Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Février 2019 (volume 20, numéro 2)
titre article
Mélodie Simard-Houde

De paradoxes en oxymores : une relecture nécessaire de Saint‑Exupéry

Olivier Odaert, Saint‑Exupéry écrivain. Poétique et Politique de la gravité, Louvain : Presses universitaires de Louvain, 2018, 214 p., EAN : 9782875586797.

1L’entreprise d’Olivier Odaert, professeur à l’École supérieure des arts de Tournai (Belgique), dans Saint‑Exupéry écrivain est ambitieuse à plus d’un titre. D’abord parce qu’en tant que version remaniée d’une thèse soutenue en 2012 à l’Université catholique de Louvain, l’étude, malgré sa relative brièveté (214 pages), est dense, érudite et multidimensionnelle. En effet, O. Odaert combine, souvent avec bonheur, parfois avec un éclectisme surprenant, plusieurs approches critiques que l’on pourrait croire contradictoires. C’est là le premier des paradoxes de son ouvrage, que j’exposerai tout d’abord, avant de montrer en quoi l’approche d’O. Odaert se montre paradoxale également dans un tout autre sens, en ce qu’elle se positionne contre plusieurs idées reçues de la critique, tant sur le plan de l’analyse littéraire de l’œuvre que de la perspective éthique qu’on peut en extraire.

Situer Saint‑Exupéry

2Après une ouverture relevant de la sociologie de la littérature, qui rend compte de la part du discours éditorial dans la posture de témoin associée à Saint‑Exupéry, O. Odaert situe doublement l’œuvre littéraire de celui‑ci. Il l’inscrit d’abord au sein de la littérature d’aviation puis parmi les écrits philosophiques de son temps. De ce fait, la perspective qui sous‑tend l’analyse est double, qui emprunte, a priori, à l’histoire des représentations (mais aussi, ce faisant, à la poétique) et à l’histoire des idées. Un des principaux objectifs du livre, conséquemment, est « de situer […] Saint‑Exupéry dans l’histoire de la littérature et des idées avec l’espoir, entre autres, que les recherches qui lui seront consacrées sauront désormais prendre en compte la complexité de sa position dans le champ et l’ambivalence de sa posture » (p. 194).

3Cette double contextualisation appelle avec une grande cohérence les deux parties qui constituent le livre et divisent l’analyse en deux axes : poétique et politique. La première partie, « Initiations », est consacrée à l’étude de la poétique de Saint‑Exupéry, comprise dans l’écart qu’elle ménage vis‑à‑vis quelques romans aéronautiques contemporains marquants des années 1910‑1920, principalement ceux de Gabriele D’Annunzio (Forse che si forse che no), de Joseph Kessel (L’Équipage) et de Louise Faure‑Favier (Les Chevaliers de l’air). La seconde partie, « Filiations », mène à l’examen de l’éthique et de la politique que porte l’œuvre exupérienne, dans un dialogue avec l’histoire des idées. Celui‑ci entraîne O. Odaert à situer Saint‑Exupéry en continuateur de Nietzsche et en précurseur des penseurs de la philosophie morale de l’après Seconde Guerre mondiale, représentés par Sartre et Arendt.

4Si la sociologie de la littérature affleure ponctuellement dans l’ouvrage, si la perspective retenue n’est pas éloignée de la sociocritique, en ce qu’elle ouvre l’œuvre exupérienne sur un ensemble sémiotique contemporain qui la dépasse, l’histoire des représentations et l’histoire des idées en constituent explicitement les grandes lignes de traverse. Toutefois, on peut noter qu’une autre approche structure plus en profondeur, quoique implicitement, l’analyse poétique dans la première partie du livre : l’interprétation des principaux récits de Saint‑Exupéry (de Courrier Sud à Citadelle) convoque de manière appuyée l’approche philosophique d’inspiration psychanalytique de Bachelard, l’archétypologie et la mythocritique de Durand. Citant également Jung et, plus abondamment que ce dernier, Éliade quant à son travail sur la notion d’initiation, l’analyse d’O. Odaert accorde une place très importante à l’étude de la symbolique et des archétypes dans l’œuvre de Saint‑Exupéry. Ce choix, s’il est maîtrisé et soutenu par une analyse délicate des textes, étonne dans la mesure où ces références paraissent datées et auraient pu être davantage accompagnées par des études plus récentes en matière de mythologies modernes, d’histoire culturelle, d’histoire des représentations et des imaginaires. Il aurait fallu à tout le moins souligner la volonté — si elle est telle — de replacer Saint‑Exupéry dans un horizon philosophique qui lui est presque contemporain. Or, les références mentionnées sont plutôt convoquées comme appuis argumentatifs que mises à distance, ainsi que le voudrait leur maniement à titre de sources quasi contemporaines de l’œuvre analysée.

