Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Octobre 2019 (volume 20, numéro 8)
titre article
Aurélien Maignant

Auto-(dés)organisation : recherche, création & activisme au SenseLab

Erin Manning & Brian Massumi, Pensée en acte. Vingt propositions pour la recherche-création, éd. Yves Citton, trad. Armelle Chrétien, préf. Jacopo Rasmi, Dijon : Les presses du réel, coll. « ArTeC », 2018, 136 p., EAN 9782378960391.

1Lorsqu’il s’agit de décrire le SenseLab, la presse culturelle canadienne, quelque peu décontenancée, multiplie les vocables : un lieu, un groupe, un réseau international, une expérience, un projet, parfois : une aventure. Sa fondatrice Erin Manning, artiste et titulaire de la chaire « Art relationnel et philosophie » de l’Université de Concordia, le décrit sur son site comme un « environnement de travail et de réflexion visant à créer de nouveaux modes de relation »1. Le Lab voit le jour en 2004, fruit des efforts conjoints de Manning et de son compagnon, Brian Massumi, ancien professeur de l’Université de Montréal, spécialiste de philosophie sociale et politique que la recherche anglo-saxonne connaît notamment pour avoir été l’un des premiers traducteurs des travaux de Deleuze et Guattari. Au fil des années, le collectif met en place différents « évènements » de recherche-création (on revient par après sur le terme), soit le rassemblement d’un réseau toujours plus grand d’artistes, de chercheur.euses et d’activistes (mais aussi d’étudiant.es et d’enthousiastes en tous genres). Ces rencontres exigent une longue préparation, durent quelques jours et prennent des intitulés variés : Dancing the Virtual (2006), Housing the Body/Dancing the Environment (2007), Society of Molecules (2009), Dancing the Impossible (2011), etc.

2En 2014, Manning et Massumi reviennent sur l’expérience du SenseLab dans Thought in the Act, qu’Yves Citton, Armelle Chrétien et Jacopo Rasmi proposent au lectorat francophone avec un sous-titre nouveau : « 20 propositions pour la recherche-création ». Mieux vaut, du moins au début, lire l’ouvrage en ayant sous les yeux le site du SenseLab (sur lequel sont présentées nombre de démarches évoquées dans le texte) et parcourir éventuellement celui de la revue qui y a été fondée, Inflexion2. Pensée en acte fait le choix d’un format atypique, vingt propositions théoriques des plus succinctes (« 13. Se préparer au chaos ») aux plus enjouées (« 11. Pratiquer l’attention et la générosité de façon impersonnelle comme des vertus politiques fondées dans l’évènement »), mais qui constituent en fait un parcours cohérent, qu’on peut caractériser triplement comme le récit concret de l’expérience SenseLab, une étude critique des mutations du pouvoir contemporain et un répertoire ouvert de protocoles ou d’idées permettant d’organiser des évènements de recherche-création. Manning et Massumi racontent leur expérience comme un possible de la « recherche-création », dans l’intention de susciter d’autres initiatives qui pourraient aller avec, à côté ou même contre : en cela, le livre n’est pas foncièrement différent d’un logiciel open source. Si l’on voulait faire l’effort d’une synthèse, disons que Pensée en acte se présente comme l’articulation scientifique, esthétique et politique d’une question essentielle : comment créer les conditions d’un échange différent ? Cette instabilité formelle en fait un ouvrage complexe d’approche, difficile à synthétiser, ambigu à activer, mais lui confère aussi une certaine impertinence et la texture intrigante d’une proposition vraiment originale, au croisement de trois champs : la recherche, la création et l’activisme. Outre leur apport évident aux problématiques de la recherche-création, les travaux de Manning et Massumi présentent un intérêt transdisciplinaire dans la mesure où ils relatent une trajectoire intellectuelle proposant une réalisation possible, mais concrète, de concepts politiques contemporains (le care, le biopolitique, la contagion, l’économie des affects ou de l’attention) ou interrogés depuis plus d’un siècle (l’auto-organisation, les dispositifs permettant d’échapper au contrôle, à la surveillance, la désorganisation, etc.).

