Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2003 (volume 4, numéro 1)
titre article
Marc Escola

La littérature moins les œuvres

Le Dictionnaire du littéraire, publié sous la direction de Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala, Paris : PUF, 2002, 634 p., EAN 978-2130516903.

1Un dictionnaire du « littéraire » plutôt que de « la littérature » : qu’est‑ce à dire ? Et à quelle finalité peut bien répondre une telle entreprise ? La quatrième de couverture, signée par P. Michon, ne nous éclaire guère : « La littérature aussi est un dieu – encore faut‑il délimiter ses terres et ses temples, définir ses attributs, ses avatars, le divin qui s’appelle ici le littéraire. […] ». Comprenons que si le dieu, ou la « littérature », reste caché, le divin, ou le « littéraire », nous sera ici accessible, et ouvrons donc le livre, comme nous y invite P. Michon : on n’y trouvera pas d’entrée « littéraire » entre les entrées « linguistique » et « littérarité », mais une entrée « littérature » (on y viendra). Il nous faut donc passer par l’antichambre ou le portique : le mince Avant‑Propos signé par les trois coordinateurs du volume.

2On y lit d’abord ce constat sans surprise : « comme des mots tels que “littérature” ou “critique”, ou même “texte” et “œuvre” sont loin d’être transparents, un inventaire s’imposait. Le risque est grand en effet qu’il y ait d’un côté des termes obscurs, perçus comme barbares » – le jargon proliférant des spécialistes dans la multiplicité des écoles critiques – « et de l’autre des mots banals, perçus comme clairs, mais qui ne le sont guère » – puisqu’après tout la littérature est « un objet culturel commun élaboré dans la langue commune » et que « le langage qui la commente est aussi un langage commun ». On traque alors la première occurrence de l’adjectif substantivé ; on la trouvera assez vite au sein d’une allusion (attendue) aux « vifs débats » dont le « monde scolaire et académique d’aujourd’hui » est agité « comme jamais sans doute depuis le début du xxe siècle » : « débats sur la nature et la fonction du littéraire comme sur les méthodes qu’il convient de lui appliquer, et sur les corpus qu’il faut transmettre » (nos italiques). On sait assez ce que sont ces débats – mais on avait cru jusqu’ici qu’ils portaient sur l’enseignement de la littérature, les œuvres à enseigner, les méthodes d’analyse des textes. Sans doute l’essentiel est‑il, sinon dit du moins énoncé, dans cette substitution subreptice de « littéraire » à « littérature », et l’on croit comprendre : le « littéraire » ne s’identifierait pas à l’ensemble des discours qui traite de la littérature (à la métatextualité donc), mais se confondrait avec cet espace où se décide l’institution des textes comme marqués d’une valeur tout à la fois esthétique et mémorielle ou patrimoniale – lieu de médiation et de constitution de la littérature comme valeur : espace politique.

3On ira donc voir aux entrées « littérarité » (à défaut d’entrée « métaxtextualité ») et « valeurs » ; mais poursuivons l’Avant‑propos, qui met bientôt l’accent sur l’importance de l’historicité des notions :

songe‑t‑on toujours bien que « style » par exemple, tel que nous l’employons aujourd’hui, n’a pris cette acception que depuis un peu plus de cent ans ? Pourquoi a‑t‑il ainsi évolué ? Et que disait‑on auparavant ? Et qu’en est-il des sens de « genre » ?

4Rien là que de très louable, et l’on voit mal en effet que l’on puisse faire résolument l’impasse sur l’historicité des concepts ; au demeurant, d’autres dictionnaires, non pas du « littéraire » mais de ou des littérature(s) y ont un peu songé : ainsi du Dictionnaire des littératures de langue française, coordonné par J.‑P. Beaumarchais, D. Couty et A. Rey (Bordas, 1984), à l’entrée « Genres » (signé A. Kibédi Varga), ou du Dictionnaire des Genres et notions littéraires (réunion d’articles de l’Encyclopædia Universalis), à l’article « Biographie » (dû à… Alain Viala – on comparera avec l’entrée homonyme du Dictionnaire du littéraire, rédigée par J.‑L. Diaz). Le présent dictionnaire prendra donc les notions dans leur devenir – reste à dire la nature de ce « mouvement » qui rend les notions instables ; on attendrait alors que soit réaffirmé la dimension pleinement historique, c’est‑à‑dire aussi culturelle, institutionnelle, collective, etc. des concepts, et voici que l’on voit (re)venir la dimension seulement « subjective » du discours d’accompagnement de la littérature :

[…] Pour avoir une chance de dissiper le flou des fausses évidences, il importe de restituer le mouvement même qui a érigé des réactions subjectives en notions, en certitudes, voire en concepts. Ce souci définit la méthode adoptée ici.

