Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2019
Juin-juillet 2019 (volume 20, numéro 6)
titre article
Laure Depretto

Fin de nous. La terrible (im)puissance des dernières lettres

Dernières lettres, textes réunis et présentés par Sylvie Crinquand, Dijon : Éditions de l’Université de Dijon, coll. « Kaléidoscopes », 2008, 249 p., EAN 9782915552935 & « Dernière lettre », du site https://www.deslettres.fr/

« Mais je n’ai pas envie de vous écrire. J’ai envie de faire le mort. »
Hervé Guibert à Sophie Calle1

« J’ai plusieurs lettres d’avance et je pourrais même te faire croire, avec la complicité d’un ami, que je suis bien vivant alors que je suis mort depuis longtemps. »
Hervé Guibert à Eugène Savitzkaya2

1Un de vos parents meurt brutalement, sans que vous ayez pu seulement vous faire à l’idée. Vous incombe la tâche lente et infinie de classer et trier ses papiers, de vider sa maison, de violer son intimité. Vous vous mettez alors à chercher, frénétiquement, désespérément, une dernière lettre, un mot plié dans un tiroir de secrétaire ou un livre, si vous êtes un peu mesquin, un testament caché dans un coffre ou une boîte à chaussures. Si le ou la disparu·e était écrivain ou artiste, et qu’il reste une œuvre désormais posthume, peut-être chercherez-vous des recommandations : une liste de consignes pour l’éditer ou la mettre en valeur, ou à l’inverse, une injonction à tout brûler (il y a fort à parier d’ailleurs que vous n’en ferez rien). S’il s’agit d’un suicide, vous chercherez le mot d’excuse, la lettre sur la cheminée, sur laquelle vous pourrez, sans fin, exercer votre analyse, la plus douloureuse des explications de texte qui soit.

2Pire : vous trouvez une correspondance à d’autres adressés, une lettre pour d’autres que vous, ou encore une lettre règlement de compte, comme celle qui s’échangent dans les films de Desplechin, une lettre d’insulte, une lettre testamentaire qui vous dépouille de tout. La lettre que vous auriez préféré ne jamais trouver, et tiens, même allez, vous allez la détruire, comme ça elle n’aura jamais été écrite et ne sera plus jamais la dernière.

3Pire encore : vous ne trouvez rien parce qu’il n’y a rien à trouver. Décidément on ne vous aura rien laissé. Alors il vous restera seulement celles que vous aviez déjà, pour jamais les dernières. Vous pouvez toujours rassembler toutes les lettres du défunt ou de la défunte sur lesquelles vous arrivez à remettre la main et en faire une collection qui constituera ses « dernières lettres », dernières reçues ou dernières tout court, mais jamais de dernière au singulier.

4Éventuellement vous pouvez décider de l’écrire vous-même — on n’est jamais mieux servi, etc. — soit en imaginant celle que vous auriez pu recevoir (et nous, lire), soit en écrivant vous-même une lettre au disparu, pour mettre un point disons définitif à l’échange. Ou l’art de choisir sa dernière lettre, comme celle, posthume, qu’Eugène Savitzkaya a écrite à Hervé Guibert pour clore leur asymétrique correspondance3.

5La dernière lettre est rarement porteuse de promesses. Ou plutôt : la seule promesse qu’elle porte, c’est celle d’un souvenir à perpétuer, plus rarement d’un oubli à réussir. Elle se conserve, précieusement, comme une relique, comme un talisman. Elle ne changera rien : les morts sont morts. Mais elle console, ou devrait consoler. Elle peut changer la façon dont on se souviendra du disparu, entacher à jamais une relation ou au contraire l’éclairer d’un jour nouveau, lui donner une force nouvelle. En tout cas, celles et ceux qui en ont écrit, qui ont pu en écrire ont souhaité cette efficace, ont voulu qu’elle porte, comme une voix. Elle recouvre tant de possibles et remplit tant de fonctions qu’elle est devenue à elle seule une catégorie à part entière. Ainsi de la section « Dernière lettre » du site deslettres — en partie publiée dans une anthologie parue au Seuil en 20074 — qui réserve une place de choix aux ultimes messages et dans laquelle on trouvera pêle-mêle la dernière lettre de Laetitia à Johnny, la lettre testament de Rosa Bonheur, la dernière lettre tout court de Charlotte Corday, la lettre de suicide de Virginia Woolf, adressée à son mari Léonard, la lettre d’Anne Goscinny à son père mort alors qu’elle n’était qu’une enfant, etc. On l’aperçoit : cette catégorie renvoie à des réalités très diverses. On ne compte plus les ultima verba mythiques plus ou moins apocryphes des hommes célèbres5 ou des grands auteurs, colportés de génération en génération — qu’on pense au Mehr Licht de Goethe —, les lettres de suicide souvent reproduites de V. Woolf, C. Pavese, S. Zweig ou encore V. Maïakovski, les testaments réclamant de tout brûler (S. Mallarmé) ou presque (F. Kafka) — et connus de nous justement parce qu’ils ont été trahis. En outre, quel auteur ne s’est pas livré à l’exercice de style de la lettre à un mort, rendant hommage au disparu — toujours trop tôt ?.

