Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Septembre 2019 (volume 20, numéro 7)
titre article
Natacha Lafond

Charles Juliet & la cause poétique

Marie-Thérèse Peyrin (dir.), Fraternellement, Charles Juliet, Lyon : La Cause des Causeuses / Jacques André Éditeur, 2019, 350 p., EAN 9782757004074.

Pour introduire : Hommage

1Livre d’hommages à un écrivain, Fraternellement, Charles Juliet rassemble des textes et des œuvres plastiques d’auteurs très divers. 350 pages autour d’une figure familière et amicale rappellent les rencontres et le cheminement de ce poète solitaire.

2Lectrices et lecteurs insistent sur la part plus sombre de cette œuvre, la présence originelle des lambeaux, sur sa portée dialogique tutélaire et sa valeur fondatrice, esthétique et spirituelle. L’expérience du creusement des mots est à l’image de l’œuvre d’un Giacometti, dont les fines figures ciselées s’ancrent dans des socles profonds.

Des lambeaux d’une vie mutique à la rencontre

(de l’humain et du texte)

3Le roman Lambeaux s’impose dans ce recueil d’hommages comme une source bouleversante qui nourrit toutes les autres œuvres de Charles Juliet : la question camusienne de la relation à la mère, l’expérience de la souffrance et du mutisme, depuis la perte tragique de cette mère et la révélation de l’enfance, conduisent à la naissance de l’écriture. Selon Stéphane Roche (« Le périple intérieur »), ces lambeaux d’une vie vont conduire aux fragments d’une écriture et à la poésie, centrale dans le parcours de Charles Juliet.

L’écriture du journal aura ainsi d’abord acheminé Charles Juliet vers le secret de sa mélancolie. Et c’est bien là que réside toute la force d’un texte en lambeaux, dont la fragmentation fonctionne pour l’écrivain comme un moyen de se dépasser et de s’unifier […]. (p. 238)

4Les contributeurs évoquent l’image du chemin pour décrire ce parcours ; un chemin qui repose sur l’esthétique du discontinu de la parole habitée par le silence, les bribes, les fragments de phrase et les résonances du passé, de l’enfance et de la figure maternelle si essentielle pour cet auteur.

5Un chemin qui repose également sur le désir de s’éveiller aux autres et à l’unité dans le temps par les rencontres et les expériences littéraires. Les différents volumes du Journal décrivent ce « chemin de l’humain à l’humain », au centre du livre d’hommages. Si le Journal est assez peu mis en avant, c’est sans doute pour insister sur la figure d’un poète qui est avant tout un compagnon de route, un ami fidèle et un passeur.

6Vers où, vers quoi et qui conduit‑t‑il ?

7Le recueil est constitué d’un mélange de genres, tous marqués par le dialogue avec l’auteur, dont la lecture est une invitation à écrire.

J’ai découvert le journal de Charles Juliet en 1998. […] C’est à l’invitation de Marc Baron que Charles Juliet était venu au centre culturel de Fougères. Et je me souviens de lui avoir lu mes vers […]. Alors, même si je n’ai commencé qu’une dizaine d’années plus tard à écrire des choses publiables, je crois que c’est ce soir-là, vraiment, que je suis devenu poète ! (Serge Prioul, « Un regard », p. 210)

8« De l’humain à l’humain » : non seulement ces textes rendent compte d’expériences humaines, de lecteurs fidèles, mais aussi de lecteurs écrivains, parfois initiés ou inspirés par Charles Juliet. Témoignages, critiques, notes, entretiens rapportés, poèmes hommages, les textes sont entrecoupés eux‑mêmes par des insertions de citations de l’écrivain et de poèmes des contributeurs. Le volume étonne par cette composition, complétée par des biographies originales nourries de citations poétiques, par un poème d’Andrée Chedid, une postface d’André Dimanche, l’éditeur, et une présentation de la publication par La Cause des Causeuses, retraçant ce témoignage littéraire.

9Sans doute cela explique‑t‑il la disparité remarquable de ce volume, ainsi que le dialogue noué entre les écrivains et les artistes, entre les mots et les arts plastiques. L’invitation à lire autant qu’à écrire implique l’acte de peindre. Les contributeurs rappellent, entre autres, les figures qui ont guidé l’auteur lui‑même : Bram Van Velde et Cézanne.

