Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2004 (volume 5, numéro 1)
titre article
Charles-Olivier Stiker-Métral

L’enfer du Grand Siècle

Michel Jeanneret, Éros rebelle. Littérature et dissidence à l’âge classique, Paris : Les Éditions du Seuil, 2003, 336 p., EAN 9782020416870.

1Le dernier ouvrage de Michel Jeanneret ne prétend pas retracer l’histoire du libertinage, mais tente de circonscrire l’inscription historique du rapport jugé universel entre la littérature et les pulsions d’Éros. Or la littérature fonctionne à cet égard comme un vecteur ambigu, qui peut aussi bien déguiser les élans du corps et du désir que les magnifier en s’affranchissant de tous les carcans.

2L’âge classique constitue un champ particulièrement fécond pour analyser la lutte entre le désir et ses obstacles. Tandis que se met en place le contrôle politique de la création littéraire, les chantres d’Éros participent de la liberté qui fait de la République des lettres un foyer de résistance à toute mainmise sur les activités de l’esprit. En explorant le corpus de la production littéraire la plus triviale et en étudiant ses ramifications dans la culture littéraire du xviie siècle, M. Jeanneret nous introduit dans l’enfer du Grand Siècle, révélateur de son envers, de tout ce qui, dans cet âge policé, doit être tu ou caché.

3La démarche de M. Jeanneret a l’élégance d’une « promenade » dans les marges de la littérature canonique. Elle considère Éros comme une catégorie qui, loin de constituer une simple matière thématique, rend compte de stratégies engageant le rapport entre l’écrivain et tous les pouvoirs coercitifs :

On pourrait même soutenir que la littérature, quelle qu’elle soit, a toujours une composante érotique, puisque, souterrainement irriguée par le travail des pulsions, elle module, sous des formes plus ou moins cryptées, les élans du désir. (p. 11)

4M. Jeanneret entend donc proposer dans ce livre l’étude d’un aspect constitutif, à ses yeux, de « la»littérature, au moment où celle-ci revêt sa forme moderne.

5Il s’agit donc bien d’un art d’écrire en temps de persécution, qui propose peut-être, par l’examen d’un autre corpus, des alternatives aux techniques d’écriture mises en lumière par Léo Strauss, avec lequel on regrettera que le dialogue ne soit pas ouvert (Pour une présentation générale de l’historiographie contemporaine du libertinage, voir l’article de Jean-Pierre Cavaillé cité en bibliographie). M. Jeanneret propose ici une lecture éminemment politique d’une littérature consciente de son pouvoir subversif, et par là même en butte aux pouvoirs politique et religieux. À l’instar de Christian Jouhaud étudiant les rapports de la littérature avec le pouvoir politique, M. Jeanneret détaille donc, à partir d’un corpus souvent négligé par la critique, l’histoire d’un paradoxe, qui voit dans l’écriture de la sexualité la recherche d’une liberté et d’une autonomie au sein d’un ensemble de contraintes de plus en plus pressantes. Ces contraintes se révèlent doubles : d’une part le discours religieux traditionnel insiste sur le risque que la chair fait courir à l’âme, d’autre part, la « civilisation des mœurs » conduit la pudeur à devenir l’une des prescriptions majeures du comportement en société . Cette écriture a donc partie liée avec le libertinage tel qu’on le conçoit au xviie siècle : elle participe d’une mise en cause de l’orthodoxie morale, religieuse et politique.

Une histoire de la sexualité

6M. Jeanneret trouve dans le premier xviie siècle et le procès de Théophile de Viau le point d’amorce de sa réflexion. En effet, le premier quart de siècle voit éclore une floraison de recueils collectifs dont le ton tranche avec « l’érotisme allègre de la Renaissance ». La morale de l’après Concile de Trente, associée à la définition d’une civilité de plus en plus rigoureuse et contraignante, impose au corps un contrôle rigoureux et refoule ses manifestations les plus spontanées. L’hypothèse avancée par Jean Delumeau d’un paroxysme de la culpabilisation de la chair à la jointure des deux siècles permet à M. Jeanneret d’expliquer la métamorphose d’Éros.