5On a perdu en route l’idée de médiation ou d’institution (et le peu qu’on croyait avoir compris du projet) : peut‑on vraiment penser que les mutations qu’a connues le concept de « style » trouve leur source, à chaque étape du processus de constitution de la notion dans le sens qu’elle revêt pour nous aujourd’hui, dans une série de « réactions subjectives » ?

6Qu’en est‑il justement de la « méthode » ? Le dictionnaire, apprend-on dans les quelques lignes qui ferment cet Avant‑Propos, vise à « répertorier tous les termes qui s’emploient pour parler du littéraire » – sans autres précisions que des considérations pratiques :

7– exclusion des termes qui ne sont en usage que dans une « micro‑spécialité » ; sélection des termes retenus, soit « un bon millier de mots », et de « ceux dont l’index permettra de retrouver les occurrences réparties au sein des articles ».
– affirmation d’un parti pris d’homogénéité de longueur de chaque article – la décision s’avère à l’usage bien dommageable : l’excellent article « Classicisme » (F. Dumora‑Mabille) est manifestement à l’étroit, quand l’article « Ascèse » (M. Randall) « flotte » un peu dans ses deux colonnes au risque de quelques généralités douteuses sur Blanchot ou Mallarmé…
– réduction du corpus au domaine des seules littératures francophones, « le lien entre langue et littérature étant indissoluble » (on ira donc voir à l’entrée « Traduction »).
– souci de pluralisme, tant dans la rédaction des notices, qui veillent à « souligner les diversités d’interprétations attachées à une même notion », que dans le respect des « différences de pensée, de méthodes, de références » entre les rédacteurs. On ne saura donc pas bien ce qu’il en est de leurs communes références pour une définition du « littéraire »…

8Au passage, la dimension sociale de l’objet aura été fermement réaffirmée :

Les termes littéraires n’existent pas dans un ciel empyrée et éthéré d’idées abstraites. Ce qu’ils disent tient du social à maints égards. Les œuvres mettent en jeu la langue, des émotions, des nécessités sociales. Si intime que soit leur expérience intérieure, les écrivains ne sont jamais seuls devant la page puisqu’elle est faite pour être lue. Ils se collettent avec le langage, le discours, les images de la tradition littéraire qu’ils ont intériorisés. Par là même ils entrent dans la socialité dès le premier mot qu’ils tracent.

9On se promet donc de regarder l’entrée « Intertextualité » et le tandem « Sociologie » « Sociologie de la littérature » ; mais au fait : c’est ici les premières et les seules occurrences des mots « écrivains » et « œuvres » : si les deux notions sont représentées dans le corpus retenu (on ira aussi les voir, d’autant que la seconde notion est présentée par A. Viala himself), la principale originalité du dictionnaire (l’Avant‑propos n’en dit curieusement rien) tient dans l’absence d’entrées pour des auteurs ou des œuvres singuliers (« Romantisme » bien sûr, et même « Méditation », mais pas Lamartine). Ne serait‑ce pas là la définition, sinon la meilleure du moins la plus économique du « littéraire » et de l’objet de ce Dictionnaire du littéraire : la littérature moins les œuvres ?

10Plus brève encore, la section suivante délivre le « mode d’emploi » du dictionnaire. Elle est plus explicite, et finalement assez sage, dans la définition du champ couvert par son titre : « il est traité ici des mouvements, des registres, des genres, des pratiques, des institutions, des concepts critiques et des questions d’esthétique littéraire ». Elle fournit également le synopsis immuable des entrées, qui comprennent donc : une définition succincte de la notion, son historique « illustré par les œuvres, les mouvements ou les repères les plus connus ou les plus importants », une problématique enfin qui comprend elle‑même quatre parties – « thématique (que recouvre la notion ?) ; rhématique (comment elle parle ?) ; institutionnelle (dans quel champ, quelle est la légitimité de la notion ou des débats qui portent sur elle ?) ; épistémologique (quel est son lien avec d’autres objets ? Qu’en est‑il de la notion dans l’espace de la critique, et de son devenir ?) ».

11Bilan de cet examen « péritextuel » : on hésite encore sur l’ambition exacte de l’entreprise. Simple répertoire des notions mobilisées par le discours critique, à l’instar du volume de l’Encyclopædia Universalis déjà cité dont le titre, n’étaient les lois de la concurrence commerciale, ferait ici assez bien l’affaire : Dictionnaire des genres et notions littéraires (l’acheteur potentiel comprend qu’il y est aussi question des « registres » et des « mouvements » comme des « questions d’esthétique ») ? Ou bien relevé topographique des différents lieux où s’institue la valeur‑littérature – auquel cas, on attendrait un Avant‑Propos plus musclé, et une table réduite aux seules notions d’institution ?