Résister à la « capture »

3Pensée en acte reprend une double critique bien connue : ni la recherche académique ni la création artistique n’échappent à la domestication3 que leur impose le néolibéralisme. Côté scientifique, « les résultats de la recherche sont de plus en plus souvent désignés par le terme économique de “livrables”, produits dans l’intérêt de “parties prenantes” » (p. 29) et côté culturel, « l’idée néolibérale omniprésente est que l’activité artistique n’est jamais aussi productive et socialement justifiable que lorsqu’elle alimente des dérivés industriels qui contribuent à l’économie créative » (p. 30). L’essor récent des projets de recherche-création constitue-t-il alors une manière d’antidote ? Aucunement, affirment Manning et Massumi, en présentant une liste d’exemples canadiens et américains (à laquelle la postface d’Yves Citton ajoute des exemples français) attestant de l’intérêt toujours croissant des sphères marchandes qui n’hésitent pas à financer des initiatives de recherche-création en espérant bénéficier de leurs résultats. :

Ainsi de nouvelles découvertes sociologiques sur l’impact des systèmes technologiques ou sur des systèmes inédits encore jamais testés socialement peuvent être mises à disposition d’artistes afin de voir ceux-ci les « appliquer » créativement (un exercice potentiellement lucratif dans des domaines comme celui du jeu vidéo). (p. 35)

4Manning et Massumi parlent plus volontiers de « capture capitaliste », notamment dans la seule définition unifiée de la « recherche-création » proposée dans les dernières pages de l’ouvrage :

La recherche-création, telle que nous proposons de la pratiquer, est un accordage polyrythmique d’activités autonomes qui se composent mutuellement et résistent collectivement à toute capture capitaliste définitive, affirmant la valeur selon des critères qui ne peuvent être quantifiés. (p. 80)

5Le logiciel politique de Manning et Massumi accorde une importance cruciale à la « relation », et c’est en la refondant qu’ils espèrent faire du SenseLab un espace nouveau. « Les techniques capitalistes de relation sont, toutes sans exception, des mécanismes d’accumulation » (p. 76), et cette accumulation, doublée d’une logique de valorisation quantitative et non qualitative, fonde l’économie néolibérale de la relation, que les auteur.es s’efforcent de déconstruire. Aussi, s’il veut résister à la capture, un évènement de recherche-création doit inventer, en théorie comme en pratique, une autre « économie de la relation », pour reprendre les mots d’Olivier Neveu (2013 : 171), « explorer les résistances inimaginées par la domination […] qui mettent en échec le projet même d’une capture de l’ensemble et de la totalité des subjectivités ».

Du milieu à l’évènement : théorie de la relation

6Pour ce faire, les auteur.es proposent de réfléchir le SenseLab comme « écosystème », soit un lieu de répartition nouvelle de l’autorité, où l’on ne pense plus le pouvoir à proprement parler comme une position, mais comme une relation. Il leur apparaît urgent de mettre en crise l’antique modèle de l’individu (souvent « rationnel ») comme cellule autonome, pour l’approcher comme principe relationnel, ensemble d’affects toujours changeant. Cette attention à l’émotion, autre principe du SenseLab, permet d’appréhender les différent.es participant.es dans « un état transitoire toujours déplacé et animé par des intensités qui excèdent ses calculs prétendument conscients » (p. 8), pour reprendre les termes de Jacopo Rasmi qui signe la préface. Cette seule prémisse inscrit d’emblée Pensée en acte dans la continuation des pensées politiques qui réhabilitent le rôle des émotions dans l’échange ou s’opposent par éthique au clivage artificiel entre le « ressentir » et le « penser »4.

