Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Novembre 2019 (volume 20, numéro 9)
titre article
Laurent Demanze

Extension du domaine de la lettre

Nelly Wolf, Le Peuple à l’écrit. De Flaubert à Virginie Despentes, Paris : Presses Universitaires de Vincennes, coll. « Culture et société », 2019, 206 p., EAN 9782379240126.

1Dans le sillage de ses précédents essais, Le Roman de la démocratie (2003) et Proses du monde. Les enjeux sociaux des styles littéraires (2014), Nelly Wolf explore dans Le Peuple à l’écrit les enjeux politiques de la langue et du style, pour interroger un siècle de démocratisation graphique et analyser la teneur démocratique de la littérature et plus particulièrement du roman1. L’essai interroge l’accès du peuple à l’écriture, à travers des scénographies particulières (la scène d’apprentissage), des affects singuliers (l’ambition ou le sentiment de trahison), des espaces circonscrits (l’école en particulier et les murs, où s’énonce une révolution de la prise de parole en 1968).  Un siècle de romans, mais aussi un siècle de réformes scolaires, de pratiques judicaires et de débats sur la démocratisation sont ainsi traversés pour rendre sensibles les points de tension entre la maîtrise distinctive de l’écriture et l’ambition d’égalité.

Bornes historiques d’une démocratisation graphique

2De Flaubert à Virginie Despentes, ou plus exactement de Flaubert à François Bégaudeau, l’essai embrasse un siècle de démocratisation de l’écrit. Cette séquence est non seulement étayée par des scansions importantes de l’histoire scolaire, mais elle repose aussi sur un art du face‑à‑face ou du contrepoint en mettant en comparaison la scolarisation des classes laborieuses au sortir de la Révolution française et l’extension du domaine de l’écrit à l’heure d’Internet. C’est ce parallèle qui donne à la fois le cadre historique et la force heuristique de l’essai, en mettant en évidence de semblables évolutions et des débats comparables, sans pour autant araser les différences contextuelles.

3Cet effet de cadre permet de circuler efficacement de l’âge du roman parlant analysé avec force par Jérôme Meizoz2 jusqu’aux écritures numériques contemporaines. Même si les poétiques numériques ne sont qu’un horizon et que l’étude se centre sur quelques usages livresques d’Internet, ce cadre interroge la tension essentielle entre l’écrit et l’oral, ou pour faire signe vers des représentations sociales, entre la culture lettrée et la vitalité de la voix. En somme, c’est un siècle de tension que les pages de N. Wolf brossent de manière convaincante, analysant tantôt les tentatives de revitalisation de l’écrit par la dynamique créatrice de la voix, tantôt saisissant l’effet d’intimidation du prestige de l’écrit. La chercheuse montre comment les écrivains, puis les réformes scolaires vont chercher « dans l’oralité une issue aux impasses de la démocratie graphique » (p. 73) : ce faisant, elle soulève une question qui ne cesse de tarauder l’essai, sans être résolue, car elle doit rester une tension, c’est d’interroger la force coercitive de l’écrit et de se demander si la démocratisation de l’écrit est à penser comme une dynamique d’émancipation ou le maintien d’une domination et d’une stigmatisation.

Une traversée incarnée du siècle

4Une des qualités essentielles de cet essai, c’est son constant souci de contextualisation : les représentations de l’accès à l’écriture et de la scolarisation sont en permanence tramées aux réformes scolaires comme aux soubresauts de la société (certains faits divers sont sollicités avec efficacité). Ce faisant, les romans non seulement accompagnent les mouvements historiques, sur le mode du symptôme, mais ils sont aussi des prises de position dans les débats, de manière frontale ou indirecte, cette fois sur le mode du diagnostic. N. Wolf met en évidence combien la littérature négocie en permanence avec le monde et ses devenirs, non pas seulement dans un registre thématique mais aussi dans ses configurations stylistiques.

