Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Décembre 2019 (volume 20, numéro 10)
titre article
Olivier Le Deuff

La revue Documents comme laboratoire d’un discours ethnologique sur l’altérité

Côté, Sébastien, L’Ethnologie détournée : Carl Einstein, Michel Leiris et la revue Documents, Paris : Éditions Classiques Garnier, 2019, 304 p., EAN 9782406073680.

1L’ouvrage de Sébastien Côté prend appui sur la revue Documents (1929‑1930). Le projet de la revue va certes s’inscrire dans une courte durée, mais s’avère clef dans cette époque d’entre‑deux‑guerres en constituant une revue d’avant‑garde qui interroge autant l’art que le rapport à l’autre. Le titre de l’ouvrage de Sébastien Côté montre bien que l’objet premier développé par les auteurs des articles de la revue (Einstein et Leiris) n’est pas l’ethnologie au sens traditionnel, mais un moyen (et en ce sens la revue Documents est même un médium) pour interroger et critiquer le monde occidental et plus particulièrement l’Europe.

2Par conséquent, l’ouvrage étudie d’emblée ce recours à la figure du « bon sauvage » et au retour d’une certaine forme d’orientalisme et d’un imaginaire de l’altérité dans le discours ethnologique et dans les études sur les arts africains et océaniens.

Structuration & objectifs de l’ouvrage

Structuration

3La partie introductive fait près de 50 pages et s’avère riche en réflexion notamment pour resituer le choix de l’étude, mais également pour mettre en avant la thématique de l’altérité corrélée à l’orientalisme, à l’exotisme et au primitivisme. Pour mieux saisir l’ensemble de l’ouvrage, la lecture de cette partie apparaît indispensable.

4S’en suivent deux autres parties consacrées à Carl Einstein. La première resitue notamment son approche autour de l’art africain. La seconde décrit la volonté de se servir du discours ethnologique pour montrer l’intérêt des avant‑gardes européennes.

5Les troisièmes et quatrièmes parties reposent sur le travail de Michel Leiris en évoquant rétrospectivement son rapport à l’ethnologie depuis la mission qu’il conduit en Afrique puis son évolution en tant qu’ethnologue, ses rapports avec le terrain ainsi que ses travaux en ce qui concerne la magie.

6Une brève conclusion vient croiser finalement les deux personnages qui apparaissent transformés par leur passage dans cette revue. Leurs itinéraires respectifs seront marqués par la volonté de renoncer à « l’espace confortable de la théorie pour éprouver l’expérience du terrain dans toute sa tragique et cruelle réalité. » (p. 273)

Objectifs de l’ouvrage

7S. Côté exprime en quelques lignes l’objectif de l’ouvrage :

L’hypothèse qui servira de guide tout au long de cet essai consiste à dire que l’engouement progressif pour le discours ethnologique sur l’Autre primitif répond au besoin criant, exprimé par nombre d’écrivains de l’époque, d’oublier la guerre, de se dépêtrer de la lourde tradition du rationalisme et de relativiser la position centrale que l’Europe prétendait occuper dans le monde.  (p. 56)

8Ce travail s’appuie sur des recherches dans les archives de la revue Documents avec un examen approfondi des articles parus, notamment ceux de Michel Leiris et de Carl Einstein.

9Le projet de l’ouvrage réalise un décentrement dans la mesure où il s’agit de mettre quelque peu de côté Georges Bataille pour se concentrer sur Leiris et Einstein, mais de façon parallèle, car l’auteur ne croise les deux itinéraires que dans la partie conclusive.

10S’il est vrai que parfois, à la lecture, il manque le rôle de Bataille, ce choix scientifique et stratégique clairement assumé et expliqué permet de mieux saisir la réalité concrète de la revue dont Leiris était également secrétaire de rédaction.

L’aventure Documents

11La revue Documents diffère dans sa réalité documentaire  du projet initial de Bataille ou tout du moins de celui qui lui avait permis de convaincre ses différents soutiens. Bataille avait conçu le projet premier à la suite d’un entretien avec Pierre d’Espezel au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France. Les deux hommes y travaillaient et Bataille était d’ailleurs considéré comme un numismate plein d’avenir. Financé par Georges Wildenstein, le projet différera néanmoins peu à peu de l’intention initiale pour faire de la revue un objet hétéroclite et ambitieux.