7Dans l’idée d’inventer cet écosystème, Manning et Massumi reprennent à leur compte la notion toujours plus populaire de « formes de vie »5. Le livre évoque très souvent des « formes de vie relationnelles » (mais on serait tenté parfois de parler plus simplement de formes de relation). On sait que la notion a pu servir ailleurs à penser une alternative émancipatrice (ainsi les réflexions de Bulle [2018] sur la « forme-occupation »). Suite à certains travaux féministes sur le care comme relation spécifiquement féminine à la morale6, on affirme parfois qu’une éthique de l’attention aux formes de vie permet d’échapper à une relation masculine, utilitariste (et très souvent marchande) à la morale conçue comme dilemme rationnel7. Dans le champ économique, certain.es affirment volontiers que le capitalisme est une forme de vie8, d’autres qu’il fonctionne comme une machine à détruire, sinon à homogénéiser les formes de vie. Manning et Massumi attaquent sans cesse l’idée d’un capitalisme « liquide »9, capable de tout absorber, et prennent position dans le débat en déroulant encore l’idée d’une capture : « Le capitalisme n’ambitionne rien de moins que la capture universelle des formes de vie » (p. 78). Une idée qui s’affine lorsque les auteur.es soulignent qu’« il importe de ne pas confondre cette capture avec une homogénéisation. Les formes de vie capturées par le capitalisme produisent de la valeur en se distinguant les unes des autres » (p. 78). L’échappatoire serait ici, non pas le régime de l’attention (considérer ou non les relations comme des formes de vie), mais sa qualité (valoriser les formes de vie en elles-mêmes). Comment théoriser alors un échange « qualitatif » ?

8Selon Pensée en acte, il est essentiel qu’une initiative de recherche-création prenne en compte le milieu duquel elle émerge. Ce milieu agit nécessairement comme médiation des relations et des pratiques. Dans le cas du projet Society of Molecules par exemple, nombre d’initiatives du SenseLab ont vu le jour en partant d’une réflexion concrète sur leur « milieu ». Les groupes d’artistes et de chercheurs étaient répartis sur la planète et ont donc agi dans des situations très différentes comme les zones urbaines défavorisées de Mexico ou les quartiers riches de Montréal. On ne peut qu’apprécier ici le pragmatisme intransigeant de Manning et Massumi, qui fonctionne à la fois comme activisme (la recherche-création doit agir sur son environnement immédiat) et comme garde-fou philosophique (il faut penser au plus proche des phénomènes sensibles).

9Ensuite, la recherche-création ne peut engager une autre valorisation de la relation qu’en délaissant l’attention capitaliste portée aux produits pour favoriser les processus : « Si nous prenions le trait d’union [de « recherche-création »] au sérieux pour y voir une connexion interne […] des processus plutôt que des produits ? » (p. 36). Pensée en acte propose de définir le processus comme : « La relation toute entière, comme forme de vie — avec sa qualité vécue singulière, son économie affective unique — est générativement infléchie comme fonction de la limite jamais atteinte. […] C’est un point de re-départ perpétuel » (p. 91). Définition qui fait du processus le support d’une autre économie de la relation, d’une autre valorisation des subjectivités au travail : « La vie émergente, vécue moins en tant que plus-value qu’en tant que valeur en soi. En dernière instance, la valeur produite est le processus : la valeur de son autonomie qualitative » (p. 80). À ce titre, les affects des participant.es jouent un rôle essentiellement processuel, aussi le SenseLab prête-t-il toujours une attention marquée aux émotions des chercheur.euses et des artistes (en créant par exemple des groupes de travail par rapport à une émotion ressentie) de sorte que « ce qui émouvait chaque participant devenait une co-cause potentielle des mouvements de groupe en train de se faire » (p. 45).

10Enfin, Manning et Massumi défendent l’idée que cet écosystème valorisant les processus doit faire évènement. À leurs yeux, l’« évènement » de recherche-création doit permettre l’émergence d’une valorisation qualitative de la relation et de l’échange : il s’appuie sur les affects, il se valorise par l’intensité des relations qui le compose, son déroulement est imprévisible, il ne peut être stocké ou accumulé, il ne peut être échangé et finalement, il vaut davantage par le processus qui s’y joue que par ses éventuels résultats. Mais l’on ne peut ni préfigurer ni pré-fabriquer un évènement, en instaurant par exemple un dispositif trop rigide, en voulant formater les participant.es ou en fixant à l’avance un objectif, du moins un output qu’il faudrait « atteindre » (ce que font les « projets »). Tout l’enjeu du SenseLab est donc de penser les conditions de possibilité d’un évènement, d’organiser la stase autorisant l’imprévisibilité des échanges, des idées et des créations. Fort heureusement, si Pensée en acte refuse intentionnellement de faire modèle (justement parce qu’on ne peut préfigurer un « évènement »), on y trouve quelques pistes concrètes pour pratiquer autrement nos relations.