DernièreS LettreS

6Il faut sans doute au moins distinguer d’abord les dernières lettres de la dernière lettre. À une exception près, c’est plutôt aux premières que s’intéresse le collectif rassemblé par Sylvie Crinquand en 2008. Scindé en deux parties, la première étant consacrée aux dernières lettres fictives, la seconde aux lettres non fictionnelles d’écrivains, d’artistes ou d’épistoliers ordinaires, le collectif propose un panorama des dernières lettres :

des plus construites par l’art des romanciers jusqu’aux moins définitives, précisément parce qu’elles s’ignorent et que la relation se termine dans le flou et aux plus émouvantes, parce qu’elles se savent ultimes avant le peloton d’exécution, qu’il n’est plus temps de faire des phrases, mais devenu essentiel de trouver le mot juste6.

7Je passerai plus rapidement sur la première partie parce qu’elle concerne des missives fictionnelles ne présentant pas de cas, où la mort réelle de l’auteur ou de l’autrice entraîne des conséquences repérables sur la création ou la réception de ses œuvres. Celle‑ci intéressera bien sûr tous ceux qui travaillent sur la structure des romans épistolaires (voir l’article sur l’Histoire d’une fauvette de Verga), sur les formes épistolaires réinvesties dans le roman, sur le rôle fonctionnel des missives dans l’agencement romanesque (articles sur Possession d’A.S. Byatt et sur Cartas de un asesino insignificante de J.C. Somoza), sur la rhétorique amoureuse et les règlements de compte que permet l’adresse épistolaire (voir les articles sur les Héroïdes d’Ovide ou sur Laissez‑moi, de Marcelle Sauvageot, « portugaise » du xxe siècle), ou encore sur la frontière poreuse entre le récit adressé sous forme de lettre et le soliloque propre au journal intime (voir les lettres de suicidés des nouvelles de Schniztler).

8La deuxième partie, consacrée aux missives non fictionnelles, apporte des éclairages biographiques sur telle ou telle période de la vie d’un artiste ou d’un écrivain. Elle sera notamment profitable aux chercheurs qui étudient la sociabilité lettrée, les échanges intellectuels entre écrivains, à tous ceux qui travaillent sur les réseaux épistolaires ou qui s’attachent à éclairer l’œuvre d’un auteur par le versant de sa correspondance. À quoi tient une brouille, comment s’exprime un désaccord artistique ? Mais là encore ce n’est pas le caractère dernier de ces lettres qui retient l’attention. D’autant qu’il n’est pas toujours sûr que les dernières lettres dont nous disposions soient effectivement les dernières. Certaines peuvent avoir été perdues ou jetées bien entendu, mais surtout l’épistolier ignore bien souvent lui-même que sa lettre sera la dernière. Dès lors, des lettres qui arrivent jusqu’à nous étiquetées de la mention « dernières » peuvent se révéler décevantes. À propos des lettres échangées entre deux épistolières berlinoises Rahel Varnhagen et Pauline Wiesel à la charnière entre le xviiie et le xixe siècle, Jean‑Luc Gerrer remarque en effet :

L’adjectif « dernières » est lourd de signification et l’on attendrait des vérités, elles aussi « dernières », un bilan, la transmission d’un héritage, d’une dernière volonté. Il n’en est rien : les dernières lettres sont apparemment les plus simples et celles dont le contenu est le plus pauvre. Elles irritent le lecteur à la recherche d’un message, d’une quintessence des expériences vécues qu’il cherche en vain7.

