Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Janvier 2019 (volume 20, numéro 1)
titre article
Fanny Arama

L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly : « du Shakespeare dans un fossé du Cotentin »

Jules Barbey d’Aurevilly, L’Ensorcelée, édition critique par Pierre Glaudes, Paris : Classiques Garnier, coll. « Classiques jaunes », 2017, 405 p., EAN 9782406071099.

1L’Ensorcelée1 de Jules Barbey d’Aurevilly a été conçue comme une ogive devant participer d’un monument gothique d’inspiration et de tournure, autrement dit, faire partie d’un cycle romanesque plus ambitieux, sobrement intitulé : Ouest. Ce cycle ne verra finalement pas le jour, mais nous sont restés L’Ensorcelée, Le Chevalier Destouches et un imaginaire « crânement surnaturel » visant à prouver que les romanciers catholiques peuvent aussi écrire des livres « mâle[s] de pensée et d’exécution », sans mignardise.  

2Rééditée dans une édition critique de Pierre Glaudes dans la collection « Classiques jaunes » des éditions Garnier, L’Ensorcelée est accompagnée d’une introduction conséquente (p. 7 à 90), qui place des balises là où la lande que décrit Barbey les engloutit. P. Glaudes livre les dessous d’une entreprise de résistance contre‑révolutionnaire tardive, car nous sommes déjà, à la première parution de L’Ensorcelée en 1851, au tournant du siècle. Barbey d’Aurevilly n’est plus républicain depuis 1848. Son catholicisme est le fondement principal de son refus de la modernité et de sa rébellion vis‑à‑vis des nouvelles mœurs que cette modernité prétend instaurer. Mais rappelons que ce catholicisme n’a jamais relevé d’une pratique orthodoxe car il ne s’inscrit pas dans la même logique, et ne s’appuie pas sur la même rationalité argumentative. Fondés sur des stratégies de séduction et de persuasion, ses romans se présentent comme autant de manifestes catholiques d’ordre littéraire et artistique.

3Très actif dans le milieu journalistique sur lequel il mise pour se faire connaître, Barbey connaît vers 1850  des démêlés avec les légitimistes qui n’acceptent pas son point de vue sur Chateaubriand. Dans son texte consacré à l’écrivain repris dans Les Prophètes du passé, Barbey déplore les compromis de l’auteur du Génie du christianisme qui accepte trop lestement, à ses yeux, la monarchie constitutionnelle. L’écriture de L’Ensorcelée lui permet de respirer et d’afficher ses convictions politiques à travers le tableau de la perpétuation des traditions des campagnes. Celles‑ci ouvrent l’âme à des espaces inexplorés et devant le rester, loin des ambitions positivistes d’un siècle de néant, qui remplace le merveilleux dont il a peur par des hypothèses d’une science et d’une rationalité « à bout de voie ». Il va sans dire que dans l’esprit de Barbey d’Aurevilly, le merveilleux, le mystérieux et le religieux sont des choses synonymes. Il mettra donc les principes fondateurs de ses convictions politiques au service de sa théorie romanesque. À l’histoire réelle, Barbey vient substituer l’histoire possible, celle qui a recours à l’Imagination sans tout à fait faire fi de « la vérité exacte, pointillée, méticuleuse, des faits2 », pourvu qu’elle rende la vie aux « soldats des buissons » et la voix à un savoir oral et populaire, transcrit par la multiplicité des récits enchâssés, que Barbey se plaît à multiplier. En effet, maître de la distribution de la parole, le romancier, « grand amateur et dégustateur de légendes », la met en scène transformée à l’envie par l’imagination des transmetteurs :

Je les avais recueillis là où, pour moi, gît la véritable histoire, non celle des cartons et des chancelleries, mas l’histoire orale, le discours, la tradition vivante qui est entrée par les yeux et les oreilles d’une génération et qu’elle a laissée, chaude du sein qui la porta et des lèvres qui la racontèrent, dans le cœur et la mémoire de la génération qui l’a suivie. (p. 141)