7Les pages consacrées aux contemporains de Ronsard, qui magnifient le corps et ses élans, éclairent la place de l’amour physique dans la poésie amoureuse de la Renaissance. Le néo‑platonisme, au même titre que la « religiosité naturiste de la Renaissance », font du désir sexuel un mouvement vital et de l’accouplement un acte cosmique, tandis que la peinture et les blasons célèbrent la nudité. Si la culture populaire utilisée par Rabelais et par la farce exalte, de son côté, les parties basses du corps, le mouvement majeur de la Renaissance est celui d’un apprivoisement, d’une domestication de la sexualité, comme le fait Montaigne dans l’essai « Sur des vers de Virgile ».

8La production des recueils collectifs du début du xviie siècle, au contraire, revendique une sexualité mécanique et outrancière : la complémentarité entre le corps et l’esprit y disparaît, au profit d’une exaltation des fonctions organiques. Certains des poèmes les plus provocateurs de la période précédente peuvent prendre place dans ces anthologies ; toutefois, le mode de représentation de la sexualité a changé. Les poèmes déclinent tous les possibles du sexe, jusqu’aux plus extrêmes, mettant à distance tant l’univers intellectuel de la Pléiade que son langage poétique.

9La poésie pornographique trouve son prolongement dans les manuels d’érotologie, dont l’École des Filles est le représentant le plus connu, qui associe à la transgression une volonté de constituer le plaisir physique en science. Désormais, la sexualité s’éduque, dans une découverte raisonnée et méthodique du plaisir. Les protagonistes de ce dialogue sont des femmes, qui accèdent ici au droit à la maîtrise de leur corps et des jeux de l’amour, contribuant à mettre à mal la doxa et à démystifier la morale sexuelle.

10Entre le xvie et le xviie siècle, la mise en scène du corps se modifie : M. Jeanneret identifie cette transformation comme le passage de l’érotisme à la pornographie. Le clivage consiste certes dans le mode de représentation de la sexualité, mais aussi dans une certaine configuration de la culture et des conditions de production de la littérature. Si la production pornographique est si vive jusqu’en 1625, sans doute est-ce parce que le discours sur la sexualité, plus sévèrement réprimé, ne peut dès lors plus être tenu dans les mêmes termes. À l’appareil répressif en train de se mettre en place répond une radicalisation dans la crudité et la violence. M. Jeanneret entretient ici un dialogue fécond avec l’Histoire de la sexualité de Foucault: la production pornographique est sans doute issue autant de la « volonté de savoir » que d’un besoin de subversion. Si la dimension pédagogique de ce discours ne disparaît jamais totalement, elle est débordée par ce que l’auteur appelle une « fonction compensatoire » (p. 119). La littérature aurait ainsi pour tâche de rendre imaginable ce que les contraintes morales répriment.

11Pourtant, la production pornographique ne rend pas compte à elle seule des modes de représentation de la sexualité dans les premières décennies du siècle : le récit de fiction et le théâtre peuvent, de façon moins violente et provocatrice, explorer les zones les plus troubles des pulsions corporelles. C’est ce dont témoignent les tragédies de Hardy, qui mettent en scène viols et adultères consommés, ou encore l’étonnante comédie Iphis et Iante de Bensérade, qui aborde, sous couvert d’une fable mythologique, l’homosexualité féminine. La querelle du Cid, qui fait triompher les règles de vraisemblance et de bienséance, est étudiée par M. Jeanneret dans sa dimension morale, comme une volonté de contrôler la représentation scénique des forces irrationnelles du désir et de la passion.

Entre ostentation & dissimulation

12L’opposition posée par M. Jeanneret entre érotisme et pornographie, entre l’allusion voilée et la crudité exhibée, recouvre des choix autant esthétiques que stratégiques. En effet, face à un contrôle de la production qui, avec le procès de Théophile, devient clairement répressif, l’obscénité est une provocation profondément subversive, mais elle entraîne aussi un risque que tous les auteurs ne prennent pas. M. Jeanneret parvient ainsi, grâce à la mise au jour de divers modes d’affleurement du sexe dans les textes littéraires, à rendre compte de la variété de la littérature érotique du xviie siècle qui ne se réduit pas à la violence des recueils collectifs.

