Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Janvier 2021 (volume 22, numéro 1)
titre article
Gabrielle Bornancin-Tomasella

Une bohème en liberté surveillée : La Bohême galante & les Petits châteaux de Bohême de Nerval

Bohemia on probation: La Bohême galante and Nerval's Petits châteaux de Bohême
Gérard de Nerval, Œuvres complètes. La Bohême galante, Petits châteaux de Bohême, tomeX, édition sous la direction de Jean-Nicolas Illouz, Paris : Classiques Garnier, coll. « Bibliothèque du xixe siècle », 2020, 239 p., EAN 9782406094401.

1Pour le tome X des Œuvres complètes de Gérard de Nerval, publié en juin 2020 aux éditions Classiques Garnier, Jean‑Nicolas Illouz édite conjointement La Bohême galante et les Petits châteaux de Bohême, deux textes majeurs de Nerval, et pourtant difficiles et exigeants. Aussi bien liés par leur titre et leur genèse que par les thèmes qu’ils abordent, ces textes n’avaient toutefois pas toujours été publiés de concert jusqu’ici. En prenant appui sur les acquis des éditions antérieures, l’ouvrage de J.‑N. Illouz sait mettre en évidence la complexité de ces deux « textespatchwork » où Nerval réagence dans un discours nouveau des écrits déjà publiés antérieurement.

2La nouveauté de ce travail d’édition réside cependant dans la proposition d’une lecture critique des deux textes comme entrelacement de trois « fils » — fil historique d’abord, fil autobiographique aussi, et, surtout, fil poétique. Chacun de ces fils est précisément documenté par J.‑N. Illouz, qui, pour étayer sa position, s’appuie sur les recherches les plus récentes, en particulier sur les travaux publiés au cours des toutes dernières années. Le parti pris d’une lecture selon ce triple fil donne au tome X des Œuvres complètes une grande cohérence, et le rend particulièrement facile et agréable à consulter.

Fil historique, fil autobiographique, fil poétique

3Une belle préface, intitulée « Bohème, fugue et rhapsodie », est l’occasion pour J.‑N. Illouz de caractériser deux textes qui, bien qu’issus de la même matrice, ne se superposent pas pour autant. De La Bohême galante (parue en feuilleton dans L’Artiste du 1er juillet au 15 décembre 1852) aux Petits châteaux de Bohême (publiés chez Eugène Didier en 1853, mais enregistrés dans la Bibliographie de la France au titre de l’année 1852), Nerval aurait en effet su faire mûrir un geste de création, fait de l’entremêlement de trois fils d’écriture et qui, prenant source dans la commande d’Arsène Houssaye, parvient à transmuer « l’œuvre de circonstance » en œuvre douée d’une âme propre. Le premier fil, historique, émerge de la demande principale du directeur de L’Artiste — lequel, souhaitant entretenir l’engouement suscité par la publication des Scènes de la vie de Bohème d’Henry Murger (1849) — commande à Nerval une sorte de reportage sur l’expérience communautaire du Doyenné. J.‑N. Illouz rassemble alors les divers témoignages rétrospectifs ou réélaborations littéraires dont l’expérience vécue au quartier du Carrousel fut l’objet et qui, entrant en dialogue avec le récit de Nerval, alimentèrent la légende de cette « bohème par anticipation ». De telles informations viennent compléter utilement les connaissances déjà établies sur la bohème, d’autant que, loin d’être une simple compilation de données, la préface prolonge la réflexion très stimulante déjà engagée, notamment par les travaux de Jean‑Didier Wagneur, sur la complexité des relations entretenues par la génération ancienne des Jeunes‑France, du Petit Cénacle et du Doyenné (la « Bohême ») avec la génération plus récente (qui se fait désormais appeler « Bohème »), et dont Murger est la figure de proue.

4Toutefois, et bien que cela soit moins souvent mis en avant, la commande d’Arsène Houssaye comportait aussi un volet autobiographique, tout aussi pragmatique que le précédent. Effectivement, si l’on en croit J.‑N. Illouz, le directeur de L’Artiste escomptait profiter de l’exposition médiatique dont Nerval avait fait l’objet à partir des années 1840, lorsque des « biographies directes ou déguisées » commencèrent à circuler à son propos, faisant allusion doublement aux excentricités de l’auteur, et à sa passion pour Jenny Colon. Cette requête du commanditaire, qui aurait pu faire de La Bohême galante et des Petits châteaux de Bohême de simples textes à clefs, est pourtant prise de biais par Nerval, qui y répond par un art de la fugue, mobilisant pour faire allusion à sa jeunesse passée les ressources de l’humour et de l’ironie, mais aussi celles d’une « cryptonymie poétique » qu’il reprend à la lyrique courtoise. En somme, instaurant un « tremblé entre lyrisme et autobiographie », Nerval ne se départit pas de la manière dialogique qui est la sienne depuis Les Faux Saulniers, mais invente aussi une manière autobiographique singulière, qui réside dans l’agencement du texte plutôt que dans son contenu.

5Enfin, Houssaye priait Nerval de raconter au public sa vie de poète, donnant naissance au troisième et dernier fil d’écriture qui informe la matière de La Bohême galante et des Petits châteaux de Bohême : fil poétique donc, puisque la richesse d’un parcours de créateur doit apparaître, prismatiquement, à travers le cheminement du texte. Par le souffle nouveau qu’il confère à la forme ancienne du prosimètre — consistant à alterner, comme l’avait fait Dante dans sa Vita nuova, passages en prose et poèmes en vers — qui lui permet de tresser au fil de ses textes une rhapsodie inouïe de vers et de prose, Nerval fait décidément œuvre de poète.