9Par définition les dernières lettres qui s’ignorent ou bien les dernières lettres qui nous soient parvenues — et qui ne sont donc pas les ultimes messages des correspondants — ne sont pas empreintes de la dramatisation propre aux ultima verba. Pas de prise de congé pathétique, pas d’élévation finale, mais parfois seulement des échanges banals sur des questions terre à terre, une lettre qui rend compte de l’ordinaire des jours, sans tambour ni trompette. Se penchant sur la correspondance Gorki‑Andréïev, l’un des contributeurs, Serge Rolet pose d’ailleurs la troublante question de la borne à l’autre bout : où faire commencer les dernières lettres8 ? Qu’ont‑elles de « dernières » au sein d’une correspondance entière ? On ne compte plus par exemple les éditions de portions de correspondances intitulées sobrement « dernières lettres » : il y a celles de Van Gogh (1998), de Nerval (2006), de Nietzsche (1989, rééd. 2011), de Walter Benjamin (2014). Publiées bien souvent en appendice d’une œuvre d’écrivain·e, d’artiste, d’homme ou de femme célèbre, ces lettres n’ont souvent de dernières que leur chronologie : elles ont été écrites un peu avant ou juste avant la mort. Elles peuvent aussi désigner les toutes dernières lettres retrouvées par les chercheurs, qui ne sont pas nécessairement les dernières à avoir été écrites, seulement les dernières sur lesquelles la postérité est parvenue à remettre la main. Dès lors leur édition fait figure d’appendice, d’addendum. Ont‑elles eu une valeur performative en mettant fin à une relation épistolaire ? Sylvie Crinquand réserve une place à part aux lettres de rupture9 qui, paradoxe de l’épistolaire, viennent « non pas combler l’absence mais l’instituer ». Ou ont‑elles échoué pour devenir « de vraies fausses dernières lettres10 » comme celles de Camille Claudel à Rodin11 ? Que viennent‑elles clore ? Une relation amoureuse ou amicale, un compagnonnage intellectuel ou artistique ? Bien souvent il faut reconnaître que ces dernières lettres suscitent notre intérêt à condition d’être les dernières‑avant‑la‑mort. On découvre alors que les adieux s’étendent sur plusieurs lettres et que tirer sa révérence, bien souvent, ne s’est pas fait en une fois, en une seule lettre12 (voir à ce sujet les articles sur les dernières lettres de Keats, de V. Woolf). On peut aussi comprendre ce pluriel comme un singulier répété avec chaque correspondant : il y a parfois plusieurs dernières lettres. Et l’on pourrait ajouter en une formule imitée des surréalistes : « et il y aura d’autres dernières lettres ». Rien n’interdit de penser qu’on peut toujours en découvrir de nouvelles, dans des collections particulières, dans des ventes aux enchères, dans des liasses d’archives pas encore classées ou dans des coffres de grenier…

Encore UNE lettre

10En réalité, quand on pense dernières lettres, on pense presque toujours plutôt au singulier et l’on sous-entend toujours avant‑de‑mourir. Un singulier qui prend toute sa force justement de l’impossibilité définitive à devenir pluriel. Et le tragique de ce singulier ne fait que se multiplier quand chaque dernière lettre d’un anonyme, d’un inconnu est ajoutée à d’autres, dans les anthologies rassemblées par les chercheurs comme celle qu’Olivier Blanc13 a consacrée aux condamnés à mort pendant la Révolution ou comme celle préparée par Guy Krivopissko pour les lettres de fusillés de la Seconde Guerre mondiale dont il explique d’ailleurs la difficile collecte dans le collectif de Sylvie Crinquand14.

11Au reste, ces « lettres ultimes » (une pour chaque personne qui va mourir) écrites « par des êtres qui se savent ou se croient destinés à une mort imminente » ont été étudiées par Carine Trévisan qui montre « le travail psychique que tente d’accomplir celui qui va mourir15 ». Son corpus d’étude est constitué de six recueils de lettres, parmi lesquels l’anthologie commentée établie par Olivier Blanc. L’article se donne pour ambition de repérer les invariants de la dernière lettre, au premier rang desquels figure un certain usage des temps verbaux : en cours de rédaction bien souvent s’opère un passage pathétique du présent de l’indicatif au futur antérieur. 