5En ce sens, tout se passe comme si l’horizon de références annoncé par la volonté de replacer Saint‑Exupéry dans les discours littéraires et philosophiques de son temps n’était pas tout à fait rencontré, ou rencontré mais avec un certain décalage, puisqu’à l’attente d’appuis théoriques plus actuels se substitue la lecture symbolique et archétypale qui repose sur des travaux anciens. Si les réflexions de Bachelard et de Durand ont pu fonder à leur époque la pertinence et la légitimité de l’étude de l’imaginaire, et ce, avec une force de conviction qui leur confère une place de choix dans l’histoire de la critique littéraire du xxe siècle, il paraît ainsi étonnant de revenir à leurs analyses avec une confiance aussi grande que celle d’O. Odaert. Ce dernier, pour autant, tient à distance certains excès interprétatifs de la critique psychanalytique, qui a pu voir, par exemple, dans Le Petit Prince l’incarnation d’un « fantasme de la régression vers la mère » (p. 100). Néanmoins, O. Odaert revendique une analyse symbolique de l’œuvre, qui accorde beaucoup de poids aux significations décrites dans L’Air et les Songes, L’Eau et les Rêves et Les Structures anthropologiques de l’imaginaire. C’est donc au prisme des analyses de Bachelard, de Durand ou d’Éliade, qui exercent un fort tropisme sur l’auteur, que les significations des symboles du jour et de la nuit, de l’or, du mythe d’Orphée, du serpent, du puits ou de la figure archétypale de l’enfant sont décortiquées.

6Et pourtant, malgré ce soubassement critique qui oriente puissamment la lecture qu’O. Odaert produit de Saint‑Exupéry, force est d’admettre que l’objectif initial de situer l’auteur parmi les discours littéraires et philosophiques de son époque est rencontré. En ce sens, l’étude d’O. Odaert n’éclaire pas que les récits exupériens. Par exemple, convoquer Éliade de près afin d’étudier les mécanismes de l’initiation dans les romans de Saint‑Exupéry conduit aussi O. Odaert à proposer plus largement une interprétation nouvelle des romans aéronautiques — de manière générale — en terme de récits initiatiques. En distinguant plusieurs canevas, schématisés sous la forme d’une typologie des rituels initiatiques (p. 67‑82), O. Odaert trace une lecture historique de l’évolution des intrigues qui campent des aviateurs, et se trouve mieux à même de définir la spécificité de Saint‑Exupéry. De semblable manière, l’analyse du mythe d’Orphée, que l’écrivain adapte dans Courrier Sud, aboutit aussi à une mise en relation fertile de l’œuvre avec son époque : comme d’autres auteurs, tels Cocteau ou Segalen, Saint‑Exupéry s’est inspiré du mythe orphéique, mais en le liant de manière originale au thème de l’aviation, qui appelle plutôt, à première vue, un schème ascensionnel qu’une descente aux enfers. En somme, la lecture d’O. Odaert convainc parce qu’en dépit de ses références que l’on peut considérer comme datées, elle réussit à équilibrer et à tenir avec finesse la lecture symbolique des textes de Saint‑Exupéry et leur ouverture sur l’horizon littéraire et politique où ils ont pris place.

