Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Janvier 2019 (volume 20, numéro 1)
titre article
Laurent Angard

Au prisme de Dumas, Gaspard de Cherville

Guy Peeters, Gaspard de Cherville, l’autre « nègre » d’Alexandre Dumas, Paris, H. Champion, 2017, 549 p., EAN 9782745333476

1Il n’est pas aisé d’écrire un livre sur un écrivain mineur, voire oublié, par l’histoire littéraire. Particulièrement si celui‑ci s’est (re)trouvé presque par hasard dans le sillage de Dumas‑père, polygraphe prolixe et opportuniste. Les documents sont rares, et l’enquête devait donc être menée à travers les strates et les interstices des textes et des correspondances d’auteurs, à l’affût du moindre détail qui ferait sens pour mieux comprendre qui fut Gaspard de Cherville. C’est ce qu’affirme d’emblée Guy Peeters, lecteur méticuleux des lettres, articles et romans de Cherville, dans son courageux ouvrage biographique consacré à Gaspard de Cherville, l’autre « nègre » d’Alexandre Dumas. Courageux, en effet, car il est parvenu, malgré les embûches que rencontrent tous les chercheurs, à se frayer une voie d’accès à la connaissance solide du marquis, qui fut pendant vingt ans le collaborateur d’Alexandre Dumas.

2L’ouvrage est charpenté par une logique efficace et particulièrement parlante. Tripartite, la biographie du marquis se nourrit de la figure tutélaire de Dumas (ou plutôt des Dumas) qui s’impose. On y trouve donc un « avant‑Dumas (1819‑1852) » (p. 11‑65), un « Aux côtés d’Alexandre Dumas (1852‑1870) » (p. 65‑408) et un « après‑Dumas (1871‑1898) » (p. 409‑525).

L’avant‑Dumas (1819‑1852)

3On sait peu de choses sur la jeunesse de Cherville. Élevé par des parents en désaccord sur son éducation, il est très vite mis au pas par son père qui rêve de lui offrir une carrière militaire, en digne représentant de la gente masculine d’Ancien Régime. Sa mère s’y refuse et préférerait une éducation plus personnelle et aristocratique. Quant au jeune homme, il ne songe qu’à la chasse, aux animaux, à la nature et à Louise Mathieu qui décline sa demande en mariage. Nommé lieutenant de Louveterie, Cherville exerce cette fonction pendant plusieurs années. En 1839, sans que l’on en sache les véritables raisons, il se retrouve à Paris où il mène la grande vie et devient rédacteur adjoint des Annales de la Chambre. Il aime alors la vie des gens de bohème, des jeunes artistes et apprécie tout particulièrement le monde du journalisme. Il s’y essaie d’ailleurs anonymement dès 1841 et, regrette G. Peeters, « ce sont sans doute là ses premiers écrits et il serait bien intéressant de les examiner ». Dans ces années, c’est en compagnie de l’actrice Constance Davenay que l’on voit le marquis. Ensemble, ils ont une petite fille, Marie‑Christine (1844). Malgré ce véritable amour, Cherville se marie par convenance sans aucun doute familiale avec Louise‑Clémence Marguerite de Romaret (1845) qu’il abandonne très vite, sans se séparer d’elle, pour se livrer à une vie de prodigalité et de débauches — il devra rendre des comptes à un administrateur judiciaire pour ces actes1. Il n’évoque jamais sa vie avec son épouse et cette période de sa vie. Cependant, en 1849 ou 1850, il est surpris en flagrant délit d’adultère avec une femme mariée, ce qui affecte son monde, y compris Constance Davenay avec qui il vit en concubinage et a un second enfant, Edmond Georges Bachoué (1851). « Un mois plus tard, c’est le coup d’État perpétré par le président de la République, monsieur Louis Bonaparte ». Cet événement, entre autres, qui fait fuir Dumas à Bruxelles, donne l’occasion à Cherville de fuir aussi la France à l’instar de Hugo, d’Hetzel et des autres exilés français.