12On l’aperçoit, la dernière lettre tire sa force des circonstances de son écriture plus que du message transmis ou du « style » (et l’on a presque honte de murmurer ce mot) des missives. Pour tout dire, l’émotion la plus forte ressentie à la lecture de l’anthologie d’Olivier Blanc tenait à la découverte que certaines des lettres n’avaient jamais pu être envoyées, n’avaient jamais trouvé leur destination. Ce qui m’est donné à lire non seulement ne m’est pas destiné, (jusqu’ici rien que de normal quand on lit une lettre réelle) mais encore je suis le premier à le lire. Celui ou celle à qui elle devait revenir ne l’a jamais trouvée soit parce que la lettre n’a pas été transmise soit parce qu’il ou elle était déjà mort. Une même émotion saisira le lecteur ou la lectrice apprenant par Guy Krivopissko qu’« à l’immense majorité des condamnés, il n’a pas été donnée l’autorisation d’écrire un message d’adieu ou que ces messages ont été détruits ou non transmis par les autorités, ou n’ont pas trouvé de destinataires16 ». Savoir que les dernières lettres encore en notre possession ne sont qu’une infime partie de ce qui a pu être écrit ou de ce qui aurait pu être écrit, penser à tous ceux qui n’ont jamais reçu de dernier message des leurs ou qui ne l’ont pas reçu à temps, et avec Walter Benjamin, à « toutes ces lettres qu’ [il] eusse voulu écrire », c’est penser plus généralement à tout ce que l’homme n’a pas le temps de faire avant de mourir : c’est être mis devant une mort généralement sans préavis et se demander, forcément, quelle lettre on écrirait, en venant presque même à considérer cette possibilité comme un privilège : écrire une dernière lettre, ça n’est pas donné à tout le monde, il ne sera pas toujours temps.

13Sauf à l’anticiper comme Jérôme Lindon, écrivant cinq ans à l’avance une lettre pour son fils Mathieu, à ne lui remettre qu’après sa mort. Idéal de dernière lettre du père, la voici reproduite telle qu’elle figure dans le récit du fils :

Quelques jours avant sa mort, j’étais seul avec mon père dans sa chambre à Ambroise‑Paré, et j’ai eu envie de le remercier pour tout ce qu’il m’avait donné depuis que je suis au monde. J’ai toujours su que ce qu’il y avait de moins mauvais en moi, je le devais à ceux qui m’avaient élevé, instruit, à ceux que j’avais eu la chance de rencontrer ensuite. Et c’est à lui, bien sûr, qu’allait en priorité ma gratitude. Pourtant je me suis tu. Sans doute craignais-je en abordant pour la première fois un sujet aussi intime, de paraître vouloir seulement me mettre en règle avant l’instant de sa mort, instant qu’il ne savait peut-être pas — mais j’en doute — si proche. J’ai gardé le silence et, depuis je ne l’ai pas regretté : qu’avait-il à faire de mes remerciements au moment où il partait ? Et cependant c’est en pensant à cet aveu tu que j’ai eu envie de t’écrire à toi avant qu’il soit trop tard. Quand tu liras cette lettre, j’aurai disparu à mon tour, mais toi tu auras encore beaucoup d’années à vivre. Aussi, la gratitude que je n’ai pas cru devoir manifester à mon père, je crois tout à fait opportun de te l’offrir à toi17