La conquête d’une légitimité deux fois paradoxale

7Saint‑Exupéry écrivain rencontre également un autre de ses objectifs principaux, celui de prendre pour objet premier d’analyse le travail littéraire et poétique de représentation chez Saint‑Exupéry. Cette volonté appelle la mise à distance du « réel », des lectures biographiques comme des lectures philosophiques de l’œuvre, et exige d’aller à l’encontre, au moins pour un temps, de la posture prédominante de l’auteur en témoin. On touche ici un nœud problématique qui traverse en filigrane le travail d’O. Odaert et qui a contribué pour partie à orienter ses prises de position et ses interprétations : il s’agit de déconstruire ou, du moins, de complexifier l’association durable de Saint‑Exupéry aux figures du témoin, de l’aviateur et du reporter. « Saint‑Exupéry ne parviendra jamais à être, aux yeux du public, autre chose qu’un témoin de ses propres aventures », rappelle O. Odaert au seuil de son propos, pour résumer la fortune de l’auteur et de son œuvre, dont l’aspect littéraire n’est pas l’élément le plus prégnant (p. 7).

8En guise de première étape de déconstruction du lieu commun faisant de Saint‑Exupéry un simple témoin de ses aventures, le chercheur s’attarde à l’instauration originelle de cette posture d’auteur dans le discours péritextuel des éditeurs. Dès la publication de Courrier Sud aux Éditions de la N.R.F. en 1929, André Beucler, préfacier choisi par Gallimard, oriente la réception de l’œuvre en insistant sur l’authenticité des « impressions » livrées par Saint‑Exupéry, en vertu de son métier d’aviateur (p. 9). Comme O. Odaert le souligne, ce choix est tributaire d’orientations éditoriales outrepassant le cas de Saint‑Exupéry, puisqu’elles ont pour but de tirer profit de la vogue du document et de la littérature vécue dans l’entre‑deux‑guerres. La stratégie est presque trop efficace : dès lors, Saint‑Exupéry ne pourra se défaire de « sa réputation d’auteur documentaire, proche de la figure du reporter journalistique » (p. 12). Si O. Odaert surdétermine légèrement la nouveauté de cette posture en 1929, à une époque où le reportage et la littérature de témoignage sont déjà solidement ancrés dans le champ littéraire français, il voit juste en percevant en elle l’origine de la dualité problématique de Saint‑Exupéry, aviateur et écrivain, dualité que ce dernier traduira symboliquement et narrativement dans ses récits. En effet, l’aviateur et l’écrivain participent d’une même éthique. Tous deux figures du « lien », ils se donnent pour tâche de tisser une communauté humaine, une « terre des hommes ».

9Ce « Saint‑Exupéry témoin » a teinté toute la réception critique ultérieure de l’œuvre (à commencer par la préface de Caillois, en 1953, qui légitime son entrée dans la Pléiade en contournant la question de la valeur littéraire !). Contre cette posture d’auteur — en partie le fruit de volontés extérieures —, qui a déterminé « la domination du point de vue personnaliste sur [l’]œuvre » (p. 19), O. Odaert propose un retour nécessaire au « Saint‑Exupéry écrivain », recentré sur l’analyse poétique : « il s’agit [d’] envisager [l’œuvre] de manière autonome, c’est‑à‑dire sans la réduire à ses causes biographiques, et sans la considérer uniquement comme la trace lisible de la pensée d’un personnage historique » (p. 21).

10Par conséquent, toute l’entreprise d’O. Odaert est paradoxale, au premier sens de ce mot, puisqu’elle se positionne résolument contre certains lieux communs de la critique consacrée à l’écrivain, et ce, à de rares exceptions près. Le chercheur vise toutefois moins à invalider les lectures antérieures de Saint‑Exupéry que, dans l’adoption de cette posture, à les renouveler radicalement en modifiant leur angle de vue, et à mettre fin, en quelque sorte, à une série de malentendus à propos de l’œuvre de l’aviateur‑écrivain.