12De fait, la liste de ces notions est ici très fournie, et disons‑le tout net : c’est là ce que ce Dictionnaire nous offre de meilleur ; pour piocher au hasard : « Académies » par M. Bombart, « Canon » par L. Robert, « Commentaire » par A. Loicq, « Études culturelles » ou Cultural Studies par M. Dervaux et M. Fournier, « Prix littéraires » par J. Michon, « Propagande » par D. Pernot, « Signature » par L. Robert, « Utilité » par D. Blocker, « Valeurs » par J. Kwaterko, P. Aron et A. Viala, etc. – autant de notions nullement représentées dans les différents dictionnaires jusqu’ici disponibles, dont la mise en série constitue en soi un geste épistémologique sans précédent. Le volume y gagne mieux qu’une raison d’être : une vraie légitimité.

13On mettra donc définitivement sous le boisseau notre scepticisme premier, et on s’attardera maintenant sur ces seules notions d’institution, en commençant par celles que notre interrogation sur l’objet nous a d’abord désignées.

« Littérature » (A. Viala) & « Littérarité » (F. de Chalonge)

14À tout seigneur tout honneur, c’est A. Viala qui signe l’article « Littérature » ; la définition initiale, comme l’historique de la notion, mettent clairement l’accent sur la tension problématique entre le sens premier (les savoirs dont les textes sont porteurs : la littérature, au xviie siècle, c’est l’érudition, le savoir lettré) et le sens moderne (l’ensemble des textes à visée esthétique).

15La question des questions – « qu’est‑ce que la littérature ? » – n’est cependant pas diluée. La réponse d’A. Viala tient dans l’esquisse d’un quadruple programme. Premier aspect (on l’aurait deviné) : la littérature s’identifie à un régime singulier de « socialité » pour les textes mis en circulation dans l’espace public (éventuellement par dévoiement de leur statut initial) ; le second : l’historicité – « l’histoire littéraire est, d’une certaine façon, l’histoire des acceptions et conceptions variables de la littérature » – ce qui implique (troisième aspect) « la prise en compte du caractère constamment conflictuel des conceptions du littéraire » (les « querelles » en témoignent) ; le quatrième aspect nous mène au cœur de la question, et c’est une surprise : l’existence d’invariants. A. Viala ramène à trois ces constantes, dont la troisième est seule distinctive : le « travail de la forme », la communication différée et le caractère aléatoire de la destination, que le travail de la forme vise à maîtriser.

16On aboutit ainsi à la définition suivante : la littérature est

l’ensemble de textes – et de pratiques de création, transmission et conservation de ces textes – marqués par une esthétique qui doit assurer par elle‑même leur justification (l’intérêt que l’on peut y trouver et l’adhésion – d’abord en captant son attention, puis en obtenant qu’il partage les vues et sentiments là proposés – du lecteur ou spectateur. Qu’il s’agisse de divertissement, de diffusion d’idées, de finalité édifiante, de combinaison diverses entre ces foncions, devient alors affaire d’histoire, d’usages, et potentiellement, de conflits entre les mises en œuvre diverses des diversités d’usage.

17Qu’on la prenne par un bout ou par l’autre, la définition est assez expédiente (s’il en faut une), et elle en vaut bien d’autres : le poéticien peut s’en satisfaire (elle lui donne des formes à décrire) comme le rhétoricien (des finalités à distinguer), le sociologue (des pratiques à isoler) ou l’historien (des institutions et des médiations à historiciser) ; elle offre en outre la possibilité de tenir compte des glissements de statut et de finalités : les Sermons de Bossuet donc, dans « la littérature » (et au programme d’agrégation) au même titre que le Discours de la méthode : pourquoi pas ? A. Viala se sera ainsi évité la référence attendue à la « littérarité » – la notion est confiée à Florence de Chalonge.

18L’article, très informé, est particulièrement synthétique et sans doute trop allusif pour des étudiants qui viendraient à ouvrir le volume à la p. 334. Le rappel du contexte d’apparition (les recherches formalistes du début du siècle) est l’occasion de mettre, très discrètement, la notion de littérarité en relation avec celle d’intertextualité (« se donner pour objet la littérarité supposait de renoncer à isoler l’œuvre dans sa particularité (historique ou biographique) pour identifier en quoi toutes les autres seraient en quelque sorte présentes en elle ») ; de dire un mot des retombées des propositions de Jakobson (qu’il vaut mieux connaître déjà) dans les recherches narratologiques et sémiotiques ; du recul des conceptions immanentistes à la fin des années 1970 au profit d’une « typologie des discours indifférente au partage littéraire/non littéraire » (Todorov) ; deux lignes enfin pour s’étonner de la permanence sinon du renouveau d’intérêt pour la notion (deux noms seulement ici : Genette et Molinié – ce dernier absent de la bibliographie en fin d’article). F. de Chalonge se tire ensuite avec élégance de l’allusion attendue aux relations conflictuelles, dont la notion est l’enjeu, entre formalistes et des historiens de la littérature :

leur [i.e des formalistes] appréhension de l’histoire littéraire, soumise à des visées structurales, repose moins sur la prise en compte du contexte socio‑historique comme principe causal que sur la reconnaissance de l’histoire en tant que dynamique réglant l’évolution interne des formes littéraires.