10On peut regretter, cependant, l’absence du compagnonnage de l’auteur avec Fabienne Verdier et son approche de la calligraphie, celle de Ban Hai Ja (malgré sa double composition) et tout ce qui concerne son approche de l’esthétique extrême‑orientale traditionnelle et plus contemporaine.

11En revanche, le volume met en avant l’importance de deux peintres, certes très différents, mais tous deux marqués par l’usage expressif des couleurs, très chaudes chez Cézanne et contrastées chez Bram, autour du blanc et du silence de la toile comme chez Charles Juliet.

12Le dialogue ne s’arrête pas là ; il se noue à chaque ouverture de texte ; peintures et photographies alternent avec les mots, que ce soit à deux voix ou non. La liste est longue ; elle s’inscrit dans la tradition des amitiés et des cercles littéraires.

13La référence à Giacometti va de pair avec l’image choisie par André Dimanche pour décrire le travail de création littéraire : un diamant qu’on cisèle, une œuvre qu’on sculpte et qui enlève de la matière et la creuse. La métaphore retrouve celle qui caractérise le creusement aux origines de l’enfance de l’auteur : « Charles Juliet a consacré de longues années dans sa vie d’écrivain à tailler le minerai de sa souffrance pour en extraire une lentille parfaite. » (Jacques André, « Postface », p. 342).

14La présence de Beckett dans ce recueil désigne le chemin de cet auteur dont l’œuvre est forgée sur le vide, le manque et le doute, la brisure mélancolique avant tout existentielle. Sans donner de réponse définitive à cette brisure, mais en multipliant les questions, l’auteur s’y consacre par une expérience qui se veut aussi spirituelle.

Un cheminement spirituel

15Plusieurs hommages notent ainsi la place accordée à des penseurs orientaux, tels que Shitao et Tchouang-Tseu : citons, entre autres, l’article « Shitao et Cézanne, une même expérience spirituelle » par Geneviève Metge (p. 177)et « En cheminant avec Charles Juliet, de Qohéleth à Tchouang-Tseu » par Angèle Paoli (p. 189).

16Thierry Renard, dans « Chemin multiple », inscrit cette quête dans une veine commune à de nombreux poètes contemporains, les « poètes ermites » à la spiritualité plus libre : « poésie vive et vivante de ce monde blessé, poésie en prise directe sur une réalité où se mêlent quête intérieure, spiritualité libre, souci de l’autre, énergie positive, réalisme merveilleux, puissances du désir et forces de l’imaginaire » (p. 220). Il faudrait rappeler son style et sa quête plus lyrique, voire mystique, peu évoqués dans le volume, mais dont Jean-Pierre Siméon, par exemple, rappelle la force pour Charles Juliet1.

17Cette spiritualité relève autant d’une « Géographie intérieure » (Mohammed El Amraoui, p. 101) que d’un lieu spécifique : elle dit le mouvement du dépassement de l’Occident beckettien et camusien grâce à une traversée au sein des spiritualités orientales, radicalement différentes — figures de l’Autre. L’éveil des désirs n’est pas beaucoup évoqué dans ce volume, si ce n’est par le roman L’Année de l’éveil ; et, pour cause, le chemin est long et difficile.

18Revenons à l’idée d’un périple littéraire : beaucoup de lieux, de villes et de pays ont été traversés. Les contributeurs tiennent à souligner que l’auteur les aborde de son regard mélancolique, conscient d’une différence irréductible qui s’ouvre avec émotion entre les êtres.

19L’écrivain est désigné, rappelons-le, comme un poète avant tout, celui qui taille son diamant à partir des lambeaux de son enfance et de l’existence hantée par la « faim » et la « soif », des motifs récurrents. Faim de sens, de l’être, du poème : cette quête ouvre le passage de Qohéleth à Tchouang‑Tseu et à la faim de l’Autre. On ne peut parler tout à fait de désir ; la faim touche les sens, le sens et la vie elle‑même de l’humain.

Ses livres, désormais, nous aident à vivre.
Puissance de la lecture / puissance de l’écriture : l’une et l’autre peuvent déterminer une vie. Dans cet enchaînement fécond, Charles Juliet assume totalement une vocation de passeur.
(Agnès Spiquel, « Deux lectures décisives, Albert Camus et Robert Margerit », p. 255)

20La question de la spiritualité donne la clé du mouvement et du geste de recréation dans l’œuvre ; elle donne un socle à son chemin vécu comme une quête. Par la question de la mort, Charles Juliet se retourne vers la vie.