Contraintes & techniques : pratique de la relation

11« Notre expérience nous a appris qu’une interaction dépourvue de contrainte produit rarement des effets intéressants » (p. 42) : dès les premiers évènements du SenseLab, Manning et Massumi constatent que les participant.es ont tendance à rester enclavé.es dans leurs domaines de compétence (un constat que partageront peut-être ceux et celles qui ont déjà expérimenté les difficultés d’intégration d’un.e artiste dans un colloque académique ou d’un.e théoricien.ne au sein d’une structure culturelle). Pour y remédier, Manning et Massumi mettent en place au sein du SenseLab des « contraintes encapacitantes ». Celles-ci ne doivent pas à proprement parler cadrer l’interaction, mais la déclencher et créer l’occasion d’un lien. Dans le cadre de l’évènement Danser le virtuel par exemple, quatre contraintes encapacitantes sont mises en place, au fil d’un cycle de rencontres préparatoires à l’évènement pendant près d’une année : 1/ aucun.e participant.e ne peut arriver avec un travail achevé ; 2/ chacun.e doit apporter un objet (ou éventuellement une phrase) symbolique de sa pratique et en faire don au groupe de recherche, sans attente d’aucune contrepartie ; 3/ tou.te.s sont tenu.es de lire en amont la même sélection de textes philosophiques ; 4/ les idées avancées et les démarches créatrices doivent impérativement faire écho aux textes lus. Si aucune des contraintes n’est à proprement parler originale, la combinaison des quatre et l’ampleur des processus préparatoires demeurent habiles. De telles restrictions permettent indéniablement de déjouer la sécurité des participant.es, d’autant plus qu’on les invite aussi à sortir de leurs domaines de prédilection : « Les philosophes étaient invités à mettre en leur pensée en mouvement, de même que les danseurs/chorégraphes étaient invités à se mouvoir avec leur pensée » (p. 39).

12Outre la création d’un échange dans lequel chacun.e est également mis.e à nu, les contraintes permettent surtout d’éviter que ne se reproduisent les clivages sociétaux et avec eux les relations de contrôle implicites entre les individus. Manning et Massumi préconisent ici les bienfaits de l’improvisation organisée, qui s’opposerait à un régime néolibéral de gouvernance par l’improvisation radicale qui, dans les termes d’Yves Citton, tend à laisser les individus

[…] sous les feux de la rampe, soumis à une injonction contradictoire « Improvisez ! ». Autrement dit : « Faites ce que vous voulez, et tant pis si vous n’avez rien à faire de précis, faites-le quand même, juste pour prouver que vous pouvez faire quelque chose d’inattendu ! ». (p. 113)

13Livré à l’injonction (néolibérale donc), chacun.e s’efforce alors de survivre en improvisant selon le langage qui est le sien, les logiciels à sa portée, pour inventer une vie sous pression : d’où l’improvisation brute comme mécanique disciplinaire et précarisante. La contrainte encapacitante proposée par Manning et Massumi permettrait au contraire de réagir à cette violence, sans laisser chacun.e s’enclaver dans les logiciels connus, pour que l’évènement de recherche-création fasse effectivement jaillir des possibilités non programmées. Il n’est pas anodin que l’ultime évènement organisé par le SenseLab ait eu pour titre Générez l’impossible : l’impossibilité est circonscrite à l’intérieur des langages ou des champs connus qui érigent leurs limites, mais peut jaillir d’une improvisation encapacitante, d’une improvisation déprogrammée.