11Autrement dit, et pour prolonger la double contextualisation évoquée précédemment, il s’agit pour O. Odaert d’opérer une relecture de l’œuvre en deux temps, qui est aussi une double réhabilitation de Saint‑Exupéry aux panthéons de la littérature française et de l’histoire des idées. Ce travail de légitimation teinte fortement le propos, mais se trouve pleinement assumé. En ce qui concerne la littérature, O. Odaert accorde une attention entière (et souvent très fine) à la poétique de l’œuvre, qu’il traque principalement dans les symboles, les archétypes, mais aussi dans les structures et schèmes narratifs des romans (Courrier Sud, Vol de nuit, Le Petit Prince, Citadelle) et des témoignages (principalement Terre des hommes et Pilote de guerre, mais aussi, dans une moindre mesure, les reportages de l’auteur). La légitimation de l’auteur, dans la première partie, s’observe ainsi dans la quête parfois un peu insistante de l’« originalité » ou de la « spécificité » des écrits de Saint‑Exupéry au sein des autres œuvres de son temps qui ont abordé le sujet de l’aviation. En ce sens, la volonté de situer Saint‑Exupéry dans son époque se trouve soumise à la recherche d’une légitimité littéraire de l’écrivain, laquelle doit reposer, indique implicitement O. Odaert, sur la valeur de l’originalité. Observée d’un regard formé par l’histoire culturelle et les approches médiatiques de la littérature, la démarche peut faire sourciller, dans la mesure où elle rappelle la prégnance d’une conception traditionnaliste de la littérature, en vertu de laquelle l’originalité serait le gage de la littérarité et le propre des grands auteurs, ceci légitimant l’étude de cela. Or, chaque producteur culturel ne remet‑il pas en jeu les grands récits et les mythes de son époque, dans une constante dynamique de reprise et de mise à distance qui mérite à elle seule une analyse littéraire ? Il faut toutefois souligner qu’en fin de compte, « la singularité » de la poétique de l’aviation de Saint‑Exupéry apparaît de façon convaincante.

12Cette singularité poétique — dont je décrirai plus loin les motifs — débouche dans un second temps sur la formation d’une éthique. Sur le plan des idées, le geste de réhabilitation de Saint‑Exupéry ne repose plus sur la valeur d’originalité mais, tout au contraire, sur la réinscription de l’écrivain dans une généalogie intellectuelle et philosophique, entre la continuité du renversement des valeurs du platonisme, que Saint‑Exupéry hérite de la lecture de Nietzsche, et la préfiguration de l’éthique de la responsabilité de Sartre et d’Arendt. À cet égard, la lecture d’O. Odaert est toujours paradoxale en ce qu’elle défend la fertilité de l’héritage nietzschéen chez Saint‑Exupéry, contre les raccourcis intellectuels qui fondent parfois la mise au ban du philosophe allemand en le classant aux rangs des défenseurs d’un totalitarisme avant la lettre. O. Odaert propose aussi de déconstruire des préjugés parents qui teintent la réputation de Saint‑Exupéry depuis la Deuxième Guerre mondiale, non pas en raison de sa conduite ou de ses prises de positions politiques, mais de par son refus de tout engagement, du côté de Vichy comme des gaullistes. L’engagement de Saint‑Exupéry, plus moral qu’idéologique, et reposant sur un idéal de « réconciliation » humaniste, pour O. Odaert, a conduit malheureusement à une absence de classification idéologique de l’écrivain, laquelle a eu pour conséquence son oubli dans les « limbes » au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, auteur « éternellement suspect, éternellement présumé innocent » (p. 160). L’ouvrage se donne donc aussi comme but fondamental de restituer la pensée de Saint‑Exupéry sans a priori politique, à partir de ce qu’en révèle l’analyse poétique.

