à toutes les attentes théoriques ou pratiques, quand « tout poème vise un sujet anonyme, une place libre où quiconque peut entendre sa voix ou les voix de sa voix » (p. 245).

13Le chapitre 5 (« Correspondre ») s’intéresse aux correspondances amoureuses — non exclusivement épistolaires. Défaisant l’idée que de tels échanges seraient uniquement de l’ordre d’une communication par messages interposés, S. Martin concentre son attention sur leur dimension relationnelle, et précisément la fabrication de cet « entre » — terme emprunté à la poétesse M. Tsvetaïeva13 — de la relation amoureuse et des corps. Les illustrations d’une telle force amoureuse sont assez diverses et concernent tour à tour la signature des poèmes — comme phénomène de resémantisation des noms propres, les « ruses possibles d’une rhétorique de la sincérité » (p. 260) ou les pratiques de dédicaces. Il reste que, comme nous le fait remarquer l’auteur, amours par correspondance et en présencese rejoignent finalement dans un même continu de langage :

Aimer dans et par le langage serait chercher la correspondance juste entre un je et un tu sachant justement qu’ils ne cessent de s’échanger des correspondances et donc qu’aucune correspondance n’est arrêtée : elle est toujours en train d’arriver ou de partir. (p. 261)

14Comme la conversation, la correspondance amoureuse serait, au-delà des éléments contextuels, l’« invention d’une liaison » et par-là même une « activité de subjectivation qui pose un temps et un espace subjectifs propres » (p. 265). La relation et toutes les mobilités qui font l’élan amoureux sont de nature circonstancielle, elles vont dépendre du « lien interne à toute parole qui en fait et une adresse et une écoute, l’adresse d’une écoute et l’écoute d’une adresse […] » (p. 269). L’intérêt de ce chapitre est de sortir la correspondance amoureuse du psychologisme (déploration, manque, possessivité) pour préférer un éclairage sur l’intersubjectivation à l’œuvre, le « passage des voix » (p. 295) comme relation discursive : ce qui est en correspondance, ce sont les énonciations — d’où la référence faite par S. Martin à la dédicace « plus par toi que pour toi14 » de H. Meschonnic.

15Le chapitre 6 (« Emmêler ») finit de mettre la voix du côté du langage et non seulement de la langue ou de l’écriture. On rentre dans cette partie sur des questionnements qui visent à problématiser de manière similaire écriture et lecture. Car avec la voix, il s’agit d’abord chez S. Martin de conceptualiser l’écoute, activité qui présenterait un avantage réel au moment de reconsidérer le rapport amoureux :

[…] le problème de la voix n’est plus immédiatement renvoyé à la question de son origine ou aux procédés de sa notation dans un dualisme qui fait verser la voix soit dans une métaphysique de la parole, soit dans une technologie du vocal et/ou de l’oratoire ; le problème de la voix est maintenu comme problème d’une subjectivation par l’écoute. (p. 306)

16Difficile donc, selon lui, d’aborder l’amour en poésie sans poétique de la voix, car il s’agit bien de savoir « si les poèmes renseignent sur l’amour et comment ils le font » (p. 306). À l’inverse des assignations traditionnelles (mythologie, psychanalyse, matérialisme, etc.), « la notion [de voix] demande de travailler à des sémantiques toujours nouvelles parce qu’avec la voix c’est du sujet qui vient, qui passe et qui change le langage » (p. 307). En résumé, l’auteur invite dans ce chapitre à penser « d’un même mouvement la voix et la relation amoureuse en contestant la problématique d’une quelconque écriture de la voix pour lui préférer le travail de son écoute » (p. 334), cette dernière supposant aussi de penser la voix comme « matière relation » (p. 333).

Le poème à venir comme « échange généralisé »

17Sans doute difficile par endroits pour le lecteur non averti, l’enquête proposée par Serge Martin sur le « corps-langage amoureux » (p. 27) vient dans le même temps témoigner avec authenticité d’un amour de la poésie, nourri d’ailleurs par l’intuition qu’il reste beaucoup à inventer en théorie comme en pratique. Nul hasard d’ailleurs si l’auteur fait totalement sienne (p. 72) cette citation de Breton, extraite de L’Amour fou15:

La plus grande faiblesse de la pensée contemporaine me parait résider dans la surestimation extravagante du connu par rapport à ce qui reste à connaitre.