14Toutefois, les auteur.es ont constaté que le SenseLab pouvait approfondir son approche de l’échange et améliorer son « écosystème ». En plus des contraintes encapacitantes, les participant.es se sont vu proposer différentes « techniques de relation ». Face au constat d’une certaine exclusion des praticien.nes que la complexité des textes théoriques et du langage philosophique intimidait, une idée a émergé du collectif : le « speed-dating conceptuel » (p. 46). Cette technique de relation invite à diviser les participants en deux groupes. D’un côté, les « postes » se répartissent de manière statique dans l’espace : de l’autre, les « flux », restent mobiles et se déplacent d’un poste à l’autre, à intervalles réguliers. On livre ensuite au groupe un concept philosophique qu’il s’agit de démêler en binômes :

La force de l’exercice réside non seulement dans le travail conceptuel en binômes, mais peut-être plus encore dans le passage au binôme suivant, lorsqu’une discussion repart, déjà imprégnée des conversations précédentes. Cela donne à voir un processus de pensée collectif, s’élaborant au fur et à mesure que les idées des individus se diffusent et évoluent à travers des couplages sans cesse réagencés. (p. 47)

15À ce stade, Pensée en acte réussit à poser, en théorie comme en pratique, plusieurs pistes pour penser une autre « économie de la relation », mais le véritable intérêt de l’ouvrage me semble venir de la troisième variable de l’équation, celle qui empêche la « capture » capitaliste : l’activisme. Indéniablement, le travail de Manning et Massumi a permis la formation et la mise en pratique de collectifs et d’actions esthético-politiques innovantes, que l’on rapprocherait volontiers de courants comme l’hacktivisme, le détournement culturel ou la réappropriation urbaine10. Ce qui explique cette fertilité du SenseLab, c’est sans doute qu’il propose de concevoir la recherche-création comme une pratique éminemment politique, se traduisant dans l’attention prêtée aux dynamiques organisationnelles, plus spécifiquement au rôle prédominant accordé à l’auto-organisation et à la désorganisation de la recherche-création.

Auto-organiser l’évènement

16Peut-on envisager que la recherche ou la création épousent le principe tout libertaire de l’auto-organisation ? S’étant affranchi volontairement de toute contrainte institutionnelle et financière, le SenseLab réussit en tout cas le pari, en cohérence avec son appareil conceptuel : plus on envisage l’individu comme élément relationnel, plus peut laisser la relation et donc in fine l’échange s’organiser de lui-même. Évidemment, on ne peut espérer structurer en amont un évènement auto-organisé, mais Manning et Massumi développent certaines « conditions initiales favorables » à même d’inspirer ceux et celles qui voudraient amener un peu d’auto-organisation dans leur pratique, qu’elle soit créative, scientifique, activiste ou quelque part au carrefour.

17D’abord, encore et toujours, l’attention aux affects. Ainsi Manning et Massumi racontent un dispositif possible : répartir dans le SenseLab des objets ou des tissus tirés de l’environnement immédiat du SenseLab et former des groupes de travail selon les affinités des participant.es avec les « invites » en question : « ces invites avaient été pensées comme attracteurs. Elles étaient destinées à encourager une certaine auto-organisation active de la part des participants au moment de leur arrivée sur la base d’un attrait affectif » (p. 40). On retrouve ici une pratique possible de l’affect comme facteur d’auto-organisation, une idée de plus en plus présente dans les réflexions sur l’occupation comme résistance : « Pour un “occupant”, rendre puissant le monde de l’égalité consiste à se rendre ingouvernable […] mais aussi, à construire, dans tous les cas, une concordance entre perception, pensée, affect et action » (Bulle, 2018 : 169).

18Ensuite, la « convivialité » (p. 21) constitue une autre condition favorable à l’émergence d’une auto-organisation. Pour Manning et Massumi, il essentiel de mettre en place une écoute qualitative entre les participant.es, où la pensée du care implicitée trouve pour une fois une polysémie riche en français : un laboratoire de recherche-création exige doublement de faire attention et de prêter attention aux autres. Ainsi, un soin particulier est accordé au processus « d’entrée » (p. 49) dans l’évènement, qui doit se faire sans intimidation, sans gêne, sans complexe :

Cela devait être fait de façon engageante et même rassurante […] pour l’accueil, le modèle de l’hospitalité fut explicitement adopté, en opposition à celui, plus commun, de la validation et de l’accréditation (enregistrement, identification par affiliation institutionnelle). (p. 48)

19Cet exemple pratique de relation « encouragée » souligne à nouveau combien les postures institutionnelles et la répartition politique de la légitimité sous-tendent une hiérarchie hostile à l’auto-organisation collective :

[…] le passage du seuil devait signaler que ce qui se profilait divergeait des normes et que les rituels habituels de présentation et de positionnement de soi sur la base de réputations bien établies ou d’une certaine stature disciplinaire ne seraient pas encouragés. (ibid.)