Avec Alexandre Dumas et Cie

4C’est donc en 1852 que Cherville, Constance et leurs deux enfants s’exilent à Bruxelles. Il va bientôt être présenté à Dumas qu’il connaît par ses lectures. Dans la ville belge, tout un monde s’organise autour de la littérature et de la politique des exilés. À côté d’Alexandre Dumas, c’est aussi Jules Hetzel qui se fait de plus en plus présent dans la vie de Gaspard de Cherville, devenu « administrateur » du théâtre du Vaudeville. C’est ce théâtre qui représentera la comédie de Dumas‑père, La Jeunesse de Louis XIV, ouvertement censurée par l’Empire. Ce premier « emploi rémunéré » permet de garder la tête haute et d’observer le monde derrière le rideau rouge : caprices, petitesses et ridicules sont le quotidien des acteurs et des figurants. En 1855, l’ami Hetzel l’engage à quitter son emploi ainsi que Bruxelles, pour une ville plus « campagne » : ils prennent la direction de Spa. Cherville y retrouve le plaisir du journalisme sous la houlette d’Édouard Davelouis qui lui demande quelques articles pour le Journal des Casinos. Une amitié franche naît de cet exil et cimente à tout jamais les relations entre les deux hommes. D’autant plus qu’Hetzel décèle chez son ami un véritable potentiel pour l’écriture. D’abord réticent, Cherville produit l’histoire du Grand Lièvre, roman nourri de légendes populaires et de merveilleux. Il écrit ensuite Les Mémoires d’un trop bon garçon, qui est son autobiographie déguisée. Mais Hetzel est un juge redoutable, et mordants sont ses avis. Par conséquent, un parrain doit être désigné pour récrire les œuvres du marquis, ce qu’accepte et comprend volontiers le « jeune » écrivain. Ce sera donc Dumas. Celui‑ci, par le truchement d’Hetzel, récupère le roman Le Grand Lièvre pour « en faire quelque chose » (p. 141). Cherville exulte, Dumas, ce grand écrivain populaire, « c’est la planche de salut » ; sans lui, écrit‑il, « [il] aurai[t] passé un fichu printemps ! » (p. 145). Au‑delà de toutes ses espérances, Dumas le nomme « co‑auteur », et en lettres capitales ! Cherville, c’est officiel, est le nouveau collaborateur du grand écrivain qui n’est pas parvenu à se réconcilier avec Auguste Maquet. Mais « tout en révélant le nom de son “collaborateurˮ Dumas nie sa participation à l’écriture : Cherville n’a été que le rapporteur du conte ». « C’est, affirme encore G. Peeters, un procédé chez Dumas » (p. 148). Ici, le critique s’attarde alors à démontrer que ce cas n’est pas unique à ce moment de la vie de Dumas, mais bel et bien une pratique courante, en appuyant lourdement sur ces dissimulations de sources (voire sur les plagiats) de la part de l’auteur de Henri III et sa Cour. Il en est de même pour les autres romans que Gaspard de Cherville produit, Le Chasseur de Sauvaigne et Les Meneurs de Loups. S’il est indéniable que ces textes sont du marquis (p. 171), les préfaces de Dumas restent ambiguës et n’invitent pas à faire comprendre qu’il existe une réelle collaboration (p. 176). Malgré ces griefs, tout semble convenir à Cherville qui se satisfait ouvertement de sa vie en 1856. Toutefois, le sort en décide autrement, et son petit monde s’écroule : son fils, Edmond, meurt à l’âge de six ans, sa concubine si chérie, Constance, le suit peu après. Son travail en pâtit, le retard s’accumule, la collaboration avec Dumas bat de l’aile. Pourtant, Cherville promet, mais ses promesses de production restent à l’état des velléités à l’instar de la nouvelle Les Louves de Perseigne, qu’il avait imaginée. Dumas agit et va donc le chercher à Spa. Il lui montre l’intérêt qu’il aurait à se réinstaller à Paris. Cherville obéit et quitte la Belgique. Les deux hommes travaillent d’abord ensemble afin de produire des romans, puis c’est le départ pour la Russie de Dumas, qui ne reviendra qu’en mars 1859. Entre‑temps Cherville a écrit La Marquise d’Escoman – sans qu’apparaisse le nom de Dumas –, largement inspiré de son autobiographie, Mémoires d’un trop bon garçon (p. 246). Dumas revient à Paris, mais leur entente se dégrade rapidement à cause d’Émélie Cordier, sa nouvelle maîtresse, qui refuse que la toute récente compagne de Cherville, Emma, les accompagne en Italie. Coup de tonnerre dans la collaboration, il partira, lui restera. Alors que Dumas est acclamé en Italie, Cherville, lui, doit trouver une nouvelle voie pour gagner de l’argent. Mais il a 40 ans et « songe à mettre fin à ses jours » (p. 303). L’ami de toujours, Hetzel, lui conseille alors « de faire œuvre personnelle. » Suivant ce conseil qui le sauve, il décide de « s’occupe[r] avec Jule Noriac, de la rédaction et de la publication dans le Figaro de La Mort de la mort (1861) et il prépare deux romans personnels : Le Dernier Crime de Jean Hiroux et Les Aventures d’un chien de chasse » (p. 303). Alors que « sa plume [était] paralysée lorsqu’il écri[vait] pour Dumas, [elle] se remet à courir sur le papier avec une sorte de frénésie » (p. 305). Quand Le Dernier Crime de Jean Hiroux paraît dans la presse en 1862, Cherville ne le signe pas de son nom – c’est un mauvais roman clame Hetzel, il préfère user d’un pseudonyme, celui de G. de Morlon (de Chennevières), nom d’une arrière‑grand‑mère paternelle. Le second roman est signé par Cherville et reçoit l’approbation de l’éditeur, mais il ne rencontre pas le succès escompté. Malgré ces déboires, Cherville est connu de près ou de loin. Zola ainsi que Jules Claretie, alors âgé de 20 ans, se rapprochent de lui. Le premier dans l’espoir de devenir un des collaborateurs de Dumas, l’autre pour « se faire des relations ». C’est à ce moment que Dumas, rentré d’Italie, refait surface et invite Cherville à renouer un dialogue qui s’était interrompu depuis trop longtemps. Il est accompagné d’une cantatrice, la signora Gordosa : le couple défraie la chronique (Mathilde Shaw, une amie proche de Dumas, en parle dans son autobiographie). Si un ultime soupir d’énergie permet au binôme d’écrire un dernier roman ensemble (ou du moins de reprendre une trame de 1862), Parisiens et Provinciaux, leur collaboration s’arrête juste après. Rejeté par Dumas‑fils, mais toujours reconnaissant à Dumas‑père2, Cherville apprend, en pleine guerre contre la Prusse, la mort de son ancien collaborateur et ami, le 5 décembre 1870.

