Acta fabula
ISSN 2115-8037

2006
Printemps 2006 (volume 7, numéro 1)
Magali Nachtergael

Condamner à mort

DOI: 10.58282/acta.1271
Catherine Mavrikakis, Condamner à mort, Les meurtres et la loi à l’écran, Presses Universitaires de Montréal, 2005.

1La mort est un spectacle, et la télévision l’a compris depuis bien longtemps. Malgré la fausse transparence du titre, l’essai de Catherine Mavrikakis ne se présente pourtant pas comme une nouvelle critique de cette société de l’image qui pose son objectif dans les moindres recoins de notre intimité, jusqu’à celle de la mort. Au contraire, son propos, à travers les affaires retentissantes de grands criminels américains, tendrait à démontrer que la mort serait plutôt une issue contre le tout-image et contre l’impossible réclusion dans l’institution carcérale. Condamner à mort. Les meurtres et la loi à l’écran convie en effet la pensée moderne au banquet de la peine de mort et de son scénario répressif. Chaque étude de cas permet à l’auteure de s’interroger sur notre façon de considérer l’horreur des crimes, leurs punitions ou leurs remèdes ainsi que les mots et le dispositif qui accompagnent en retour une autre violence : celle, aseptisée, de la justice d’État. La pensée de Catherine Mavrikakis se déploie dans des méandres complexes toujours savamment et élégamment conduits : en avertissement, elle définit sa posture critique comme une adhérence — sans adhésion — à l’écran pour voir au plus près ce qui s’y trame.

2Peter Sloterdijk décrit dans sa Critique de la raison cynique (1987) la posture moderne de l’intellectuel comme celle d’un extra-lucide mélancolique placé au-dessus de la mêlée, incapable de l’héroïsme romantique et désuet qui caractérise le geste noble des idiots (voir les extraits de Céline ou Dostoïevsky, cités p. 9 à 19). L’intellectuel moderne, pour paraphraser l’auteure, on ne la lui fait pas… et quand il s’agit de faire le Portrait du moderne en criminel, il faut pour Catherine Mavrikakis se rendre à l’évidence que dans un monde où « les idiots, les fous, les enfants et les lâches ne survivraient pas longtemps » (p. 18), les intellectuels, dont elle fait partie et pour qui elle utilise un « nous » collectif, sont condamnés à leur propre survie dans l’intelligence et le cynisme (p. 20). Adhérer au monde, à sa simultanéité, où toutes les images sont accessibles par les médias, c’est ne pas avoir d’alibi : le contemporain, à la première personne du singulier, a tout vu. Il était là devant le World Trade Center s’écroulant autant que sur la Place Tien an Men écrasée sous les chars. Comment dans ce cas ne pas être pris dans la « participation collective aux crimes qui caractérise notre contemporanéité » (p. 26) ? Quelle est la place du témoin dans la mise en scène de meurtres spectacles organisés par un Etat orchestrateur de la Punition ?

3C’est à cette question que Catherine Mavrikakis répond en décortiquant la mise à mort de Timothy McVeigh, responsable du sanglant attentat d’Oklahoma City en 1991. Ce Spectacle de la loi déçoit pourtant l’avidité du spectateur en mal de vengeance et d’images dans la mesure où cette exécution tant attendue ne sera jamais diffusée publiquement. Ce n’est pas l’Etat qui donne la mort : la seule image qui doit rester est celle de l’immeuble éventré face à cet « esprit maléfique » (p. 53) dont la disparition serait la juste et régulée revanche des victimes. La mort protocolaire et scénarisée de McVeigh aurait pour fonction, pour Catherine Mavrikakis, de fournir aux victimes un « deuil prêt-à-porter » (p. 58) dont le public n’aurait eu que le making of (p. 59). C’est aussi par ce tabou de l’image de McVeigh agonisant que se constitue une autre image mythique : celle du refoulement d’une violence étatisée, voire d’un sadisme général lié à la douleur infligée dans « le cadre des thérapeutiques modernes » (p. 61).