20Enfin, Pensée en acte fait de la bienveillance une condition de l’auto-organisation des évènements, dans la mesure où elle permet de découdre plusieurs variables de toute économie néolibérale de la relation. On peut ici en donner deux exemples concrets. D’une part, toujours dans l’idée de sortir de la logique d’accumulation de « produits », le SenseLab valorise les « échecs » de ses participant.es :

L’« échec », processuellement parlant, ajoutait une dimension de fission et de fusion à l’évènement, qui n’était pas pré-planifiée […] il pousse le collectif à une confrontation avec la limite de ce qui peut être pensé / créé dans un contexte donné. (p. 55)

21D’autre part, Manning et Massumi prêtent une attention toute biopolitique à l’ensemble des phénomènes corporels trop souvent ignorés ou marginalisés dans les rencontres institutionnelles : « L’attention vacille. Le corps fatigue. L’estomac gargouille. Il est remarquable à quel point les genres conventionnels de la rencontre universitaire et artistique ignorant ces faits élémentaires » (p. 50). Le collectif veut ainsi faire de l’espace un lieu à habiter, où la nourriture est abondante et dans lesquels les participant.es ont à leur disposition une tente confortable installée dans un coin du Lab, pouvant servir de refuge à « ceux qui se sentent dépassés ou socialement bouleversés par l’intensité de l’évènement » (ibid.). Ce souci de l’équilibre biologique, social et psychologique des participant.es apparaît à nouveau comme une précondition à l’auto-organisation, dans la mesure où il participe de la convivialité de la rencontre et surtout, à l’égalisation des énergies. La capacité du SenseLab à s’auto-organiser dépend donc de son aptitude à fournir une expérience la plus complète possible de la liberté et de l’autonomie : « Les participants pouvaient gérer leur propre rythme de retrait et de réentrée dans les opérations sans s’absenter entièrement » (ibid.).

22Pour ne dire que l’essentiel, Manning et Massumi lient explicitement la construction d’un espace attentionné et bienveillant à la possibilité d’une auto-organisation :

Les relations devraient être […] adaptées à la singularité de cet évènement, prenant en compte les désirs et l’expertise des participants, invitant à leur collusion active dans la détermination du déroulement de l’évènement, de sorte qu’à la fin l’évènement serait autant le leur que celui du collectif organisateur. (p. 40)

23Ce souci d’un milieu qui génère lui-même ses propres dynamiques de recherche-création ne saurait toutefois devenir trop rigide, ce qui explique la seconde considération organisationnelle caractéristique du SenseLab (qui pourra lui aussi servir de support de réflexion à d’autres initiatives) : éviter de faire structure.

Désorganise-toi toi-même

24Pensée en acte rappelle combien le vocable de « recherche-création » engage un rapport nécessaire à la désorganisation. Après tout, c’est l’incertitude des espaces qui fait la nécessité du mot composé : où installer une pratique à la fois artistique, théorique et militante ? Désenclaver les espaces est une proposition qui répond à un impératif politique précis : en s’enfermant dans leurs lieux et leurs dispositifs convenus, la recherche, l’art mais aussi l’activisme, s’organisent et se rendent prévisibles. Naturellement, cette prévisibilité s’accompagne d’une visibilité peu apte à inquiéter les formes nouvelles du contrôle ou de la « capture capitaliste ». Ce lien néfaste entre organisation et mise en visibilité est un pilier des pensées libertaires — on se souvient que l’Escuela Moderna de Francisco Ferrer se méfiait d’abord et avant tout d’elle-même comme structure éducative — récemment actualisé dans le premier opus du Comité Invisible (2007), qui appelle à créer des espaces saturés de relations pour se rendre « opaque » aux pouvoirs, mais aussi à l’inflexion cryptographique de certaines pensées hacktivistes selon lesquelles se rendre invisible c’est retrouver une liberté et une puissance d’agir11. Sur ce point — comment désorganiser sans cesse sa propre démarche de recherche-création — l’ouvrage expose à nouveau une réflexion théorique, mais aussi certains exemples de mise en place pratique tout à fait intéressants et qui illustrent bien le souci de faire en pensant et penser en faisant. On en évoquera trois.