Seul face à lui‑même : « bâtir des châteaux en Espagne »

5Affecté par la disparition du maître, Gaspard de Cherville continue à écrire et d’envisager mille projets, mais comme le lui reprochait déjà Dumas, ce ne sont que « châteaux en Espagne ». De plus, il se querelle dans les journaux avec Dumas‑fils pour qui les collaborateurs ne méritent aucune attention. Politiquement, le fils n’est pas le père, et Cherville ne partage pas non plus les idées de l’auteur de La Dame aux Camélias qui est dédié au duc de Morny, « cheville ouvrière du coup d’État » de 51. Oublié, Cherville l’est totalement dans la capitale parisienne (p. 425‑427). À 57 ans, les vieux démons reviennent, particulièrement après le décès de sa mère. En effet, il lui était impossible de recevoir l’héritage familial, car vingt‑sept ans auparavant une ordonnance judiciaire prononcée contre lui le lui interdisait. Mais, en 1876, celle‑ci est réexaminée : il peut enfin hériter de sa mère et de sa tante Mme de Pontbellanger. De nouveau sauvé, il se remet à écrire : Muguette (ou « La Braconnière ») paraît en 1877, puis un ouvrage cynégétique, Contes de chasse et de pêche, qui bénéficie d’une certaine notoriété. C’est dans ces années plutôt calmes pour le marquis qu’émergent les nouvelles idées à propos des femmes que Dumas‑fils propage dans un ouvrage au titre surprenant : « Les femmes qui tuent et les femmes qui votent » (p. 443). Ces idées, ces « nouvelles idées » à la Dumas‑fils, inviteraient à permettre le divorce, autoriser la recherche de paternité et accorder aux femmes le droit de vote. Tout cela est une véritable aberration pour Cherville. Le fils n’est effectivement pas le père… Et l’ancien « nègre » rêve de parer ces élucubrations sociétales, en réveillant (Joseph) Proudhon : « La femme amoureuse […] est une femme ivre, écrit‑il en 1880. Laissez‑vous entrer les ivrognes dans la salle de scrutin ? » (p. 444). En 1881, le dernier roman de Cherville paraît, La Piaffeuse (sous le titre Le Marchand d’avoine, dans Le Siècle). Peu de succès cette fois‑ci et des dettes qui s’accumulent. On parle alors d’ériger en l’honneur de Dumas‑père une statue, mais il n’ira pas à l’inauguration, pour encore entendre « dauber » sur les collaborateurs. Il ne reste plus qu’une solution à Cherville, se retirer à la campagne et de s’adonner à la rédaction d’articles pour « La Vie à la campagne » du journal Le Temps. Il lit aussi les romans de Zola qui mettent en scène la vie campagnarde sombre et difficile. Alors que certains n’y voient qu’« un recueil de scatologie » et d’« immondices », lui, Cherville, s’extasie devant les scènes de semailles zoliennes. Il a gardé son optimisme pour la vie à la campagne et pour les paysans. Devenu conseiller municipal, Cherville arrive au bout du chemin en assistant, triste, à la mort de Dumas‑fils (1895) qu’il avait appris à connaître et à accepter. En 1898, Cherville est victime d’une seconde congestion pulmonaire qui lui sera fatale : il s’éteint à Noisy‑Le‑Roi, à l’âge de 70 ans, après une vie pleine, avec des hauts et beaucoup de bas.