Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Janvier 2021 (volume 22, numéro 1)
titre article
Eva Raynal

Une fabrique des mémoires collectives européennes ?

A factory of European collective memories?
Christine Cadot, Mémoires collectives européennes, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, collection « Libre cours », 2019, 190 p., EAN: 978-37924-020-1.

1Il est significatif qu’une chercheuse en sciences politiques interroge en 2019 la validité et la pertinence de l’expression « mémoire collective européenne », qui plus est au pluriel, car effectivement l’unité du continent européen ne fait toujours pas sens, ne serait-ce que dans l’actualité économique ou politico-sociale. Christine Cadot évoque notamment les tensions autour du territoire macédonien et la gestion de la crise économique grecque, mais on pourrait également évoquer les revendications indépendantistes de la Catalogne ou l’épineuse question de la frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord surgissant de nouveau suite au Brexit. La recherche, très riche, est illustrée par un grand nombre d’exemples historiques et actuels. Elle est aussi étayée par des références solides qui parleront aux lecteurs avertis : Étienne Balibar, March Bloch, François Foret, Pierre Nora, Henri Rousso, Pierre Vidal-Naquet, etc.

Un mythe de la construction européenne ?

2Ainsi, la mémoire européenne apparaît avant tout comme une construction, dont l’objectif est « d’aider les citoyens à réfléchir sur les horreurs de l’histoire, afin de mieux prendre conscience du progrès que constituait l’intégration européenne » (p. 9). Or, tout l’enjeu est de se mettre d’accord sur le « récit intégrateur » (p. 10), au sein et entre les États européens. C. Cadot fait le constat d’une multiplication des lieux de mémoire, en particulier des collaborations transnationales pour l’élaboration de musées de guerre, et d’initiatives à grande échelle comme les Journées européennes du patrimoine (p. 38). Ces initiatives forment à leur tour une « topographie » des mémoires européennes (p. 42). La chercheuse rappelle également que le développement des mémoires collectives n’est pas que le fait d’initiatives institutionnelles (p. 15).

3Quid de la « fabrique des mémoires collectives » (p. 8‑9) ? Le mythe officiel de l’Europe unie se bâtit grâce au récit rétrospectif et chronologique d’une marche glorieuse à partir de l’après-guerre, où se succèdent sommets, traités et dates-clés. C’est d’ailleurs ainsi que l’histoire de l’Union européenne est transmise dans l’enseignement secondaire, comme en témoignent les manuels scolaires1 faisant la part belle à une « Europe présente en acte et en puissance » (p. 17). Le discours officiel, porté notamment par la Commission européenne et le Conseil de l’Europe, choisit de mettre en avant telle ou telle figure, participant ainsi à l’élaboration d’un « panthéon européen » (p. 53). C. Cadot prend pour exemple la valorisation en France de certains « Pères fondateurs » (p. 21) comme Jean Monnet au détriment de Robert Schuman2 (p. 19). La fabrique des mémoires européennes permet aussi de légitimer les institutions nouvellement créées dans la seconde moitié du xxe siècle, et de justifier leur existence en temps de crise. Ainsi, l’opposition bien réelle au traité de Maastricht en 1992 est traitée à travers une « eschatologie de l’attente et de l’inachèvement » (p. 20) qui n’admet pas de remise en cause.

4Outre ce discours officiel d’après-guerre, la construction européenne s’appuie sur un autre héritage prestigieux et plus ancien : l’apport de la culture antique grecque. Rappelons-le, le continent géographique et l’union politico-économique portent volontairement le nom d’une figure mythologique : la princesse Europe (Εὐρώπη), convoitée par Zeus lui-même, ou selon d’autres versions, l’Océanide Europe3. C. Cadot remarque l’importance des lieux sacrés grecs (l’Acropole, la colline du Pnyx, le Parthénon) pour la Commission européenne et l’instrumentalisation politique qui en est fait par les différents gouvernements pour sceller des accords (p. 32). Pour nombre de nationalistes et de quelques nostalgiques d’une Europe blanche, chrétienne et homogène4, la construction européenne s’appuie aussi sur les figures royales et guerrières ayant tenté d’unifier le continent à travers les alliances mais surtout les conquêtes : Charlemagne et Clovis. C. Cadot fait remarquer qu’on ne peut à proprement parler de continuité historique avec ces derniers ; la seule continuité est celle d’un « dispositif de légitimation » (p. 79). Dernier mythe de la construction européenne, cette fois-ci plus contemporain : le couple franco-allemand, perçu notamment par la presse française — mais pas forcément par les populations concernées — comme « moteur de l’ensemble de l’édifice européen » (p. 35). Ce duo n’est pas exempt de critiques, notamment le constat que ce mythe présente un caractère fondamentalement « occidentalo-centré » (p. 38), participant dans une certaine mesure aux inégalités au sein de l’Union.