13L’excès pornographique correspond ainsi à un dessein de remise en cause radicale de l’ordre établi et à une revendication de la liberté dans tous les domaines. Il faut sans doute comprendre ainsi le déroulement de toutes les pratiques les plus déviantes, bravant les interdits au long des recueils collectifs : sodomie, homosexualité, inceste, zoophilie, nécrophilie côtoient la scatologie, mais aussi le blasphème et la profanation. L’écriture pornographique s’assimile alors avant tout à un geste idéologique, une volonté de provocation qui peut valoir, et qui vaut parfois, le bûcher à son auteur, à l’image de Claude Le Petit. Les différentes attitudes des auteurs par rapport à leur production épousent, selon M. Jeanneret, les complexités de la sémiologie du Grand Siècle.

14Mais le libertin avance également parfois masqué. Les procédures de dissimulation, comme l’a montré Jean-Pierre Cavaillé, sont nécessaires pour les tenants d’une libre pensée. Cela ne vaut pas seulement dans le domaine des idées philosophiques : le discours sur la sexualité fait également partie de ce qu’il faut savoir lire entre les lignes. La Mothe Le Vayer fait ainsi un usage ambigu de son érudition, en prenant de la distance par rapport à des passages licencieux de textes anciens, qui sont néanmoins cités. L’ambiguïté atteint ici son paroxysme : en condamnant ces passages, Le Vayer les publie, opérant une dissociation énonciative que son lecteur aura pour tâche d’interpréter. Sorel, pour sa part, est contraint d’atténuer les audaces du premier Francion, dans les éditions de 1626 et 1633. Dans un registre différend, La Fontaine fonde l’esthétique des Contes sur la suggestion, art de faire comprendre sans rien dire explicitement. Il le rappellera dans les Fables : « il faut laisser/ Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser » (livre X, fable XIV, « Discours à Monsieur le Duc de La Rochefoucauld » v. 55‑56).

15Enfin, M. Jeanneret aborde la question de la clandestinité, autre pratique largement attestée dans le domaine de la diffusion de l’hétérodoxie. Il y a certes là un moyen de contourner la censure qui frappe l’imprimé, mais aussi la volonté de s’adresser à un public choisi, à une minorité éclairée. Saint-Pavin, dont les poésies ont été conservées dans le Recueil Conrart de la Bibliothèque de l’Arsenal, adopte le ton de la conversation galante pour faire l’éloge de la sodomie, tandis que les Confessions de Jean-Jacques Bouchard joignent récits de débauche et de sacrilège.  

16La façon de parler de la sexualité varie donc selon le public auquel le texte est destiné. L’étude menée par M. Jeanneret permet ainsi d’envisager les pratiques libertines, qui conditionnent le degré d’explicitation et le ton du discours. Elle éclaire en outre l’ensemble de la production de la poésie amoureuse du xviie siècle, en la situant dans un débat esthétique, dans un ensemble de stratégies, et au sein des différents modes de représentation de la sexualité.

Plaisir & lecture

17M. Jeanneret décèle d’autre part une solidarité très forte entre l’érotisme et la littérature, et son ouvrage permet de tracer quelques linéaments d’une histoire du plaisir littéraire. En effet, il ne s’agit pas d’une proximité thématique mais, en un sens, structurelle : la littérature, comme l’érotisme, joue avec le désir, les pulsions, le plaisir. Sous l’emprise du néo-épicurisme des disciples de Gassendi, étudié par Jean-Charles Darmon, la notion de plaisir prend précisément une place centrale dans l’univers philosophique du xviie siècle. Les pornographes associent en effet directement le plaisir sexuel au plaisir de la lecture : leurs sonnets « foutent les gens par l’oreille » (Maynard), leur prose « nous fout par les yeux » (Le Petit). Au-delà de la provocation, sans doute faut-il voir là une remise en cause d’une conception intellectuelle du plaisir littéraire, comme dans l’étonnant sonnet du Bordel des Muses destiné aux précieuses, qui compare le livre à un « godemichi ». A l’inverse de l’idée d’une supériorité des délices de l’esprit sur ceux de la chair, apparaît la revendication d’une littérature qui procure littéralement de la jouissance. En effet, la métaphore n’est pas la seule ressource de ces apologistes du plaisir : le matérialisme de ces auteurs propose au contraire une véritable physiologie de la lecture, qui trouve dans l’acte érotique son prolongement et son aboutissement.