14Étonnante dernière lettre à plus d’un titre, reçue par un fils que l’on n’ose pas tout à fait dire chanceux, mais auquel on pourra tout de même envier cette dernière missive. Une dernière lettre écrite à l’avance donc, cinq ans avant sa remise en 2001, chose assez inhabituelle pour une lettre qui sera la dernière lue par Mathieu, mais certainement pas la dernière écrite par Jérôme. Une lettre écrite pour être lue une fois que son auteur sera mort, sans urgence, sans précipitation, mais avec la ferme certitude qu’il faut écrire « avant qu’il soit trop tard ». La lettre d’un éditeur que l’on ne connaissait pas auteur — sauf de deux œuvres, épistolaires justement, sous le pseudonyme de Louis Palomb18 — et qui le redevient de manière posthume. Auteur d’une lettre à son fils, qui subvertit toutes les attentes de l’« exercice » de la dernière lettre. Une lettre dans laquelle c’est le mort qui semble « se mettre en règle » et non le survivant. Une lettre suscitée par la mort d’un père et qui cherche à instaurer une continuité, pour mieux la renverser : ce que Jérome Lindon n’a pas dit à son père — et chose vraiment rare, qu’il ne regrette pas d’avoir tu —, il le transmet à son fils, au moment où celui‑ci ne pourra plus jamais répondre. Cette « gratitude » jamais énoncée pour un père, pourquoi l’offrir à un fils ? De quoi Jérôme Lindon est‑il reconnaissant à Mathieu ? Ou faut‑il comprendre qu’il s’agit d’un pur transfert de propriété : la gratitude qui revenait à ton grand-père, je te la donne à toi (qui, en tant que fils, me la devait à moi ?) Remplaçant la situation d’interlocution que constitue la discussion sur un lit d’hôpital par un échange nécessairement asymétrique, le père transforme une dette, réelle ou supposée, en un don (dans sa lettre, Jérôme Lindon passe ainsi du verbe « devoir » au verbe « offrir ») qui n’appelle pas de retour. Retour que lui offre tout de même son fils sous la forme d’un livre, écrit dix ans après, qui vient dire sa gratitude pour celui qui ne fut pas son père, Michel Foucault, et pour celui qui le resterait toujours.

Faire le mort, être mort

15Alors : que peut bien changer la mort à une lettre que nous lisons ? Pourquoi une lettre paraît‑elle si importante, si capitale, une fois la mort survenue ? Sauf à lire exclusivement des auteurs contemporains, tout lecteur est habitué à lire les mots écrits par des morts. C’est même devenu l’un des topos de la culture occidentale, la (trop) fameuse conversation avec les morts. Si la grande partie de ce que nous lisons a été écrite par des disparus, pourquoi réserver une place à part aux derniers écrits, à la dernière lettre, aux dernières paroles ? pourquoi ce qui a été dit, écrit, pensé en dernier aurait-il un poids spécial qui pèserait plus lourd, aurait plus de valeur ?

16On peut supposer d’abord une curiosité biographique. Un auteur ou une autrice aimés, une fois mort·e, nous invitera à tout connaître de sa vie, jusqu’à la fin, dans une attitude de vérification : mon écrivain préféré19 s’est conduit jusqu’au bout comme je l’imaginais, il correspond à l’idée que je m’en fais et je ne l’en admirerai que davantage. Réalisant avec mélancolie que je ne lirai plus rien de neuf de lui, je me tourne vers ce qui reste et qui sera la dernière « nouveauté » : ses derniers papiers personnels, les mots qu’il a laissés à ses proches. On a ici affaire à une mort de l’auteur qui vient renforcer le culte, le figer pour toujours dans une attitude de conservation dévote du moindre papier restant. Les derniers mots ou textes lus ne viennent pas modifier la réception d’une œuvre ni la perception d’un écrivain, d’un artiste : ils confirment et entérinent une passion. Comment étaient ces hommes et ces femmes que j’admire quand ils étaient devant la mort ? À cet égard, des anthologies comme La Dernière lettre. Anthologie des derniers mots des grands hommes (2017) viennent combler cette recherche de confirmation par la vie réelle.

17On peut imaginer ensuite, dans une forme de rémanence des fonctions antiques de la lecture, que la lecture de la dernière lettre fait partie d’une préparation plus générale à l’idée de sa propre mort. Notre condition de mortel suppose à la fois une curiosité pour ce dont nous n’avons pas l’expérience, ce dont nous ne pourrons parler nous-même et la conscience d’une communauté de destin. Ainsi, lire des dernières lettres, c’est nécessairement se demander celles que nous écririons en pareille circonstance. Comment se comporter en cas de mort imminente ? Comment être fidèle à soi ? Quelle image laisser et transmettre dans ses dernières paroles ? Lisant des lettres d’inconnus, je fais l’expérience à travers eux de ce qui ne m’arrivera probablement pas mais dont je pourrais m’inspirer, le moment venu. Lisant des lettres d’auteurs célèbres, je me rappelle qu’ils sont comme nous mortels, qu’ils avaient leurs faiblesses, leurs mesquineries, mais aussi leurs grandeurs jusque dans les attitudes du commun des mortels.