21Poète du discontinu et du fragment, sa poétique repose plutôt sur des questions aux autres (recueil d’hommages) et à l’Autre, vaines questions rhétoriques, si proches pourtant de routes à tracer dans le sillon des mots.

22Peut-être aurait‑on pu attendre une note sur les affinités de cet auteur avec les poètes plus proches des lyriques modernes, de sa part la plus sombre et la plus ténue, celle qui travaille le souffle primordial, par des questions fondatrices et des matières élémentaires, comme le rappelle Marie Morel.

23Du moins, cet aspect est‑il présenté par le choix des images et des motifs de l’œuvre ; le détour par l’Extrême‑Orient conduit à cette spiritualité de l’évidement et de l’interrogation incessante où le poème s’appuie sur une approche ontologique. Poésie et sagesse se rencontrent aux sources de l’œuvre de l’écrivain, qu’elle soit romanesque ou poétique. Du moins tente‑t‑elle de le faire comme dans la poésie chinoise, par exemple, sans pour autant en relever. Loin d’être un poète de l’éloge, il rend aussi hommage à la vie par le geste du verbe, dans le sillage de François Cheng.

De la mélancolie du Temps à l’Autre

24Le poète se retourne sur la vie : au double sens du terme, il se retourne sur lui et sur le passé, vers le Temps à venir. Au centre de ces textes clôturés par le poème d’Andrée Chedid, « Le Temps‑Tisserand », nous sommes confrontés au Temps plutôt qu’à l’espace. Ce dernier est un passage, non une fin. Le Temps n’est jamais tout à fait oublié ; il n’est pas dépassé par l’expérience du voyage ; nous trouvons peu de descriptions de villes ou de monuments, de visages ou de paysages. Lecteurs et lectrices s’appuient plutôt sur l’introspection, sur les questions existentielles et sur les émotions (la peur, l’amitié fraternelle, la révélation, etc.). Mais, dans la tradition des poètes du xixe siècle et des lyriques romantiques, le Temps reste tragique et dit la gravité dans le quotidien des mots, un quotidien éclairé par la modernité de l’expression de ce tragique : épure stylisée.

25Il faut ajouter, à ce titre, que l’ensemble des lecteurs et lectrices de ce volume relèvent de trois domaines majeurs pour l’univers de Charles Juliet : lecteurs littéraires et écrivains, lecteurs artistes et lecteurs attachés à la psychanalyse, comme Jacqueline Ferret. Cette dernière s’est penchée, plus particulièrement, sur la question du geste de création littéraire et sur ses sources. Cette remarque ne fait que souligner l’image de l’écrivain qui creuse et taille la pierre et la terre : « D’ailleurs, Charles Juliet pratique l’écriture comme celui de la terre, il laboure, désherbe, sème, arrose, sarcle, récolte… donc pas de mots inutiles ou cherchant à paraître. » (Dominique Husson, « Le livre caché », p. 122).

26Citons ce très beau titre : « Nuidité de la main » (Jean‑Gabriel Cosculluela, p. 17). La main semble être mise à nue ; elle s’expose, tout en ouvrant à l’image de la nuit, fouillée, interrogée, telle une matière primordiale. Plus encore, elle « peint le geste du poète », pour reprendre un autre titre, en rappelant qu’il est avant tout un forgeron des mots, une matière palpable, marquée par le souffle.

Entre plume & pinceau : un dialogue de l’intime

(en noir et blanc)

27En regard du texte « D’apaisement et de gratitudes », on peut voir une composition entre ratures et typographie ciselée par trois esthétiques différentes (Anik Vinay, Atelier des Grames, p. 40) ; la page conduit du brouillon et de ses repentirs à un texte qui finit par « te rejoindre », avec des mots inscrits en italique, dans le grain plus épais de la feuille nous indiquant le chemin à parcourir par les contributeurs et l’auteur.

28De même, le texte « Les Mots du Livre », s’ouvre par un triptyque plutôt blanc et noir comme l’œuvre précédente de l’Atelier des Grames : « Les mots du livre s’inscrivent sur la fenêtre […] contre toutes les attentes je me retrouve — me trouve entre deux — lambeaux » (Muriel Carrrput). Les tirets à l’égal des charnières entre les trois tableaux sont l’expression de ces failles, de ces lambeaux récurrents pour les lecteurs, pourtant ouverts sur une fenêtre.