Le principe de liaison de l’écriture nervalienne.

6Bien que l’on puisse songer que l’auteur aurait peut‑être pu insister davantage sur la singularité de chacun des textes publiés — la question n’étant abordée, brièvement, que dans une « Note sur l’établissement, l’histoire et la composition des textes » — cette édition a le mérite de parvenir non seulement à documenter le jumelage qui existe entre La Bohême galante et les Petits châteaux de Bohême, mais aussi à faire ressortir ce qui relie ces textes à d’autres œuvres de Nerval, qui participent d’un même mouvement d’écriture. C’est ainsi le « principe de liaison » de la création nervalienne que l’ouvrage tout entier réussit à souligner, puisque l’auteur a constamment soin de révéler les réutilisations ou les jeux de reprise plus discrets qui peuvent apparenter le texte de La Bohême galante ou celui des Petits châteaux de Bohême à d’autres chefs-d’œuvre de Nerval, parmi lesquels Les Filles du feu, Les Chimères, Promenades et souvenirs ou Aurélia.

7Ainsi, pour accompagner les textes de La Bohême galante et des Petits châteaux de Bohême, J.‑N. Illouz, tout en conservant les notes de Nerval sur son propre texte, ajoute des notes nombreuses et érudites qui déroulent adroitement les trois fils conducteurs exposés dans la préface. Il s’agit tantôt d’expliciter les références culturelles voilées, ou bien les allusions au monde du spectacle disséminées par Nerval. Tantôt aussi l’auteur met au jour le jeu de citations d’œuvres de poètes et amis qui fait vibrer le texte de Nerval de quelque chose de plus que lui‑même — le Doyenné étant par essence un foyer de cocréation où l’œuvre de l’un déborde sur l’œuvre de l’autre. Il s’agit enfin, souvent, de percer à jour le « cryptisme » qu’adopte Nerval pour concilier les exigences de la commande d’Houssaye avec sa réserve naturelle, en multipliant les noms de code, peut‑être aussi les clefs. L’édition critique de ces deux textes parvient ainsi, admirablement, à reconstruire tout ensemble la légende de la bohème du Doyenné, et celle de Nerval. L’auteur sait, enfin, commenter la « géographie magique » et valoisienne déployée par l’écrivain, et repérer les traces d’une autobiographie mystique naissante, appelée à se développer pleinement dans Les Chimères.

Une édition documentée

8L’ouvrage intègre en annexe, et en couleurs, un très beau fac‑similé de huit folios manuscrits du Manuscrit Lovenjoul de La Bohême galante (D 741, Fos 36‑43), accompagnés de leur transcription. Faisant apparaître en gras les ajouts, ratures et corrections apportés par Arsène Houssaye au premier jet de Nerval pour l’ouverture de La Bohême galante, la transcription de ces quelques pages écrites à plusieurs mains offre l’intérêt de rendre sensible la dimension d’écriture sous contrainte, impliquée par la commande du directeur de L’Artiste, qui a pesé sur la genèse des œuvres, et leur a donné leur forme propre. Qui plus est, tout comme le fac‑similé du manuscrit d’Aurélia publié dans le tome XIII des Œuvres complètes chez Garnier, ces feuillets donnent à voir que Nerval traversait une phase de sa production caractérisée par une écriture en continu, sans division en chapitres, et que la segmentation du texte n’était surajoutée qu’après coup — technique qui révèle un mode d’écriture musical où la matière s’ordonne par associations et variations successives.  

9Une abondante bibliographie secondaire, qui recense les travaux publiés à ce jour sur La Bohême galante et les Petits Châteaux de Bohême, attirera l’attention du chercheur pour sa capacité à refléter, par la mention de travaux désormais classiques, mais aussi d’études plus pointues dont la lecture permet d’éclairer l’un ou l’autre aspect de ces textes en « patchwork », l’actualité de la recherche. Le volume comporte pour finir un « Index des noms de personnes », lequel présente un grand intérêt pour qui cherche à s’orienter avec agilité dans le monde de la bohème littéraire et artistique évoqué de façon décousue par Nerval.


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10L’édition critique de Jean-Nicolas Illouz a donc le mérite d’articuler ce qui, dans les éditions antérieures, était moins ambitieusement pensé ensemble, dans un effort critique qui, rappelons‑le, consiste à mettre en valeur la dimension de triple commande, ou pour le dire autrement, de triple contrainte que représente pour Nerval la composition rapide de La Bohême galante et des Petits châteaux de Bohême : parler de sa vie d’homme, de son cheminement de poète, et surtout, parler de l’expérience fondatrice du Doyenné pour permettre au lecteur, devenu voyeur, d’entrer dans l’intimité de ces bohèmes de la première génération — trois commandes que Nerval remplit tout en les esquivant, faisant montre de la réserve qui lui est naturelle, et c’est alors, se livrant à‑demi, sous les clefs, les noms de codes, les allusions et les masques, qu’il se fait véritablement poète.

11Ainsi, par sa clarté, par son érudition, par la qualité de ses annexes, cette édition critique répond au but que s’était fixé l’auteur, et qu’il rappelle au cours de sa préface : discerner, par‑delà « l’œuvre de circonstance » et le reportage quasi médiatique sur la bohème, le travail d’un poète en prose.