18S. Martin cherche résolument à se placer du côté de l’inconnu, voire d’un inaccompli qui se situerait à plusieurs endroits à la fois, du côté de l’écriture, de la lecture, de l’enseignement ou de la recherche. Pour parler de poésie et d’amour, l’auteur a fait ce choix non dénué de risques de se présenter en « linguiste libre » (p. 391). On aura deviné que cette liberté, ou cette prise d’air, lui était nécessaire pour réaliser les déplacements théoriques qui donnent vie à l’essai, mais aussi pour s’assurer de ne pas manquer les « mouvements inattendus » et les « surprises toujours bienvenues » (p. 260) qui font l’irruption des poèmes dans la vie. Linguiste libre ou, plus probablement, théoricien du langage : car la rigueur apportée à sa réflexion vient construire comme une transdiscipline qui ne vise jamais à faire table rase, mais à donner à comprendre de manière originale un « sujet-relation opérateur d’une subjectivation qui n’a pas d’équivalent hors langage» (p. 342). Au-delà même d’une meilleure connaissance du sujet amoureux, l’enjeu cache possiblement un profit plus grand pour l’ensemble de la production poétique contemporaine : ne plus « soumettre le poème du langage au (dé)chant de la philosophie, le sujet du poème au dévoilement impossible de l’Être, la relation dans et par le langage à un destin nihiliste » (p. 241). Plus généralement, concevoir et défendre l’écriture comme aventure relationnelle — et donc écoute désacralisée, c’est permettre de faire (re)vivre la poésie de langue française en invalidant un certain nombre de biais d’appréhension, de lecture et de promotion qui ne sont pas étrangers à sa marginalisation. Avec S. Martin, la critique littéraire n’exclut plus d’occuper le terrain découvert de la théorie du langage — au bénéfice des deux ensembles de savoirs.

19Moins visible et probablement moins consciente aux yeux de l’auteur, une autre richesse de l’essai est à découvrir selon nous du côté du renouvellement des moyens offerts pour concevoir, au-delà d’options formalistes ou subjectivistes, un apprentissage de l’écriture poétique. L’accompagnement de cette dernière ne serait plus associé de manière exclusive à des théories de la création littéraire ou à des arts poétiques, mais arrimée à des préoccupations d’ordre expérientielle rassemblées au sein d’une poétique de la relation dans et par le langage. La recherche systématique d’une activité discursive plurielle fournit au plan méthodologique des leviers d’écoute de ce que fait un poème à celui/celle qui l’écrit, le lit, le traduit, le réénonce de quelque manière que ce soit.Cette dynamique relationnelle au plan de l’énonciation constitue en soi une véritable contrainte pour toute création poétique puisque visant un continu discursif des poèmes qui permet des passages de sujets. D’ailleurs, une telle contrainte ne tiendrait-elle pas finalement en trois mots :

Corps, langage, poème » (sous-titre de l’essai) ?Ce qui est sûr, c’est qu’elle se voit fortementliée à la définition d’un discours « entièrement à l’inaccompli », au sens d’« unesubjectivation […] qui met tout le sujet et toute la relation à l’inaccompli, au futur du présent. (p. 74)

20La conception du poème comme « échange généralisé » (p. 295) est l’apport majeur de l’essai de Serge Martin, cela d’autant plus qu’elle relève non seulement d’une anthropologie de la relation mais aussi et plus largement d’une éthique de la diversité des cultures langagières qui dépasse largement le périmètre des arts de la parole. En littérature comme ailleurs, il y a assurément bien des manières de faire correspondre des historicités, des corps-langages et dessujets-relations, autrement dit de faire société au-delà des thèmes, méthodes et célébrations imposés. Il revient à chacun et à tous d’augmenter cette capacité du langage à saisir, relier, transformer, inventer — bref, dire — « toujours pour la première fois »16.