29Grâce à ces œuvres en noir et blanc le regard se tourne vers des œuvres en couleur comme celles de Cézanne et de Bram Van Velde (non reproduites). Sans oublier la beauté de ces noirs et de ces blancs, que l’on retrouve tout au long de ce volume entre les textes. Rappelons les origines sacrées du triptyque, souvent attachées à la douleur de la Passion du Christ et de sa Résurrection comme de tout parcours initiatique faisant éclater la perspective en trois points autour d’un événement, proches de l’expérience douloureuse de Charles Juliet. Ce triptyque, par son trait brouillé et ses différences tamisées du noir au blanc, est proche à son tour des repentirs et des ratures, d’où se détachent quelques traits noirs plus épais du manuscrit imaginaire de l’Atelier des Grames.

30Noires et blanches comme la photographie de classe de l’auteur enfant souriant, mais aussi comme l’œuvre d’Evaristo où les visages aux yeux presque aveugles ou fermés au monde sont encadrés par des barbelés et par une profonde tristesse.

31La nature morte de Martin Laquet présente, pourtant, quelques couleurs très discrètes, à l’image de l’ensemble des œuvres reproduites dans le volume, où les couleurs invitent certes à admirer « Cézanne, le grand vivant », tout en marquant fraternellement leur approche plus intime de l’auteur, vu, dans ce volume, à la lueur d’une chandelle (photographie de Florence Marguier, p. 159). C’est la chandelle de ses intimes et d’une aube modeste sur le monde, les « Aubes blanches » d’Emmanuelle Roy, une autre nature morte exposée avec des livres.

32Nuits noires et aubes blanches tracent le mouvement de lecture de ces pages, aux couleurs de l’intime. On y trouve des mots sur les œuvres d’art, les couvertures, les livres d’artiste et sur les instruments pour les écrire et les peindre, les pinceaux de Martin Laquet, pareils à des crayons et des brouillons. Nous sommes entrés, furtivement, dans l’atelier de l’auteur et de ses textes : nous voyons le geste de l’écriture et du passeur à l’œuvre.

33Si la biographie n’est pas très développée, ce sont autant de témoignages qui appartiennent à une vie personnelle. Ce n’est pas l’intérêt du volume, qui rend hommage au parcours de Charles Juliet par une approche plus informelle. Relevons, cependant, que la biographie la plus récente date de 20042 et que plusieurs études s’attachent à faire connaître cette œuvre, inspirées par la perspective critique de Michel Collot, l’esthétique de la lumière ou le dialogue avec les artistes. Les études sur la langue de Charles Juliet sont, quant à elles, quasi absentes.

Pour finir : Un écrivain engagé, au nom de la poésie

34Peu de remarques sur les critiques dans ce volume, ni sur le grand Prix décerné par l’Académie Française en 2017 à l’ensemble de son œuvre, bien connue désormais des lecteurs. On y trouve, par contre, une présentation de l’échange participatif de La Cause des causeuses, une Association originale et engagée :

La poésie appartient à tous, elle nécessite un travail de découverte et de pratique réelle et gratifiante, pour redevenir attractive et indispensable. […] Écouter l’Autre, le lire et le rencontrer, générer de nouvelles écritures, de nouvelles lectures, d’inoubliables rencontres, innover et cheminer ensemble au beau naturel de la parole vivante et tolérante. (p. 345)

35Ce choix éditorial explique la place de la poésie dans ce volume et sa part orale, aux sources des rencontres et de l’écriture. La poésie est à faire vivre par des ateliers d’écriture que propose Charles Juliet et par des lectures, tout autant que par les échanges littéraires et les publications. L’association décline abondamment les approches de la lecture / écriture poétique, que l’on retrouve dans la composition de ce volume.

36L’adverbe du titre dit aussi cette approche solidaire de l’acte poétique, qui implique une conception spécifique de la littérature à défendre. Le lectorat de la poésie, on le sait, est bien ténu face à celui des autres genres ; pourtant, selon cette association, il questionne l’horizon de l’acte littéraire de tout écrivain et de son projet.

37En ce sens, Charles Juliet est surtout présenté comme un poète discrètement mais fermement engagé au nom de cette lecture poétique de la littérature, qui n’oublie jamais le pourquoi, ni le comment de ses gestes, aux portes de l’art et de la psychanalyse, et plus largement de la philosophie.