L’envol à rebours

13En plus d’être fertile, cette posture qui prend le contrepied de la critique traditionnelle s’offre d’une certaine manière à une lecture métatextuelle. C’est‑à‑dire qu’elle réitère sur le plan scriptural les conclusions des analyses d’O. Odaert quant à la singularité et au caractère paradoxal de l’œuvre de Saint‑Exupéry en son temps. Tout se passe comme s’il y avait écho entre l’écart que Saint‑Exupéry ménage avec l’imaginaire aéronautique de son époque et celui qu’O. Odaert établit avec la critique exupérienne. Pour le formuler autrement, la posture du chercheur semble comme rejouer celle d’un auteur dont l’œuvre fit de l’oxymore sa « figure emblématique » (p. 190), dans un renversement de l’imaginaire aéronautique et, plus profondément, de l’éthique platonicienne.

14La première conclusion importante d’O. Odaert établit que contrairement aux apparences, Saint‑Exupéry, dès Courrier‑Sud, ne reprend pas tous les éléments prototypiques du roman d’aviation des années 1920. Celui‑ci trace habituellement l’épopée d’un héros solaire aspirant à l’élévation spirituelle associée à l’espace céleste, mais se trouvant attiré au sol par une femme tentatrice, incarnant « la paresse des plaisirs charnels » (p. 31), l’obscurité, l’espace terrestre et domestique. En ce sens, l’aviateur est couramment un « héros du détachement, qui doit renoncer aux tentations terrestres, incarnées par la femme, pour s’accomplir dans l’envol sans limites qui fera de lui une créature céleste » (p. 32). Certes, les grandes lignes de cet imaginaire dominant sont exemplifiées par O. Odaert dans une poignée de romans réalistes choisis à propos ; elles sont néanmoins justes, et leur mise en relief repose sur une bonne connaissance de la littérature aéronautique de l’époque et des recherches sur le sujet (tels les ouvrages de l’historien américain Robert Wohl), bien qu’on aurait pu souhaiter, à cet égard, une bibliographie enrichie des nombreux travaux plus récents consacrés à la question. Je pense notamment aux recherches sur l’imaginaire de l’aérostation, d’Alain Montandon1 ou de Marie Thébaud‑Sorger2, qui auraient conféré une plus grande profondeur historique à l’étude de l’imaginaire du vol que Saint‑Exupéry infléchit.

15Quoi qu’il en soit, la mise en évidence des topoï du roman d’aviation demeure juste et permet d’illustrer, par contraste, comment Saint‑Exupéry plie l’imaginaire aéronautique à sa sensibilité et à son expérience. Suivant une « inversion du platonisme », dont O. Odaert trouve l’origine chez Nietzsche (p. 108), le ciel devient pour l’aviateur objet de tentation, tandis que la terre se fait horizon désirable, point vers lequel tend le pilote. Le schème de l’ascension, ainsi, laisse place au schème de la descente, d’où l’exploitation libre du mythe orphéique par Saint‑Exupéry. Au lieu de chercher à « s’extraire du monde terrestre » (p. 36), comme le veut l’imaginaire antique du vol, l’aviateur se démarque par une volonté de retour au sol. O. Odaert spécifie toutefois qu’il ne s’agit pas non plus d’une simple inversion des valeurs, qui ne ferait que reconduire une dichotomie, puisque les images associées respectivement aux mondes terrestre et céleste en viennent à se contaminer, le ciel étant aussi lieu « du repos et de l’intimité » (p. 40), à l’instar de la maison, tandis que la représentation de la terre n’est pas purement péjorative ni opposée au ciel. Il s’agit plutôt, selon O. Odaert, d’une « conjonction », ou encore de la « fécondation mutuelle » de ces deux espaces (p. 42‑43).

