Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Novembre 2019 (volume 20, numéro 9)
titre article
Marie‑Claude Dugas

Itinéraire d’une artiste multidisciplinaire & engagée

Paul‑André Claudel & Élodie Gaden (dir.), Valentine de Saint‑Point. Des feux de l’avant‑garde à l’appel de l’Orient, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2019, 377 p., EAN 9782753576940.

1Retraçant le parcours d’une créatrice aux multiples facettes ayant œuvré durant la première moitié du xxe siècle, l’ouvrage collectif dirigé par Paul‑André Claudel et Élodie Gaden s’inscrit dans la mouvance du regain d’intérêt constaté depuis plusieurs années de la part des chercheurs et des éditeurs pour les textes de femmes de cette période. Peu de traces ont subsisté de la production littéraire et artistique féminine des premières décennies du xxe siècle. Si cette publication s’intéresse à une « créatrice oubliée par la critique » (p. 8), ce cas « d’amnésie » (p. 8) n’est pas unique et nombreuses sont celles qui ont été « passées sous silence » (p. 162). À cet égard, on se réjouit de la décision de remettre à l’avant‑plan le travail de cette figure hors du commun.

2Ce volume fait suite à un colloque organisé à Rennes en 2017. En réunissant 21 contributions d’experts autour de la trajectoire de Valentine de Saint‑Point, les codirecteurs ont souhaité « révéler l’ampleur des ambitions éthiques, spirituelles et politiques qui [la] sous‑tendent » (p. 14) ainsi que « redonner une lisibilité d’ensemble au parcours de cette artiste touche‑à‑tout, trop souvent ramenée au rang de figure secondaire de la littérature du début du siècle » (p. 14). Il est vrai qu’à l’instar de sa contemporaine Natalie Barney, la « personne biographique » (p. 13) de Valentine de Saint‑Point a longtemps éclipsé ses réalisations, lesquelles sont multiples : poèmes, romans, pièces de théâtre, manifestes et autres textes théoriques. Le recueil propose ainsi des études qui embrassent les activités diverses de la petite‑nièce de Lamartine. On salue le choix d’offrir un panorama exhaustif de la production de l’auteur, bien que cela nuise légèrement à l’homogénéité en ce qui a trait à la profondeur des analyses proposées. Mais on comprendra qu’il s’agit d’un effet corollaire mineur.

3L’assemblage cohérent en sept parties suit l’évolution de la poétesse, de ses débuts en littérature jusqu’au travail de ses héritières. Il s’agit d’une ressource documentaire inestimable, comportant des repères informatifs fouillés. L’éclairage qui est jeté sur les zones de convergences et de divergences entre les œuvres littéraires et essayistiques de l’auteure constitue l’un des principaux points d’intérêt du volume. En annexe, on a eu l’idée lumineuse d’ajouter à la notice biographique une lettre de Saint‑Point dans laquelle elle fait état de son propre parcours personnel et professionnel. On y retrouvera également une bibliographie complète des œuvres, la liste de la correspondance identifiée, en plus d’une riche bibliographie critique. Huit pages d’illustrations sur papier glacé en couleurs ont été insérées.

Une artiste novatrice

4Denis Saint‑Amand propose une analyse des poèmes de Valentine de Saint‑Point. Entrée en littérature par la voie de la poésie, elle s’est peu exprimée sur la formation dont elle a bénéficié dans sa jeunesse et plusieurs zones grises émaillent le récit de cette période. Pour reconstruire ses influences artistiques, Caroline Barbier de Reulle formule des hypothèses articulées à partir d’une analyse en prise avec les œuvres de Saint‑Point et certaines données biographiques. La femme de lettres s’adonna à plusieurs pratiques d’écriture, dont le genre romanesque. Mais ni les écrits poétiques ni les romans de Valentine de Saint‑Point n’ont trouvé grâce auprès de Henriette Charasson dans les années vingt. Barbara Meazzi répond à la critique de Charasson au sujet des « romans maniérés » de l’auteure en menant une réflexion sur la Trilogie de l’amour et de la mort, textes aux histoires fragmentées qui rompent avec le canon (p. 62), et elle en dégage les principaux thèmes.

5Concernant les apports novateurs de la créatrice, Marie Cléren attire notre attention sur la performance métachorique de l’écrivaine. Elle qualifie la Métachorie de « spectacle total » en expliquant de quelle manière cette approche « propose une fusion originale entre danse et poésie, corps et spiritualité » (p. 81). Giulia Mauri poursuit la réflexion sur la Métachorie par la mise en relation de la théorie qui la sous‑tend avec celle du Cérébrisme défini par Ricciotto Canudo, c’est‑à‑dire sur la conception esthétique de « ces deux prophètes » (p. 94), au sein de laquelle « convergent tous les arts » (p. 69). Toujours en lien avec l’apport avant‑gardiste de Saint‑Point, l’article de Sherry Buckberrough porte sur ses interactions avec le couple formé par Sonia et Robert Delaunay. Il s’agit d’une étude qui permet de saisir « l’impact des théories de Valentine de Saint‑Point sur l’avant‑garde visuelle» (p. 95).

