Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Janvier 2021 (volume 22, numéro 1)
titre article
Emmanuel Buettler

La densité de la prose rousseauiste

The density of Rousseau's prose
Frédéric Calas & Anne-Marie Garagnon, Cinq études sur le style de Rousseau, Condeixa-a-Nova : Éditions La ligne d’ombre, coll. « Mémoires et Documents sur Voltaire », 2020, p. 179, EAN 9791090177185.

1Les Cinq études sur le style de Rousseau,publié dans l’édition de « La ligne d’ombre » réunissent des microlectures appliquées à des passages tirés de cinq œuvres majeures de Jean-Jacques Rousseau. Anne-Marie Garagnon et Frédéric Calas mettent au jour la qualité protéiforme de l’écriture de Rousseau en exposant la profonde rhétoricité des morceaux issus de LaNouvelle Héloïse, Émile ou de l’éducation, Les Confessions, Rousseau juge de Jean- Jacques et Les Rêveries du promeneur solitaire. Outre ces cinq études stylistiques, l’ouvrage dispose d’un glossaire qui donne un aperçu des termes rhétoriques et stylistiques appliqués au fil des analyses. Celles-ci convergent vers l’élaboration d’une poétique de Rousseau. Face à sa prose multifacette les deux chercheurs conjuguent à la fois approche historique et études de procédés énonciatifs, grammaticaux et rhétoriques. Ainsi, ils mettent en place un grand nombre d’éléments analytiques parmi lesquels une prochaine recherche pourra puiser pour dégager les caractéristiques communes de l’œuvre de Jean-Jacques. Exception faite de quelques renvois aux essais de Jean Starobinski et aux contributions de François Jacob, l’ouvrage se dispense d’évoquer des études rousseauistes antérieures. Le but des deux critiques est plutôt d’appliquer une analyse de discours rigoureuse à Rousseau, telle qu’A.‑M. Garagnon l’avait déjà proposé pour le style de Voltaire.

Postures auctoriales & leurs potentiels

2Les interrelations entre différentes postures auctoriales sont observables dans les cinq passages analysés. Leur complexité se manifeste en particulier dans les Dialogues. Dans leur quatrième étude stylistique, Fr. Calas et A.‑M. Garagnon soulignent le fonctionnement du « je » qui se fait organisateur du dialogue tout en dévoilant les paradoxes, les fractures, les scissions causés par l’introspection : « Il est malheureux pour J.J. que Rousseau ne puisse dire tout ce qu’il sait de lui1 ». Comme si le dialogue rapporté par un « je » dissocié, voulait faire de son auteur un autre. Fr. Calas et A.‑M. Garagnon convainquent par l’analyse pointilleuse de cette instance auctoriale complexe. Ils dressent le portrait d’un auteur démultiplié, à la fois locuteur et interlocuteur, sujet de rêverie et thérapeute de lui-même. Les Dialogues invitent les deux critiques à questionner la relation entre l’écrivain et l’homme, entre la réalité et la fiction pour ensuite pouvoir étudier les modalités de persuasion langagière :

D’abord vous pourrez comparer ce portrait à celui qu’ils en ont tracé, juger lequel des deux est le plus lié dans ses parties et paraît former le mieux un seul tout2.

3Le lecteur est confronté à deux portraits diamétralement opposés qui, dans leur réalisation textuelle, symbolisent une conscience qui se cherche. Fr. Calas et A.‑M. Garagnon analysent ce procédé « qui joue des entrelacements du judiciaire et de l’épidictique, de la dissociation des instances et des énonciateurs, tout en s’appuyant sur un large mouvement correctif par inversion » (p. 78). Une telle inversion argumentative s’effectue dans les Dialogues par des formules antonymiques qui se construisent sur une antithèse filée selon le schéma « le leur » vs. « le mien ». L’analyse montre comment, par quels éléments rhétoriques, grammaticaux, lexicaux et énonciatifs, s’établit l’ethos positif de J.J. et comment la déconstruction du portrait négatif est œuvrée par le discours au sein du texte.

4Afin de mettre en lumière le degré de rhétoricité des passages, Fr. Calas et A.‑M. Garagnon s’intéressent aux procédés qui véhiculent des fonctions communicatives dans la prose rousseauiste. Ces fonctions sont décrites à l’aide de notions de sémantique et de pragmatique. Les morceaux d’analyse arrivent ainsi à faire voir les facettes interprétatives entre l’illocution et la perlocution. Écoutons les deux auteurs par rapport à la séquence issue de La Nouvelle Héloïse :

Rousseau joue de toutes les potentialités énonciatives offertes par le genre épistolaire, et place l’accent sur la modalité allocutive, qui met le destinataire privilégié au cœur du dispositif : l’être aimé, Julie. (p. 17)

5Ainsi, grâce à des observations linguistiques une réflexion sur le roman épistolaire se met en place. Par le biais de cette alliance entre paradigmes énonciatifs et littéraires, les deux stylisticiens retracent la prise de conscience textuelle du locuteur, émetteur d’une parole caractérisée par une quête continuelle de vérité. Par la tension palpable entre une logique argumentative et impulsive, se révèle un auteur stimulé par des émotions. L’analyse fine de ce genre de procédés et d’entrelacements brosse le portrait d’une instance auctoriale malléable, capable de multiplier sa voix et les représentations qu’elle offre d’elle-même.