25D’abord, l’impératif du « lâcher prise », qui fait écho au souci de l’improvisation souligné précédemment : « Lâcher prise était l’une des principales contraintes encapacitantes de l’évènement. […] Sans crier gare, les participants reçurent l’ordre de lâcher prise. Cela prit comme un choc au système et suscita une certaine résistance. » (p. 55) Tout l’enjeu est donc de travailler immédiatement à dessouder sans cesse les dynamiques stucturantes de l’échange : les participants regroupés, les ateliers organisés, les discussions en cours, etc. L’idée est de provoquer à la fois un questionnement sur la manière dont on s’auto-organise, mais aussi un recul critique : « la résistance s’avéra elle-même productive car elle exigeait de réfléchir collectivement à la force de l’injonction » (ibid.).

26Ensuite, le radical libre : « Le radical libre est conçu comme une figure du farceur [trickster] qui interviendra au pénultième stade de l’émergence de l’évènement, empêchant une organisation trop unifiée. Le radical libre infiltrera l’espace de l’évènement avec une énergie de dissociation de liaison joyeusement affirmative » (p. 72). Le radical libre n’est ni tout à fait une « technique de relation », ni une « contrainte encapacitante », plutôt une subjectivité à laquelle on confère un pouvoir de désorganisation pour éviter la stase de l’échange. Par exemple, à l’occasion d’un évènement lors duquel les participants du SenseLab s’étaient donné pour mission de concevoir un espace d’exposition nouveau, au cœur de Montréal, un radical libre a été choisi pour parcourir la galerie nouvellement créée et en désorganiser la logique, décidant de faire communiquer ou d’exclure des espaces qui avaient été pensés autrement.

27Enfin, le souci de la désorganisation est présent jusque dans la manière dont le SenseLab a décidé d’archiver les « résultats » de ses évènements. Manning, Massumi et leurs complices ont forgé à ce titre le principe de l’« anarchivage ». Comme souvent dans leur travail, le terme relève d’une considération théorique immédiatement convertie en défi pratique. S’archiver, documenter un processus ou un évènement c’est toujours, en un sens, tendre vers la structure. Accomplir un « anarchivage » ce serait ne conserver les évènements (et le SenseLab lui-même) que comme traces, n’en garder que les virtualités contagieuses, les « véhicules de potentiel ». Si l’on peut découvrir plusieurs tentatives d’anarchivage sur leur site, il faut convenir que la forme hybride de l’ouvrage — manifeste, récit et manuel — constitue bien elle aussi une « tentative joyeuse d’anarchiver l’expérience du SenseLab » (p. 15).

Contagion

28En vérité, la recherche-création que prônent les auteur.es repose, au-delà de la désorganisation, sur la destruction, du moins la destruction toujours proche et imprévisible de ses processus comme de ses résultats. Cela tient en partie à la nature même de l’évènement, dont la valorisation repose sur la nécessité que ce qui se passe ait une fin : « Un évènement […] doit expirer de lui-même. Il doit trouver les moyens créatifs d’affirmer sa puissance générative dans son dépérissement » (p. 72). Un tel réalisme sur la finitude des initiatives souligne bien que le souci du SenseLab, sans doute dès sa création, était celui d’une fertilisation. Travailler sur les processus, c’est se situer dans une manière de transition ; se désorganiser c’est tenter de se rendre contagieux.