6Par ailleurs, les sources d’inspirations italiennes sont indéniables dans le travail de Valentine de Saint‑Point, comme le souligne l’étude de Barbara Ballardin qui s’interroge sur les vecteurs de ces influences, notamment les femmes dans la littérature italienne, la rencontre avec Ricciotto Canudo et les échanges avec le mouvement futuriste. Serge Lorenzo Milan focalise son analyse sur les deux manifestes futuristes de l’auteure. Il relève les rapprochements et les écarts de ces deux textes par rapport à l’idéologie futuriste. Enfin, le texte de Giovanni Dotoli lève le voile sur « l’itinéraire commun » (p. 139) de « deux âmes‑phare de la modernité » (p. 139) : Valentine de Saint‑Point et Ricciotto Canudo. Selon G. Dotoli, « [l]a critique n’a pas suffisamment attiré notre attention sur le rôle de Valentine de Saint‑Point et Ricciotto Canudo dans la construction de l’art total. » (p. 144) On trouve dans leurs thèses, « la force de l’art qui sauve le monde, de l’utopie et de l’interdisciplinarité » (p. 145).

Autour de la notion d’engagement

7On peut distinguer les engagements sociopolitiques et les engagements spirituels de Valentine de Saint‑Point. Silvia Contarini, qui lui a consacré plusieurs travaux, s’emploie à démontrer « l’importance et l’originalité des idées de Valentine de Saint‑Point autour de la question féminine » (p. 154), lesquelles préfigurent des notions théorisées plus tard dans le cadre des gender studies. La chercheuse, au‑delà des positions parfois paradoxales du personnage, retient son « audace et […] sa tentative d’imaginer le féminin autrement » (p. 163). À cet égard, la contribution de Jocelyn Godiveau examine la figure féminine développée dans la tragédie L’Âme impériale ou l’agonie de Messaline. À défaut de réaliser une surhumanité nietzschéenne, la Messaline imaginée par Valentine de Saint‑Point constituerait une version repensée de la femme fatale qui marque l’imaginaire fin‑de‑siècle et incarnerait « une éthique nouvelle du plaisir » (p. 173). Ilena Antici étudie quant à elle la conception du maternel selon Saint‑Point. I. Antici soutient que sa réflexion à ce sujet « rejoint le projet plus large d’une utopique émancipation féminine. » (p. 190) Pour elle, « [l]a véritable démarche anti‑conventionnelle et transgressive de cette artiste se révèle […] dans un propos éthiquement irrecevable : imaginer une femme qui a le droit de s’approprier radicalement la maternité afin de réagir à une standardisation (sexuelle ainsi que sociale) de sa subalternité féminine » (p. 187).

8Combats : enjeux politiques et défense des libertés s’ouvre sur le texte étoffé d’Adrien Sina. A. Sina attire notre attention sur l’unité logique qui soutient son œuvre, contrairement à ce que son intérêt pour les figures oxymoriques et sa propension à multiplier les voix et les discours tant dans ses textes fictionnels que théoriques pourraient laisser croire de prime abord. Puis, c’est sous le signe de la confrontation que se fait jour l’angle original choisi par Frédérique Poissonnier pour éclairer le côté engagé et déterminé de Valentine de Saint-Point. À partir d’un corpus de communications entre l’auteure et des membres de la diplomatie française, F. Poissonnier s’emploie à contextualiser les publications Le Phœnix et La Vérité sur la Syrie, par un témoin qui portent les traces de son action éditoriale et politique. Selon la contributrice, cette action serait celle d’une visionnaire qui a su démontrer une connaissance fine des enjeux de la politique occidentale menée en Orient. D’ailleurs, on rappelle que l’accueil des positions politiques et spirituelles de celle qui a revendiqué sa filiation lamartinienne pour expliquer son « âme orientale » fût problématique, tant du côté français que du côté oriental. À cet égard, Daniel Lançon examine le parcours intellectuel de Saint‑Point « allant, au moins en apparence, d’une militance idéaliste à un repli intérieur » (p. 228). Puis, à travers l’examen de textes de presse et littéraires, Alessandra Marchi envisage les itinéraires comparés de Valentine de Saint‑Point et de Leda Rafanelli, lesquelles ont toutes deux été fascinées par l’Orient musulman et ont adopté la foi islamique selon des parcours singuliers, livrant combat pour les droits des femmes et les droits humains (p. 251). Il s’agit de deux femmes qui ont souhaité changer les choses et qui ont remis en cause les rapports inégaux entre les hommes et les femmes.