12« L’aventure Documents », comme l’écrit Leiris, est ici comprise comme une probable critique des discours dominants et des acceptions évidentes, notamment sur les plans artistiques et muséaux. Même s’il reste parfois des problématiques difficiles à éclaircir, notamment lorsqu’il s’agit d’aborder les écrits d’Einstein dont il n’est pas toujours aisé de saisir le sens réel, la revue Documents est un témoignage d’une époque qui recherche dans l’altérité et l’art primitif des moyens de proposer des pistes nouvelles.

13Alors que l’Europe s’interroge sur ses fondements, la revue exprime de nouvelles voies à la fois avec et contre le surréalisme. Le titre de la revue semblait attester d’une volonté de produire des documents au sens étymologique, c’est‑à‑dire comme témoignages, objets d’enseignements dont l’ethnologie au sens scientifique pourrait s’emparer. Mais la revue est surtout révélatrice d’une complexité qui finalement s’incarne plus aisément par la suite dans la revue Minotaure. Les cheminements, les errements aussi des auteurs que sont Leiris et Einstein témoignent de cette volonté auto‑critique de comprendre l’art africain notamment en mettant à distance parfois leur position d’ethnologue ou tout au moins en produisant en même temps une interrogation quant au discours ethnologique. Leiris est ainsi tenté par l’étude de la magie, non seulement chez les populations qu’il étudie, mais aussi en resituant la magie depuis les périodes médiévales. Plusieurs articles de Leiris se réfèrent à une tradition hermétique et montrent que le mystérieux et le symbolique qu’ils soient primitifs  ou médiévaux participent probablement d’un même phénomène. Dans ces interrogations identitaires, l’enjeu pour mieux saisir son propre soi requiert l’altérité chez Einstein et Leiris, et peut‑être de façon plus complexe un retour à une origine perdue ou travestie par les formes contemporaines.

14L’étude des articles d’Einstein et de Leiris que réalise S. Côté permet certes de mieux saisir leur projet ethnologique et artistique, mais elle permet surtout de mieux comprendre les auteurs eux‑mêmes. Ils s’y révèlent plus aisément par leur confrontation à l’altérité.

Le détournement

15Il s’agit aussi clairement d’un détournement de la vision d’une production de documents comme témoignages parfaitement fiables du fait de la subjectivité des méthodes du chercheur de terrain. Plus encore, il s’agit aussi d’une volonté de se détourner des méthodes des missionnaires que Leiris décrit comme des juges d’instruction auprès des populations locales chargés d’obtenir des renseignements.

16Chez Einstein, cette critique concerne finalement les discours artistiques dominants et les productions décevantes, car elles se contentent d’imiter et de reproduire des formes. Il déplore ainsi « ces tableaux standardisés et hygiéniques ne sont pour nous que des hypertrophies de l’ordre. Des flics théoriques règlent la comptabilité des formes, d’où toute surprise est soigneusement exclue. »

17Le détournement ethnologique s’opère ici avec cette volonté de démontrer autre chose que la seule étude de l’objet ethnologique aurait pu permettre. Bien souvent, il s’agit aussi dans le processus d’une interrogation plus personnelle voire des limites de la démarche ethnologique quand elle s’inscrit dans un rapport de force colonial, notamment chez Leiris qui accompagne la mission Dakar-Djibouti en tant que secrétaire‑archiviste. Leiris vit mal les nombreuses prises de pièce d’art africain et le rôle de fonctionnaire qui lui est attribué. Il exprime dans la revue ses doutes quant au processus rationnel qui se voit clairement contraint et influencé par une forte subjectivité, mais aussi par un contexte particulier et la nécessité de procéder par de nombreuses médiations — dont fait partie au premier titre la traduction lorsqu’il doit converser avec des ethnies dont il ignore la langue.

Documents comme monument ?

18L’ouvrage devrait intéresser tous ceux qui étudient cette période mais aussi ceux qui veulent comprendre la construction du discours ethnologique durant cet intermède de l’aventure Documents.

19Il faut noter que le lecteur curieux pourra prolonger ou accompagner la lecture de l’ouvrage de la consultation des archives de Documents disponibles sur Gallica :

20https://gallica.bnf.fr/ark :/12,148/cb34421975n/date#resultat-id-2


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21Le travail de Sébastien Côté démontre que la revue Documents est parvenue à constituer un lieu artistique et intellectuel, qu’elle est devenue quelque part un lieu de savoir et de mémoire.