5L’essai est aussi servi par de belles lectures approfondies, ce que N. Wolf appelle « huit auteurs témoins » : c’est dire que ces pages arrivent à concilier le goût de la lecture de détail et des saisies plus panoramiques, d’incarner des évolutions majeures de la démocratie et d’en prolonger les analyses avec une belle hauteur de vue. Sont ainsi envisagés, selon la nécessité de l’argumentation, et non selon un découpage historique Marcel Proust, Colette, Louis Guilloux, Annie Ernaux, François Bon, François Bégaudeau et Ivan Jablonka. Ce qui marque dans ces lectures, informées, c’est qu’elles ne se laissent jamais intimider par le prestige de l’auteur, ajuste avec efficacité l’analyse, montre les impensés idéologiques et les conséquences politiques ou esthétiques de leur position. La lecture n’est pas exercice d’admiration, mais prend l’écrivain à témoin, c’est‑à‑dire aussi en guise de symptôme. Une telle hauteur de vue permet tout à la fois de revenir avec justesse sur l’écriture plate d’Annie Ernaux, pour mettre en évidence de manière très convaincante que c’est une construction stylistique et idéologique, une forme fantasmée et non une pratique spontanée et naturelle : l’écriture plate s’inscrit dans une histoire scandée notamment par les figures de Jules Renard, Charles‑Louis Philippe, Louis Guilloux ou Albert Camus. Elle permet aussi d’analyser les ambivalences de l’autorité dans Entre les murs, où François Bégaudeau dénonce la parole verticale du maître, pour trouver secours néanmoins dans d’autres formes de paroles autoritaires. Ces lectures permettent de mesurer l’écart historique entre les auteurs, mais permet aussi des rapprochements tout à fait convaincants, et parfois singuliers, notamment entre Claudine à l’école et Entre les murs.

Extension ou extinction ?

6Ce faisant, l’essai interroge la place sociale de la littérature au sein de ce mouvement de démocratisation graphique : il s’ouvre avec la génération de 1870 impliquée dans la démocratisation de l’écriture littéraire, embraye sur un moment prolétarien de la littérature et note qu’à partir des années 1980 les classes moyennes et populaires sont plus nettement représentées chez les écrivain.e.s. Mais si le socle sociologique des écrivain.e.s a, dans une certaine mesure, tendance à s’élargir, il n’en demeure pas moins, note N. Wolf, que la démocratisation de l’écrit produit une situation de concurrence symbolique : l’écrivain n’a plus le monopole de la chose écrite, il entre en rivalité avec les scripteurs ordinaires, comme le montre la multiplication des espaces d’apprentissage de l’écriture et le développement de l’autoédition.

7Une telle rivalité conduit sans doute à une redéfinition profonde de la littérature selon deux modalités : un tournant discursif du moment contemporain, fortement analysé par Gilles Philippe et Julien Piat, comme par Dominique Maingueneau3, invitant à repenser la littérature sur le mode de la conversation ; une perte relative d’autorité d’un espace de discours que N. Wolf appelle dans le sillage de F. Bégaudeau une post‑littérature : « Bégaudeau définit aussi une posture de post‑écrivain. Sans être reléguée à la périphérie, la littérature devient un centre relatif dans un univers culturel polycentré et déterminé par les médiacultures. » (p. 149) Cette analyse s’inscrit en somme dans l’effervescence des discours sur la fin de la littérature, qui ont donné lieu à d’innombrables analyses4 : la chercheuse s’en tient cette fois à distance, avec réserve.


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8Cette traversée particulièrement convaincante et de bout en bout portée par des lectures étayées suscite le désir de prolongements et de poursuivre la réflexion en continuant quelques pistes ouvertes chemin faisant. Nous en voyons pour notre part au moins deux. Les ouvertures sur les poétiques numériques méritent d’être encore approfondies, pour saisir de l’intérieur comment s’énonce ce mouvement de démocratisation et ce que fait le numérique à la définition ou à la délimitation de la littérature. Ensuite, malgré l’usage efficace du corpus, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit, la plupart du temps, de littérature restreinte : l’enquête est sans doute à poursuivre précisément du côté des livres autopubliés, des pratiques d’atelier d’écriture, etc. Il s’agirait moins de considérer comment se pense aujourd’hui la démocratisation de l’écrit depuis ceux qui en ont la maîtrise, et qui disent avec ambivalence la nouvelle situation de rivalité ou de perte de monopole, mais de saisir cette démocratisation depuis ceux qui en éprouvent, depuis leurs pratiques d’écriture, à la fois les promesses et les déceptions.