Une « vibrante inspirée » & inspirante

9Camille Haan enquête sur les raisons qui pourraient expliquer la disparition quasi totale de Valentine de Saint‑Point de l’esprit du public d’aujourd’hui alors qu’elle brillait, dans le Paris de la Belle Époque, par la marginalité et l’ambiguïté de ses positions. C. Haan admet que certains éléments comme la personnalité et le discours anticonformistes de l’auteure ont pu contribuer à son exclusion de l’histoire littéraire, mais elle conclut qu’il ne s’agit pas là d’un cas isolé. À ce propos, les anthologies sont au cœur de l’article de Mathilde Labbé qui creuse les raisons pour lesquelles la poétesse, reconnue du public à la Belle Époque, bien représentée dans les anthologies au début du siècle, disparaît peu à peu des ouvrages de référence de la deuxième moitié du xxsiècle (p. 286). M. Labbé reconnaît trois moments marquants dans la réception de Saint‑Point : le premier quart du xxsiècle durant lequel elle est célébrée comme une femme nouvelle ; son séjour en Égypte jusqu’au début du xxie siècle, qui correspond à une période de silence critique ; enfin depuis 2001, sa redécouverte comme femme futuriste (p. 287). Pierantonio Zanotti clôt la sixième partie de l’ouvrage collectif par une surprenante exploration de la réception de l’œuvre de Valentine de Saint‑Point « dans le contexte japonais, durant la seconde moitié de l’ère Taisho (1912‑1026) » (p. 301). Si Inagaki, appartenant aujourd’hui au canon moderniste japonais, fait état de sa poésie, Tai Kanbara parle d’elle surtout en lien avec le mouvement futuriste.

10L’ultime partie propose deux articles témoignant de l’empreinte de Valentine de Saint‑Point sur des œuvres contemporaines. Pour l’artiste Maria Sideri, l’influence de Valentine de Saint‑Point sur sa propre pratique se donne à voir sous le signe du désir et de l’interdisciplinarité. Le but de la démarche de M. Sideri, lorsqu’elle a élaboré le projet Vibrant Matter/La Métachorie « était de faire découvrir au public le travail de Valentine de Saint‑Point et de le valoriser dans un contexte plus large » (p. 325). Triste constat cependant que celui posé par M. Sideri : elle remarque que la dominance masculine est toujours présente dans le milieu de la danse contemporaine et que « le manque de représentation des femmes et l’injustice qui leur est faite de ne pas reconnaître leurs travaux passés sont toujours en jeu et [que] le chemin vers la reconnaissance est encore long » (p. 326). Enfin, le texte de Daniela Brunand rend compte des traces de Valentine de Saint‑Point sur les pratiques artistiques actuelles par l’analyse d’une installation vidéo réalisée par Mercedes Azpilicueta dont le titre fait référence à un article consacré à Saint‑Point dans un journal new‑yorkais en 1916. Au cœur de la démarche des deux créatrices se trouve l’idée d’« exploiter son corps et son intuition féminine comme des phénomènes sociaux » (p. 339). La conclusion de l’ouvrage marque l’ampleur des chantiers à creuser dans « ces territoires en friche » (p. 13) que constitue l’œuvre de cette figure originale du premier vingtième siècle.


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11« Le passé littéraire n’est pas fixe, il évolue au rythme où se modifie le regard qu’on pose sur lui.1 » Tel est le constat auquel on arrive aussi à la lecture des interventions du présent volume. Rendant compte de la production hétérogène de Valentine de Saint‑Point, adoptant différents angles d’analyse, diverses grilles de lecture, les contributions de cette publication offrent des perspectives nouvelles par rapport au travail d’une artiste multidisciplinaire, poétesse oubliée, futuriste retrouvée pour sa littérature d’idées. À la lecture des études proposées, les nombreuses facettes de cette « annonciatrice » et l’originalité de son discours s’éclairent. En outre, ce dossier dirigé par P.‑A. Claudel et É. Gaden nourrit la réflexion sur le désintérêt des historiens de la littérature pour un corpus qui s’inscrit à maints égards dans des « problématiques très actuelles » (p. 336). Finalement, il contribue à raffiner notre compréhension de l’œuvre de Valentine de Saint‑Point et des positions qu’elle a adoptées, de la même manière qu’il met plus largement en lumière tout un pan de la littérature des femmes écarté jusqu’à tout récemment de l’histoire littéraire.