16Pour n’en donner qu’un exemple, le ciel, typiquement le domaine du héros solaire, associé à l’astre du jour, devient chez Saint‑Exupéry l’espace autrement obscur du « vol de nuit », tandis que la terre dévoile à l’aviateur l’or de ses champs. Cette contamination des registres, pour O. Odaert, « contredit […] la lecture canonique du livre, en instaurant un climat nocturne plus proche de la “nuit divine” des romantiques que des ténèbres effrayantes contre lesquelles tout héros diurne doit lutter » (p. 55). Elle démarque d’autant Vol de nuit des romans d’aviation contemporains par l’activation d’un réseau d’images inédites associées au vol (images de la nuit, du crépuscule, de la descente, de l’intimité). Cette inversion est aussi celle de la quête du pilote exupérien, désormais « menacé […] par les excès de sa vertu ascensionnelle » (p. 57), en mal de « la sécurité terrestre de l’existence quotidienne » (p. 58). Le constat est étonnant, qui dit finalement le caractère excentrique, sur le plan de l’imaginaire aéronautique, d’un auteur pourtant souvent étudié comme l’un des principaux représentants de la littérature aéronautique française3.

17Par ailleurs, figure de la conjonction des univers, l’aviateur connaît un parcours initiatique, et ce, dans tous les romans d’aviation étudiés par O. Odaert. Dans le roman exupérien, cependant, ce parcours serait plus spécifiquement tendu vers le sacré. L’initiation héroïque y laisse place à un changement ontologique plus profond, par lequel l’aviateur accède à « un autre monde » (p. 69). Pratiquant déjà le vol à l’orée des récits exupériens, l’aviateur voit son épreuve initiatique se modifier : celle‑ci « ne consiste pas à se détacher du monde ou à en décoller, mais bien à retourner sur la terre » (p. 70). Elle est quête d’une « communion terrestre » qu’O. Odaert voit annoncée dès Courrier Sud et Vol de nuit, puis réapparaître de façon « obsessionnelle dans tout le reste de l’œuvre » (p. 73). C’est en ce sens que l’aviateur exupérien, « héros du retour et du lien » (p. 83), est une figure en quête de gravité, de ce qui le relie à la terre et aux autres hommes. Au terme de la progression argumentative convaincante de la première partie, O. Odaert interprète cette volonté de retour comme une « nostalgie des origines », et plus particulièrement de l’enfance, perceptible dans l’ensemble de l’œuvre et culminant dans Le Petit Prince (p. 83). À rebours de l’avancée du progrès qui fonde bien souvent l’imaginaire de la technique et les romans d’aviation, la structure narrative des récits de Saint‑Exupéry tend ainsi vers « un monde archaïque et secret » (p. 90). Il serait fort intéressant, dans un travail ultérieur, de prolonger ces conclusions sur l’imaginaire exupérien par une approche sociocritique ; celle‑ci pourrait chercher à montrer ce que ce rapport inversé de l’aviateur au monde terrestre et au temps historique traduit des imaginaires sociaux de son époque.

L’aviateur attaché

18La deuxième partie, qui analyse l’éthique et la politique de l’œuvre, s’appuie directement sur les conclusions de la première partie, traçant une progression très cohérente et à l’évidence très réfléchie, qui constitue l’une des forces de l’ouvrage. En effet, la structuration de l’ensemble conduit à tirer le maximum de conséquences de l’interprétation poétique sur les plans éthique et politique, O. Odaert ne s’autorisant la prise en compte de ces derniers qu’en regard de l’analyse poétique qu’il s’est donnée comme objet premier. Cette progression indique que le texte — ou la représentation littéraire — forme l’origine de l’éthique exupérienne et la source qui doit renseigner le chercheur à ce sujet.

19L’« inversion du platonisme » opérée par Saint‑Exupéry, et repérable dans la poétique de ses récits, est alors interprétée comme le fondement d’une éthique qui, à la valeur platonicienne de « vérité », substitue la valeur humaniste et subjective de la « vie ». Ce renversement n’est pas sans rappeler la valeur nouvelle que les défenseurs du reportage et de la littérature vécue attribuent à la perception subjective d’un témoin depuis la fin du xixesiècle, filiation peu exploitée par O. Odaert mais qui aurait pu venir enrichir et renforcer l’interprétation. En effet, les travaux sur le reportage ont montré la prégnance de la mise en valeur de la subjectivité du témoignage journalistique dès le dernier tiers du xixe siècle. La défense de la valeur du regard subjectif et du style du reporter permet de légitimer le reportage écrit, proche d’un travail littéraire, par opposition à la capture plus mécanique de l’appareil photographique. Ainsi, un reporter précurseur comme Pierre Giffard a cherché dès les années 1880 à ériger le journalisme en littérature, conversion qui appelle aussi une reconfiguration des valeurs : « Le reportage ne se contente donc pas de recomposer la réalité selon les lois de la fiction, il tente de surmonter l’hétérogénéité du texte et du monde en faisant de la littérature une catégorie du réel », écrit à son sujet Myriam Boucharenc4. C’est aussi dans ce sillage que s’inscrit, d’une certaine manière, le renversement des valeurs opéré par Saint‑Exupéry, tel que le décrit O. Odaert, en le rapportant toutefois davantage à l’influence de Nietzsche.