Le Walter Scott de la Normandie

4Ce « drame horrible […] mais […] d’une incontestable grandeur3 » « interroge l’histoire postrévolutionnaire, par la fiction romanesque ou l’essai politique, avec « l’arrière‑pensée » d’apporter une réponse à « la question de savoir si les Restaurations sont possibles » (introduction, p. 14). Ce roman chouan, peut‑être le plus noir et le plus désespéré de tous, ressuscite les mœurs et les croyances anciennes que Barbey chérit et que seules les landes normandes de son enfance peuvent produire. Hypnotisé par les ténèbres comme il l’était, comment Barbey aurait‑il pu ne pas écrire sur la chouannerie, une « de ces grandes choses obscures auxquelles, à défaut de la lumière intégrale et pénétrante de l’Histoire, la Poésie, fille du Rêve, attache son rayon » (p. 106) 4 ? Comment ne pas céder à la tentation de rendre la vie à ces « soldats de buisson » et à cette « guerre de guérillas nocturnes » qui imprima dans l’esprit des habitants des landes du Cotentin d’improbables histoires de prêtre soldat balafré (il est inutile de préciser que l’on peine à distinguer les prêtres de Jésus‑Christ des ministres de Lucifer dans les contes aurevilliens) et de pâtres bohémiens sorciers ?

5Barbey rend la vie aux chouans et donne du caractère aux paysages : sous sa plume, la lande de Lessay — cette lande qu’il n’a jamais vue quand il la décrit ! — devient le lieu, entre les vallées fertiles du Cotentin, de « soudaines interruptions de mélancolie » et prend des « airs soucieux, des aspects sévères » (p. 113). Cette terre dépourvue de culture est un paysage moral, fière de son quant‑à‑soi. Inutile et anachronique, elle vise à faire éprouver au lecteur l’expérience salutaire de l’égarement : « le désordre foisonnant de ses friches […] est l’image de tout ce qui résiste à la rationalité ».

Elle fait communiquer ceux qui s’y engagent avec les sources cachées de l’être, celles que l’on approche à tâtons dans les grandes passions qui désorientent et ensorcellent (introduction, p. 23)

6Située entre Coutances et cette lande où ne s’aventurent que les herbagers pour aller de foire en foire, l’intrigue se déroule au moment où les églises rouvrent leurs portails crissants et peinent à contenir les foules pressées sous leurs arceaux. Nous sommes donc au temps de la « réconciliation » qui aboutira au Concordat de 1801. À l’heure des vêpres, Jeanne Madeleine de Feuardent, le Hardouet par son mari, aperçoit dans l’église un abbé qui lui fait éprouver « une sensation sans nom » (p. 170). Quelques années plus tard, ce même abbé fera tendre le cou aux jeunes filles sur son passage ; elles iront même jusqu’à monter sur les banquettes de leur banc pour le voir passer. Entre ces deux moments, Jeanne Hardouet est devenue « l’ensorcelée » légendaire, noyée au fond d’un lavoir… Personnage principal de cette histoire, l’abbé Jéhoël de la Croix‑Jugan dit l’abbé de la Goule‑Fracassée, chef chouan suicidé puis repenti, ne prononce pourtant presque pas un mot de tout le roman. Les fantasmes qui l’entourent sont dus à son destin romanesque et malheureux. L’ensorcelée ne pouvait qu’aimer un Chouan pour le venger des Bleus ; une intrigue dénuée de politique ou de morale n’a pas lieu d’être pour Barbey. Mariée à un homme sans religion, à un acquéreur de biens de prêtres, à un « terroriste » (p. 261), Jeanne trouve une confidente de sa passion en la personne d’une vieille paralytique au passé scandaleux, endurcie dans son péché : Clotilde Moduit, dite la Clotte ou encore La Garce de Haut‑Mesnil. Chacun de ces personnages descend d’une lignée devenue légendaire. Jeanne de Feuardent est la fille de Louisine‑à‑la‑hache, qui, à quinze ans, ébouillante les brigands et leur fiche une hache au front, « adroite comme un boucher qui frappe le bœuf entre les cornes et l’abat, le front fendu, d’un seul coup » ! Barbey multiplie les héros au destin violent et mystérieux, ayant assisté à l’ineffable et accompli l’impossible. Ni Louisine ni Jeanne le Hardouet ne sont des héroïnes romantiques ou passives. Car Barbey assimile l’élégie à la lâcheté : dans les romans aurevilliens, si les femmes languissent, c’est sans gémir. Elles ne se plaignent pas, elles se vengent, et souvent plus martialement que les hommes. Elles sont de « ces natures à la Marius, qui prennent de leur sang dans leur main et le jettent en mourant contre leur ennemi, fût‑ce le ciel ! » (p. 238). P. Glaudes insiste : le roman « déconcerte par ses tensions et ses bouffées de violence » (p. 7) qui donnent naissance à un romanesque nouveau :