Le concept de la scénographie

6Tout comme les potentiels de l’ethos auctorial, la scénographie, concept façonné par Dominique Maingueneau, est un autre sujet d’interrogation récurrent dans les Cinq études. La notion de la scénographie en tant que décor conversationnel donne aux auteurs la possibilité de réfléchir sur les différents cadres textuels au sein desquels des interrelations entre écriture et lecture sont mises en scène.  

7Lors du passage de Saint-Preux au Valais, sa fièvre se calme au fur et à mesure que « l’illusion de présence » (p. 16) commence à grandir. La lettre devient la véritable scène du texte qui en qualité d’un lieu discursif se libère des contraintes spatio-temporelles. Sur la scénographie épistolaire se joue la vraie réunion des amants car, dans le moment de la rédaction et du décodage de la lettre, l’absence de l’interlocuteur devient présence. Ainsi la scénographie de la lettre forme le lieu d’interaction de l’énonciateur et l’interlocuteur imaginé. Une autre observation, fidèle au concept de la scénographie, concerne la forme dans Rousseau juge de Jean-Jacques. Selon les auteurs, c’est la logique dialogique qui permet d’employer plusieurs langages et d’insérer des commentaires en aparté pour guider le regard des autres sur la scène du texte. Les critiques parlent en effet d’une « théâtralisation d’un dialogue entre deux interlocuteurs » (p. 88) qui partage l’instance auctoriale en un « Rousseau », chargé du portrait favorable, et en un « Français » enquêteur sans préjugés.

Cette stratégie de positionnement énonciatif permet de faire parler pour soi dans le langage d’autrui, et pour l’autre dans son langage à soi. (p. 89)

8Les Rêveries au contraire des Dialogues ne visent plus l’oralité du langage, mais l’écriture. Lors de l’étude consacrée à la clausule de la Première promenade où Rousseau évoque son ultime projet littéraire, Fr. Calas et A.‑M. Garagnon analysent la structure grammaticale pour en déduire les états d’âme du je-narré. Ils montrent que le passage parle à soi-même, il s’auto-désigne, par des métatermes comme « cet écrit », « ces feuilles » et des périphrases telles que « mes vrais écrits », « monuments de mon innocence3 ». Les auteurs montrent que la beauté de la promenade rousseauiste consiste dans le plaisir de l’avoir écrite. Les renvois textuels au processus d’écriture font revivre au « je » un mouvement de l’âme et du corps lors de sa rédaction, voire sa relecture.

9Compte tenu de la richesse des phénomènes repérés au sein des passages qui s’étendent sur deux pages au maximum, deux constats semblent possibles. Les chercheurs montrent qu’il est nécessaire de se servir d’une taxonomie rhétorico-discursive pour s’approcher d’une véritable poétique de Rousseau. Si nous suivons le chemin indiqué par les deux critiques, la réflexion discursive pourrait creuser davantage la question difficile de la prose. Cette forme dotée d’une capacité de condenser discours, images et genres mériterait d’être théorisée non seulement sur fond des œuvres de Rousseau, mais au miroir d’autres auteurs du xviiie siècle. Étant donné que la formation rhétorique est un bagage culturel commun à tous les auteurs, la caractérisation d’un style propre à Rousseau ne peut pas se contenter d’une énumération de figures de style ou d’autres procédés rhétoriques, mais pourrait se lancer dans une théorie d’une forme littéraire de prédilection des auteurs des Lumières.

10Fr. Calas et A.‑M. Garagnon se dirigent dans cette direction grâce à leur souci d’exhaustivité dans la désignation exacte (grammatical, discursif ou rhétorique), ce qui leur permet de relever à la fois la complexité stylistique et d’en faire découler un glossaire. Au-delà de sa parfaite utilité à la compréhension des microlectures, ce glossaire propose une « histoire des formes et des formulations4 », ce qui parachève les cinq études stylistiques.


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11L’alliance rigoureuse de paradigmes grammaticaux et linguistiques donne aux Cinq études une densité remarquable soulignant la profonde rhétoricité de la prose rousseauiste. Une des originalités de l’ouvrage consiste par ailleurs dans le courage de s’engager dans de nouvelles voies. Non plus celles de la prose poétique, qui était une voie fréquemment empruntée dans le passé ; mais plutôt celle d’une relecture prometteuse de Rousseau par le prisme linguistique et énonciatif.