20En effet, de la même manière que le renversement des représentations de la terre et du ciel fonde moins une vision dichotomique de l’espace qu’une conjonction des espaces chez Saint‑Exupéry, le renversement des valeurs donne moins lieu à une séparation sans retour qu’à une quête du lien. L’image du lien, ou du fil, « incarne les valeurs qui seront opposées à la légèreté ascensionnelle des héros aux pieds ailés » (p. 113). Saint‑Exupéry, pour O. Odaert, remet en question l’idéal de liberté et de détachement associé à la conquête de l’espace céleste pour revaloriser l’attachement : attachement à la terre, aux hommes et aux femmes qui l’habitent. L’aviateur incarnerait dès lors « un héroïsme de l’attachement, de la liaison : ce qui compte avant tout, c’est de rallier l’escale » (p. 116). Il me semble qu’en cela, Saint‑Exupéry est toutefois moins singulier qu’il ne fait vibrer — certes, à sa manière —, une corde centrale de l’imaginaire aéronautique et médiatique de son époque, qui voit dans les aviateurs des figures modernes de la liaison et de la communication, au même titre que les reporters. À nouveau, ici, la réflexion aurait sans doute pu s’enrichir de la prise en compte de tout un autre pan de l’imaginaire social, outre la seule filiation de l’histoire des idées. La piste qui appellerait à situer Saint‑Exupéry dans l’imaginaire médiatique de son temps reste ouverte à des analyses futures.

21Figure du lien et de la relation, l’aviateur exupérien se démarque toutefois par sa vertu, « la gravité », et par sa quête de « la conservation de [ses] relations au monde » (p. 121). En conséquence, il réinvestit aussi certaines des valeurs associées à la sphère terrestre dans la poétique de l’auteur : « la vie, le lien, et la féminité terrestre, ventrale, maternelle » (p. 122). Il cherche « à rallier et relier, valorise le lien charnel, affectif, matériel » (p. 123). Et c’est aussi en cela que l’aviateur et son double, l’écrivain, se ressemblent et constituent au fond les deux facettes d’une même fonction : « Le narrateur, le raconteur d’histoire, est aussi, à sa manière, un héros de la relation, et c’est en fabriquant du langage qu’il relie l’homme au monde et à ses congénères », écrit O. Odaert à propos de Terre des hommes (p. 124). Au bout de ce parcours, la « nécessité de l’engagement des témoins » s’impose comme une conséquence de la recherche du lien et de l’attachement (p. 125) ; elle fonde la posture de témoin engagé de Saint‑Exupéry, dont le rôle, une fois devenu écrivain, « est de réarticuler le langage au monde et partant le sujet au réel » (p. 126) — une ambition qui me semble résonner fortement avec celle que M. Boucharenc, citée plus tôt, attribuait aux premiers reporters, soit de « surmonter l’hétérogénéité du texte et du monde en faisant de la littérature une catégorie du réel ».