4Au prétendu sadisme que les psychopathes incarneraient dans un monde héroïque correspond la figure ambiguë du masochiste pervers qui prend alternativement la forme du bourreau ou de la victime. Catherine Mavrikakis convoque deux exemples, dans un registre fictif celui de Patrick Bateman, le tueur sans scrupules d’American psycho qui réclame une punition que personne ne lui accordera ou celui d’Armin Meiwes connu autrement comme « The Homosexuel Internet Sex Cannibal ». Il avait pour sa part réellement consommé au cours d’un dîner une victime consentante, trouvée par le biais d’une annonce publiée sur un forum Internet. Ce dernier cas permet d’articuler la posture du sado-masochiste dans un rituel de consommation où les fantasmes identitaires, sexuels et médiatiques posent la question du « statut de criminel d’Armin Meiwes » (p. 81), puisque la victime avait demandé la mort et que la loi allemande s’était trouvée fort dépourvue face à ce cas exceptionnel d’anthropophagie organisée.

5Si le criminel moderne joue le jeu social avec une habileté perverse, la meurtrière va présenter un autre cas de dérèglement du collectif. C’est dans un chapitre intitulé Habiter l’espace carcéral que l’auteure introduit les cas Aileen Wuornos et Andrea Yates : le lieu qui leur est assigné est l’espace clos et étrangement féminin de la prison où la lutte pour l’intimité participe à la punition ou au redressement lorsqu’il est encore possible. Le problème de la femme criminelle ne se pose pas dans les mêmes termes que pour son équivalent masculin : la femme apparaît comme un monstre sauvage, animal, carnassier et faut-il le préciser, castrateur. Aileen Wuornos, qui a assassiné des hommes qui la prenaient en auto-stop le long de l’Interstate 75, fut la première femme à correspondre à la définition du serial killer. Aileen Wuornos est l’animal indomptable, que rien ni personne ne parviendra à domestiquer : la mort est sa seule issue, puisque de repentir elle n’éprouve, encore moins d’attachement à la symbolique du monde au point qu’elle refuse même son dernier repas, prouvant une dernière fois son refus coupable de « la parodie de la domesticité » (p. 103) qui aurait pu être son salut. « Le cas Wuornos nous donne donc à penser la question de l’habitat de l’humain à l’heure actuelle et de la demeure de l’humanisme » (p. 110), espace où l’univers carcéral fonctionne comme un espace transitionnel, un purgatoire qui est un « lieu d’attente, de passage, un entre-deux inconfortable mais aménageable ». (p. 110-111).

6Pourtant, la prison, et plus particulièrement le couloir de la mort, n’a en fait rien d’un lieu de réclusion « comme un lieu où la pensée peut trouver demeure en cherchant dans la cellule – la petite chambre » (p. 111). Elle ressemblerait plus à la prison imaginaire décrite par Michel Foucault dans Surveiller et punir selon un dispositif qui aurait le pouvoir panoptique des yeux d’Argos. La peine d’Andrea Yates, enfanticide et malgré l’horreur de son crime (elle a tué tous ses enfants), s’est trouvée commuée en une éternelle observation, auscultation, sans intimité possible : la mort, non, mais un traitement pour assagir sa sauvagerie toute féminine, son « humeur non maîtrisable, non domesticable » (p. 125), un enfermement de quarante années soutenu par la « pharmacopée » idéale pour la femme névrosée qui incarne tout à tour la Stabat mater ou la mère folle (Julia Kristeva, citée p. 128-129). « L’habitat chimique » (p. 142) offre dans ce cas une alternative à la mort puisqu’il répond à ce besoin de domestication absolue et toujours médiatiquement contrôlée.

7Au terme de ce parcours qui traverse couloirs de la mort, salles d’exécution et chambre médicalisée à travers la lorgnette des médias, Catherine Mavrikakis nous invite à nous prononcer Pour ou contre une médiologie de l’affect. Elle opère un retour à cette attitude intellectuelle décrite en ouverture qui veut fustiger systématiquement les médias comme « facteurs d’aliénation fulgurante de la pensée » (p. 143) et qui s’avèrent vecteur de crimes à leur tour. Cependant, le propos final de l’auteure reste l’affirmation de son engagement contre la peine de mort et plus encore contre une peine transposée sur des écrans apathiques, c’est-à-dire sans pathos et surtout sans pensée.