Identifier les différentes mémoires

5La sociologue Riva Kastoryano identifie trois problématiues majeures liées à la résurgence des nationalismes en Europe :

[…] comment combiner l'idéologie universaliste des États-nations et le particularisme culturel et historique qui caractérise chacune des nations ; comment choisir entre les intérêts économiques et une volonté politique commune, et la souveraineté des États ; et comment articuler les appartenances plurielles et complexes des individus, des groupes, des nations pour arriver à construire une identité européenne, ou plutôt à susciter leur identification à une Europe unie5.

6Dans mon cas particulier de jeune chercheuse en littérature comparée autour des années 1945, la notion de mémoire collective européenne renvoie à la « patrie spirituelle » recherchée (et perdue !) par l’infortuné Stefan Zweig, qui en mourra de chagrin6. Cette revendication d’un socle culturel commun mêle l’héritage gréco-romain, la modernité des Lumières, un idéal démocratique (voire internationaliste et antifasciste pour une certaine élite sensible au message marxiste) et un corpus d’artistes considérés comme emblématiques du continent.

7Cette conscience européenne est au plus bas suite aux deux guerres mondiales : la culture n’a pu s’opposer à la violence de masse industrialisée, comme en témoigne le prix Nobel de littérature Imre Kertész :

[d]ans l’Holocauste, j’ai découvert la condition humaine, le terminus d’une grande aventure où les Européens sont arrivés au bout de deux mille ans de culture et de morale7.

8Plus grave encore, cette même culture a été récupérée et utilisée pour justifier cette dernière8. Ce qu’il reste en commun et qui sert à construire l’histoire de la fondation européenne (p. 95), ce serait donc finalement une mémoire traumatique (chapitre III), qui se fonde sur un « plus-jamais-ça » (p. 25) face aux idéologies de l’extermination (la Shoah en premier lieu, mais aussi le Pojramos et les nettoyages ethniques lors du conflit yougoslave). Le devoir de mémoire qui en résulte, parfois manipulé en fonction des intérêts politiques, devient alors davantage dogmatique qu’éthique (p. 57). Or, C. Cadot ne se contente pas de cette analyse et élargit notre champ de vision en proposant une pluralité de mémoires. D’une part, on trouve les mémoires institutionnelles (chapitre I) où sont intégrés les « Pères Fondateurs9 » (p. 54). Ensuite, il existe les mémoires héroïsantes (chapitre II) dont font partie le récit de la Résistance et la chute du Mur de Berlin. Le discours mémoriel héroïsant atteint son apogée à travers ce que Christine Cadot nomme une « geste » épique où l’Union devient elle-même une héroïne, grâce au prix Nobel de la Paix attribué en 2012 (p. 86). Enfin, le chapitre IV fait état des mémoires oubliées ou demeurées marginalisées, et notamment « l’impensé colonial » (p. 139). Ce dernier terme désigne le passé esclavagiste de plusieurs États européens, l’histoire des empires coloniaux, la violence — le plus souvent occultée dans l’enseignement secondaire (p. 141) — des guerres de décolonisation, et la mémoire de l’immigration. Et pour cause :

[l]e traitement réservé aux habitants des colonies et à leurs descendants postcoloniaux en Europe s’accorde mal avec les idéaux d’une Europe, née d’un projet humaniste, qui accorde à tous des droits égaux sur un espace géographique unifié et pacifié. (p. 143‑144)

9Si l’Eurafrique avait la possibilité de symboliser selon l’ancien président sénégalais Mamadou Dia « un équilibre harmonieux et non une réédition des accords de Berlin10 », elle demeurera pour une partie de l’élite européenne et ce même après 1945 « une gestion concertée [entre États européens] et plus égalitaire [pour les États européens également !] des possessions coloniales au nom d’une mission civilisatrice commune » (p. 145). Certaines pages présentent une dimension quasi-prophétique : les pages 166 et 167 en particulier évoquent le processus de déboulonnage des statues. Ce passage mériterait dans un proche avenir un développement plus approfondi sur la mémoire coloniale et post-coloniale européenne, suite aux mouvements croissants de revendication notamment en France, en Belgique, au Royaume-Uni et en Allemagne11. Enfin, la clairvoyance de l’ouvrage nous rappelle que parmi les différentes constructions mémorielles et autres récits des origines, une tentation majeure demeure : celle d’une « mémoire téléologique » (p. 53). Plus ou moins explicite, cette dernière consisterait à expliquer tel ou tel évènement antérieur à travers une situation contemporaine donnée ; ici, de tracer une histoire de la frontière européenne associée à une marche au progrès (p. 82).


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10Ainsi, l’unification de la mémoire européenne passe par la « promotion de [l’]exceptionnalité » d’une nation (p. 171), écho à « l’exceptionnalité » (p. 88) du projet européen. Il s’agit alors de créer une « mise en sens du monde » (p. 45). Mémoires nationales et mémoires européennes peuvent se rejoindre, s’opposer, se compléter et se démultiplier. Questionner la pertinence et l’essor d’un discours mémoriel européen12 n’est pas faire preuve d’un sentiment europhobe ou rejoindre un courant complotiste (p. 10) ; c’est avant tout plaider en faveur d’une indépendance de ce discours et d’une réflexion non plus pro-domo, mais ouverte à l’autre.