22Tisser des liens serait donc aussi faire preuve d’imagination littéraire, de subjectivité (à titre de témoin), afin de transmuer le monde. C’est en ce sens que pour O. Odaert, l’éthique exupérienne, telle qu’elle se construit dans la maturation poétique de l’œuvre, devient de plus en plus lisible au fil du temps, par exemple dans Pilote de guerre, et offre un engagement moral (mais non idéologique) contre le totalitarisme, qui est lui‑même « logique de déshumanisation […], suppression totale de tout lien » (p. 129). Il se dégage en somme des récits exupériens une « morale » ou une « éthique de la responsabilité » (qu’O. Odaert nomme aussi parfois « éthique du lien ») et une « posture résolument humaniste, qui soumet la vérité à l’accomplissement de l’homme » (p. 143). La responsabilité des héros, des hommes, en ce sens, est de « répondre de ceux auxquels ils sont liés » (p. 153).

23Enfin, O. Odaert s’emploie, avec une grande force de conviction, à montrer en quoi cette conception éthique préfigure et rejoint les réflexions de Sartre et d’Arendt sur la notion de responsabilité — collective ou individuelle, judiciaire ou morale —, telles qu’elles se sont constituées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans le sillage des procès des nazis. En vertu de la réflexion sur la notion de responsabilité portée par la poétique exupérienne, O. Odaert peut voir en Saint‑Exupéry un penseur « moderne », voire « avant‑gardiste », qui a mis en évidence la « condition relationnelle » de l’homme (p. 165). Par là, O. Odaert se situe une dernière fois contre la critique, qui a pu voir en Saint‑Exupéry un écrivain traditionnaliste sinon réactionnaire, déployant un « “nietzschéisme de convention” » et l’« “héritage du christianisme” » (p. 156). Tout en concédant le caractère parfois suranné de certaines formules ou de formes élues par l’écrivain, O. Odaert montre que la morale humaniste, déterminée par les modalités poétiques de la représentation de l’expérience d’aviateur, a profondément teinté les prises de positions de Saint‑Exupéry, démocrate et « résolument opposé aux totalitarismes » (p. 157). Le rappel de quelques grandes lignes de la position politique de l’auteur, notamment au cours de la guerre d’Espagne — qu’il a couverte à titre de reporter pour L’Intransigeant et pour Paris-Soir — et de la Seconde Guerre mondiale, achève la démonstration.


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24Si l’on peut regretter certains manques, comme l’étude plus approfondie de l’imaginaire aéronautique, ou encore la prise en compte plus large de l’imaginaire médiatique et, ponctuellement, du contexte de publication des reportages de Saint‑Exupéry5, si l’on peut aussi reprocher, comme je l’ai dit, le choix des références critiques les plus prépondérantes, qui confèrent à l’analyse, par moment, un aspect un peu « suranné », force est d’admettre que ces critiques ne touchent que l’aspect superficiel de l’ouvrage. On peut saluer plus largement la réussite de l’entreprise d’Olivier Odaert, qui témoigne d’une profonde cohérence et ne peut manquer d’infléchir les lectures futures de l’œuvre de l’aviateur‑écrivain. Dans son ensemble, l’ouvrage décale certainement le regard et offre une interprétation novatrice de la poétique littéraire de Saint‑Exupéry et de ses implications politiques. Si l’interprétation éthique et politique peut sembler finalement presque plus importante que la lecture littéraire, dans la mesure où elle en est l’aboutissement et le point de mire, il est plus juste de dire que ces deux aspects sont étroitement imbriqués dans Saint‑Exupéry écrivain. C’est donc une vaste entreprise de relecture de l’œuvre exupérienne qui est proposée, entreprise réconciliatrice qui devrait permettre aux lecteurs et à la critique de nouer un dialogue neuf avec elle.

25En un dernier oxymore, rappelons que l’écrivain, à contre‑courant de « l’aventure moderniste » (p. 190) du roman du xxe siècle, a pourtant élu un métier — et un symbole — moderniste par excellence : l’aviation. C’est un peu cette contradiction, cet écart trop vaste entre l’apparence et le propos, qui a longtemps masqué l’écrivain sous l’aviateur. Et c’est cet écart qu’O. Odaert cherche à compenser en donnant tout d’abord à voir, sur la couverture de son livre comme en ses pages, Saint‑Exupéry écrivain, attablé à sa table de travail, une plume à la main.