Hanté par le souvenir des émeutes et des massacres de 18485, le roman déploie un imaginaire de la cruauté, qu’il faut entendre dans son sens étymologique : un imaginaire du sang versé dans un débordement collectif de brutalité primitive. Du reste, la violence qui éclate dans le récit ne se limite pas au conflit qui oppose les chouans et les bleus. Les bergers entretiennent avec les autres protagonistes des rapports de force qui créent un climat d’intimidation où le danger menace sans cesse (p. 52)

7Orgies ecclésiales, détails de la préparation d’un suicide raté sur une route bordant l’épaisse forêt de Cerisy, face calcinée par les braises de la vengeance, lynchage collectif d’une ancienne chouanne, assassinat à coup de fusil d’un prêtre en pleine messe et autel ensanglanté… la violence qui se déchaîne dans ces pages est avant tout, il faut le dire, « besogne de Bleu » (p. 286), « d’écorcheurs », de révolutionnaires lâchés qui « allaient comme va l’ouragan », « comme la lave s’écoule » (p. 284).

« Je crois que les vices qu’on a eus vous ensorcellent … »

8Le plus frappant à la relecture d’un roman comme L’Ensorcelée est la mise en scène de toutes les pratiques les plus hétérodoxes et les plus ostentatoirement blasphématoires à l’égard du dogme catholique. Le roman s’ouvre sur les neufs coups de cloche de l’église de Blanchelande portés par l’abbé de la Croix‑Jugan, auteur d’une messe terrible n’entrant dans aucune prescription liturgique connue… Mais L’Ensorcelée nous décrit surtout le supplice des amoureuses, ces femmes rejetées qui s’abandonnent aux « faiseuses de breuvage » (p. 211) pour se faire aimer, et qui se roulent,

avec des cris, sur les têtes de chat6 de la chaussée de Broqueboeuf, hurlant de douleur, au clair de la lune, comme [des] louve[s] qui [ont] faim (p. 212).

9II arrive que ces amoureuses aient le visage incendié par la pourpre de leurs désirs, comme si on les eût plongées « la tête la première, dans un chaudron de sang de bœuf », couleur qui révèle les troubles affreux d’un « malheureux cœur volcanisé » (p. 222)… C’est donc dans les passions humaines que Barbey va chercher ce que la science moderne ne pourra jamais expliquer. Il oppose au siècle de toutes les réponses et de toutes les démonstrations l’énigme inexpliquée et inexplicable de l’influence d’un être humain sur un autre être humain : « Qu’est‑ce que l’amour ? Et comment, et pourquoi naît‑il dans les âmes ? » (p. 223). Comment reconnaître une ensorcelée ? « […] on lui parlait, et elle ne vous répondait pas ; mais elle vous regardait d’un grand œil mort, comme celui d’une génisse abattue » et surtout : « elle ne voulait pas guérir ! Elle aimait le sort qu’on lui avait jeté. » (p. 233 et 234).

Un patois bon comme le cidre7

10Dans la première de ses chroniques chouannes, Barbey prend un plaisir tout particulier à ranimer les « parlures » normandes, à travers la transcription d’une langue paysanne au bon sens et à l’esprit communicatifs. Le narrateur rend toutes les nuances du dialecte normand, selon le rang social des personnages ; le plus fin reste celui des « paysans qui savaient peindre avec un mot, comme Zurbaran avec un trait » (p. 300). Mais le patois est surtout sollicité pour son génie poétique :

La poésie pour moi n’existe qu’au fin fond de la réalité et à la réalité parle patois. Les langues sont le clavier des Artistes, ils les animent, ils les idéalisent ; ils en doublent, triplent, multiplient le jeu, les fonctions, la portée et, qui le croirait ? le sens et même le son8.

11Dans ce récit où le lecteur voit se croiser les opinions les plus extravagantes sur les mystères de la lande, les commérages ruissellent « compendieusement » (p. 226) et « avec papelardise » (p. 227). Barbey décrit l’ivresse des commères qui se débondent : car une fois stimulée par les contes et les dires, l’imagination des vieilles est lâchée et alors, le bavardage l’emporte sur le recueillement, même dans les circonstances les plus funestes :

La jaserie, ce mouvement éternel de la langue humaine, ne s’arrête ni sur une tombe fermée ni en suivant un cercueil, et rien ne glace, pas même la religion et la mort, l’implacable curiosité qu’Ève a légué à sa descendance (p. 277).