18Les livres d’érotologie sont ainsi, selon M. Jeanneret, des « livres aphrodisiaques » : la forme du dialogue, adoptée par L’École des filles ou L’Académie des Dames, introduit le lecteur dans la scène érotique. Ce choix générique permet ainsi de mettre en scène les effets du récit d’aventures sexuelles, mettant en abyme la réaction du destinataire et lui indiquant le chemin à suivre. Le récit des aventures sexuelles devient alors lui-même la cause du plaisir éprouvé par les interlocutrices. Les mots et les postures revêtent donc une force d’évocation qui mobilise l’imagination du lecteur. M. Jeanneret cite à ce propos le témoignage de Samuel Pepys lisant l’École des Filles, attestant ainsi que les pratiques réelles de lecture de ces « livres qu’on ne lit que d’une main » (J.‑M. Goulemot) recoupent bien les procédures de réception envisagées par les textes.

19Il y a là une radicalité qui révèle une transformation des conceptions de la lecture à l’âge classique. Dans leur crudité, ces textes mettent en cause le principe classique de l’utile dulci : le plaisir n’a pas besoin de caution morale ou didactique pour s’exercer dans l’activité de lecture. Cette apologie du plaisir est également reprise à son compte par Molière dans la querelle soulevée par L’École des Femmes, fable de la naissance d’Agnès au plaisir et à soi-même. La Fontaine, de son côté, développe une esthétique de la séduction et de la suggestion, qui pique la curiosité du lecteur et fait de sa lecture une expérience érotique.

20Cette connivence entre Éros et la littérature n’a pas échappé aux adversaires du théâtre. Le procès de la comédie, dont Laurent Thirouin a retracé le réquisitoire, prend acte de la puissance évocatrice de la représentation et de la contagion qui s’étend de la fiction au spectateur. Aussi, pour un adversaire du spectacle théâtral comme Nicole, la catharsis est-elle perçue comme une vaine tentative de maîtriser les effets du spectacle des passions exacerbées (voir sur ce sujet l’article de T. Gheeraert cité en bibliographie). Les dénonciations menées par Nicole dans le traité De la comédie dessinent en creux la figure d’un spectateur et d’un lecteur de plaisir et révèlent les pouvoirs du spectacle et de la lecture dans l’ordre moral et psychologique. Les Belles Lettres se révèlent inaptes à transmettre un enseignement moral : seule demeure la fascination pour un spectacle qui avive les passions déréglées du cœur de l’homme. Les contempteurs du plaisir littéraire, en théorisant ainsi indirectement la dimension érotique de toute littérature, contribuent à remettre en question sa dimension rhétorique, au profit d’une approche esthétique.


***

21L’ouvrage de Michel Jeanneret, qui ne s’encombre pas d’un appareil d’érudition trop lourd et fait le choix ne pas rechercher l’exhaustivité, a donc une grande force de suggestion. Il embrasse ainsi une matière riche et variée, qui permet de donner au grand public auquel cet ouvrage est destiné une vision plus large d’un siècle trop souvent réduit au conformisme des bienséances. Mais il constitue également un apport important dans le domaine des études sur la libre pensée : le « libertinage de mœurs », parfois vite évacué des études dix-septièmistes, devra désormais être prise en compte comme une des modalités de l’hétérodoxie à l’âge classique. Sans complaisance pour son objet d’étude, Michel Jeanneret tente pourtant de lui rendre toute sa vigueur, sa volonté de provocation et de déstabilisation. L’histoire des textes est ici inséparable de celle des mentalités. Il s’agit aussi de la genèse de notre modernité, à laquelle Michel Jeanneret fait fréquemment allusion - et notamment à l’épisode de Mai 68 — comme si l’enquête historique tirait sa valeur des questionnements de notre temps.