29Telle qu’exposée dans Pensée en acte, la « contagion » se veut bien plus globale que l’évidente synergie des processus entre les champs artistiques, scientifiques et militants. Elle se veut urbaine, car il était impératif pour Manning et Massumi, de « travailler en lien avec des initiatives ancrées dans la communauté, plutôt que depuis la seule bulle protégée de l’université » (p. 33), ce qui motiva l’installation du SenseLab au cœur de Montréal. Elle se veut aussi transnationale, grâce à la revue Inflexions, mais surtout à l’expérience déjà citée de Sociétés de molécules (2009) lors de laquelle des « molécules » de recherche, de création et d’activisme se formèrent à travers la planète dans l’idée de « distribuer des énergies créatrices auto-organisées charriant une force potentiellement transformatrice, tout en les reliant à travers l’espace » (p. 58). Nombre de projets émergent alors, liés à des questions architecturales, des dynamiques migratoires, des luttes pour la visibilité, des modes de réurbanisation verte, etc. L’évènement constitue sans doute l’un des points culminants de l’apport du SenseLab, où la méthodologie libertaire élaborée dans un espace d’art montréalais s’est installée hors les murs, se réinventant au croisement des dynamiques locales. Lorsque chaque molécule envoie une « semence » dans une autre ville et cherche à susciter de nouveaux projets, le logiciel théorique continue de se dérouler, toujours avec beaucoup de cohérence, permettant encore à Pensée en acte de lier auto-organisation, contagion et care : « L’idée était d’entourer le principal moment de l’évènement d’une continuité de relations à plus long terme, fondées sur une éthique de l’attention [an ethic of care] » (p. 61).


30Finalement, si l’on regrette parfois que l’appareil conceptuel n’écrase quelque peu la praxis, Pensée en acte est un beau « don » (pour reprendre l’une considérations des auteur.es) que font Armelle Chrétien, Yves Citton et Jacopo Rasmi à la recherche francophone, une véritable occasion de penser les processus à l’intérieur d’un cadre politique qui excède largement les problématiques autonomes de la recherche, de la création ou même d’une recherche-création désancrée des dynamiques locales. Plus qu’une occasion, c’est peut-être un défi. Comme nombre de propositions résolument libertaires, l’expérience du SenseLab se donne comme un horizon critique sur nos pratiques et nos modes d’organisation. L’ouvrage vient aussi relancer dans la mare le salutaire pavé du décloisonnement. Mieux, Manning et Massumi font le choix, qu’on partage ici, d’un décloisonnement conscientisé apte, a minima, à nous guider vers des hypothèses transformatrices : la recherche-création, avant même d’intéresser ses éventuel.les pratiquant.es, informe notre compréhension des systèmes de contrôle contemporains. C’est ce macro-ancrage politique qui fait dire à Citton que :

Vue depuis la planète Saturne, la recherche-création emblématise une phase de l’histoire au cours de laquelle, sous la pression de solidarités objectives de plus en plus étroites et de problèmes de plus en plus insolubles, chacune et chacun est appelé à devenir à la fois chercheur / chercheuse et artiste. (p. 106)

31Et l’on entend en écho l’appel lancé par un important théoricien de l’hacktivisme il y a quelques années déjà, pour qui le décloisonnement ne peut se faire résistance qu’en formant une nouvelle « classe » :

Nous produisons de nouveaux concepts, de nouvelles perceptions, de nouvelles sensations, hackés à partir de données brutes. Quel que soit le code que nous hackons, qu’il s’agisse des langages de programmation, du langage poétique, des mathématiques ou de la musique, des courbes ou des couleurs, nous sommes les abstracteurs de nouveaux mondes. Que nous nous présentions comme chercheur.euses ou auteur.es, artistes ou biologistes, chimistes ou musicien.nes, philosophes ou programmeur.euses, chacune de ces subjectivités n’est que le fragment d’une classe prenant petit à petit conscience d’elle-même. (Wark, 2004 : 1612)

32Classe ou non, un monde décloisonné paraîtra toujours plus ouvert à la dissémination, du moins le SenseLab a-t-il prouvé « qu’il était possible d’inventer des techniques permettant de générer des évènements esthético-politiques de part en part d’un réseau distributif avec très peu de consignes centrales » (p. 64). Libre à chacun.e de perpétuer la contagion.