18Et puis enfin, la lettre permet à celui ou celle qui prend la plume une dernière fois, de (prévoir de) dire encore quelque chose, même une fois mort·e. Magie d’un écrit qui est conçu, prévu pour survivre à son rédacteur. C’est en cela que l’épistolaire à destination posthume fascine. Tout lecteur de La Promesse de l’aube de Romain Gary se souvient nécessairement du stratagème imaginé par la mère du héros écrivant des dizaines de lettres à l’avance pour faire croire à son fils qu’elle était encore vivante et ne pas le désespérer en pleine guerre. La lettre peut être conditionnée à la mort et c’est le pouvoir qu’exercent toutes les lettres qui commencent ainsi : « quand tu liras cette lettre, c’est que je ne serai plus… 20» Pas de lettre sans la mort. On ne saurait tout avoir : la personne aimée ou ses paroles d’adieu. Mathieu Lindon ne pouvait pas avoir son père vivant et sa déclaration de gratitude : c’était l’un ou l’autre et encore il a pu avoir l’un, puis l’autre. La lettre de Jérôme Lindon — supposons qu’elle soit bien la même « en vrai » et dans le récit de Mathieu Lindon, faisons crédit à son fils de s’être contenté de la recopier, peut-être pas intégralement ? — nous rappelle opportunément cette terrible puissance de l’épistolaire qui parvient à entretenir l’illusion d’une communication, à faire parler les morts, et à envoyer des messages qui semblent venus d’outre‑tombe, alors qu’ils ont bien été écrits par un vivant et que seule leur transmission a été différée. Devant le silence persistant de son correspondant Eugène, Guibert s’agace et imagine, à moitié sur le mode de la plaisanterie, à moitié par souci de culpabilisation, qu’il pourrait faire comme s’il était vivant, comme la mère de Romain Gary :

Je t’écris plus qu’il ne le faudrait, j’ai plusieurs lettres d’avance et je pourrais même te faire croire, avec la complicité d’un ami, que je suis bien vivant alors que je suis mort depuis longtemps21.

19Faire comme si on était vivant, alors qu’on est mort : voilà ce que la lettre permet. Puissance d’illusion incroyable qui peut prolonger l’existence d’un nous, certes jamais pour très longtemps et toujours sans réciprocité. À l’inverse, Guibert peut aussi écrire, boudeur, à Sophie Calle : « Mais je n’ai pas envie de vous écrire. J’ai envie de faire le mort22. »« Faire le mort », c’est-à-dire ne pas écrire de lettre, déclaration épistolaire bien sûr et donc contradictoire. Faire le mort et ne pas répondre à un courrier, décider que ce sera le dernier est évidemment un privilège de vivant, qui s’ignore en tant que tel. C’est peut‑être le sens à donner à la dernière lettre d’Eugène Savitzkaya, datée de la naissance d’Hervé Guibert et lui racontant post mortem un voyage qu’ils avaient prévu de faire ensemble sur les traces de la mère de l’auteur belge et qu’Eugène accomplit donc sans Hervé : du vivant d’Hervé, Eugène ne répondait presque jamais à son correspondant plus qu’assidu. Le voilà mort, il n’écrira plus, il devient dès lors impossible de décider de ne plus lui répondre. Ne reste qu’à lui écrire une lettre posthume et essayer vainement de réparer ce qui ne peut plus l’être. Faire comme si l’autre était vivant et qu’il pouvait vous lire, en sachant qu’il ne vous répondra pas. La dernière lettre à un mort ne remplit évidemment pas le même rôle que la dernière lettre d’un mort : dans le premier cas, c’est un tu qui se tait pour jamais, c’est un nous qu’on évoque, et au fond c’est pour soi qu’on écrit. À peine une lettre en somme. Dans le second cas, c’est à un nous qu’on dit adieu, c’est un je qui ne sera bientôt plus mais c’est encore à un tu qu’on s’adresse. Pleinement une lettre. Si tout se passe comme prévu, la missive parviendra à destination et même si vous ne pourrez de toute façon pas entendre ni lire la réponse, vous êtes parvenu à entretenir une dernière fois quelque chose comme une correspondance. On ne le dira sans doute jamais assez : c’est le destinataire qui fait la lettre.