12Pourtant la jaserie n’a pas de genre : elle est autant le fait de commères lessiveuses que de pâtres errants dont on ne sait si la langue heurtée est due à un excès de cidre et à une dentition gâtée ou à la fâcheuse habitude de n’adresser la parole qu’à leurs moutons, et qui pourtant manient l’ironie à merveille – on reconnaît le génie de Barbey : l’homme injustement frappé par le destin peut toujours se rattraper en faisant tomber ses phrases comme des flèches.   Dormant dans les replis de la lande, les pâtres errants opposent aux fermiers qui les rabrouent un « Por qué que j’ne coucherions pas ichin ? La terre appartient à tout le monde ! », accompagné d’« une espèce de fierté barbare », précise le narrateur, « comme s’il[s] eussent, du fond de [leur] poussière, proclamé d’avance l’axiome menaçant du Communisme moderne » (p. 249). Ces bergers sans feu ni lieu qui couchent à la belle étoile investissent « la lande aride, aux grands espaces découverts qui échappent à tout contrôle, […] où survit le merveilleux d’un passé immémorial : légendes, superstitions, rites occultes… » (introduction, p. 24). Un pâtre errant est d’ailleurs la source du roman, car c’est lui qui, privé de travail par un fermier hargneux et sédentaire, se venge en jetant un sort à sa femme, l’ensorcelée qui finit noyée :

Un jour elle avait cru tourner le sort et m’apaiser en m’offrant du lard et du choine qu’elle m’eût donné comme à un mendiant, en cachette de son homme, mais je n’ai voulu rin ! rin que le sort… (p. 266)

13Pourtant, Jeanne était bonne ménagère, bonne cuisinière, et femme fidèle, jusque‑là, quoi que mariée à un Bleu ! Il va sans dire que Barbey s’acharne avant tout sur ce Bleu, s’applique à le rendre fou — errant lui aussi —, courant encore à cette heure dans la campagne, « comme un quêva qui a le tintouin ! » (p. 266). Ce Bleu incrédule, victime par ricochet du sort et de l’inexplicable, finira par avouer au pâtre analphabète les limites de l’incrédulité, de la rationalité et du sentiment de supériorité morale qu’elles instaurent dans la société :

J’ai cru longtemps qu’il n’y avait pas d’âme, qu’il n’y avait pas de Satan non plus. Mais ce que les prêtres n’avaient jamais su faire, tu l’as fait, toi ! Je crois au démon, et je crois à vos sortilèges, canailles de l’enfer ! On a tort de vous mépriser, de vous regarder comme de la vermine… de hausser les épaules quand on vous appelle des sorciers. Vous m’avez bien forcé à croire les bruits qui disaient ce que vous étiez… Vous avez du pouvoir. Je l’ai éprouvé… (p. 295)

14Étrange aveu auquel se mêle une critique féroce des hommes de religion (« ce que les prêtres n’avaient jamais su faire »), dont la médiocre éloquence et l’absence de pouvoir de persuasion ont contribué à desservir et à enterrer le catholicisme français. Face à ce manquement langagier, d’imagination et de vigueur, Barbey vante un parler populaire d’opinions toutes faites, mais d’opinions sages, puisant leur source dans le sol qui les a vues naître, tirant « leur force du lien encore vif qu’[elles] conservent avec le temps des origines, période instauratrice d’usages, de croyances et de rites devenus peu à peu des traditions » (introduction, p. 27). La poésie suscitée par les écarts de langage, les incorrections grammaticales et la liberté de ton des paysans et des fermiers normands est une insolence de Barbey envers ses lecteurs bourgeois. Braver l’opinion à l’ère du « cant9 » consiste aussi à faire événement en mettant à l’honneur le pouvoir d’agir d’une parole méprisée car paysanne, provinciale voire indécemment bohémienne.


***

15Drame social ? Politique ? Passionnel ? Drame aurevillien, car tout cela à la fois, et entremêlé au drame personnel du romancier qui s’inquiète de la disparition des croyances des campagnes bientôt gagnées par le scepticisme moderne. Barbey s’applique donc à opposer

dans l’espace même de L’Ensorcelée, l’ineffable poésie des rebuts du progrès et la rémanence de croyances et de phantasmes, que rien ne saurait éradiquer (introduction, p. 24).

16.