19Et c’est au Genette de Fiction et Diction – et au partage entre littérarité constitutive et littérarité conditionne – que l’auteur laisse le dernier mot. Il en est un qu’elle aura soigneusement évité : le substantif « littéraire ».

Valeurs (J. Kwaterko, P. Aron, A. Viala)

20Deux entrées en une : la question peut s’entendre en effet au sens éthique (« la manière dont un texte met en jeu des opinions ») comme au sens esthétique (« l’appréciation des œuvres selon des critères esthétiques »). Le premier développement, après la référence attendue au débat entre Aristote et Platon, rapporte très vite la question éthique à la hiérarchie des genres (considérés en regard de leur efficacité par Aristote) : « longtemps l’idée de concordance entre le sujet et le registre a constitué ainsi une base de l’évaluation littéraire […]. Et corrélativement l’idée que la littérature, et les arts en général, ont une valeur éducative » ; la question éthique est donc aussi une question esthétique : « la valeur reste [longtemps] liée à l’èthos (ce qui est bon pour l’homme) et à la doxa (ce qui est admis par le corps social) », qu’on peut traduire dans les termes de l’impératif classique (« plaire et instruire »), jusqu’au renversement de cette axiologie avec le romantisme, qui promeut l’originalité et l’invention de formes inédites. Étape suivante : l’autonomisation du champ littéraire, où « la littérature s’impose comme valeur en soi, indépendamment de son message moral », désormais détachée des codes de la valeur sociale. Ce découplage pourrait bien toutefois n’être qu’incomplet voire provisoire : « les débats de la fin du xxe siècle sur la “nouvelle fiction” – ajoutons : de l’autofiction – attestent que les tensions entre une valorisation d’ordre purement esthétique et un jugement fondé sur la portée morale des œuvres persistent ». L’allusion est rapide, mais elle donne à comprendre que « même l’affirmation de l’esthétique comme valeur en soi, donc de la valeur littéraire comme critère spécifique, s’inscrit en fait dans une part et dans un moment du champ littéraire » – qu’elle est donc une valeur en elle‑même et inscrite comme telle dans l’histoire.

« Sociologie » (P. Aron) & « Sociologie de la littérature » (R. Amossy)

21Le doublon peut surprendre ; la page « Mode d’emploi » ne précisait‑elle pas : « tous les termes retenus s’entendent dans [une] acception littéraire : aussi les lignes que nous consacrons au “cinéma”, par exemple, sont‑elle bien à entendre comme “cinéma et littérature” […] » ?

22Le premier article est centré sur le « paradoxe de l’intervention sociologique en littérature » qui tient dans la tension entre le caractère toujours singulier de la « résonance » des objets esthétiques et le fait que les « phénomènes artistiques et littéraires sont des faits collectifs ». Après une allusion à Montesquieu et Mme de Staël, il se « borne » à la sociologie constituée en tant que science, à partir d’A. Comte, mais surtout de J.‑M. Guyau (1889) et G. Renard (1900), insiste sur le relais opéré en France par l’esthétique (Ph. Souriau, le Collège de Sociologie, Ch. Lalo) et sur la réaction sociologique, en Allemagne, à la psychologie sociale en liaison avec la pensée marxiste (M. Weber, l’École de Francfort), en mettant l’accent sur l’originalité d’un N. Elias et de sa théorie de « l’interdépendance » (le sujet est indissociablement un « je » et un « nous »), moins éloignée de la philosophie littéraire de Sartre qu’on pourrait le penser. Deux noms ensuite : R. Escarpit (Sociologie de la littérature, 1958) et l’exploitation des données objectives (statistiques), qui permet une sociologie de la littérature comme phénomène social sans explorer l’œuvre littéraire en elle‑même – puis Bourdieu, bien sûr, et sa sociologie des champs (la référence aux Règles de l’art intervient d’ailleurs régulièrement dans les bibliographies des différentes entrées du Dictionnaire) dont P. Aron a à cœur d’illustrer la postérité. L’article conclut sur un paradoxe plus délicat encore que le premier : la « force » de l’approche sociologique tient à une suspension des jugements de valeur qui lui permet de surplomber les acteurs pour objectiver leurs pratiques et leurs conduites, mais cette suspension ne saurait être que provisoire « puisque la valeur est au principe même des objets étudiés ».

23Que reste‑t‑il alors à R. Amossy pour l’entrée « Sociologie de la littérature » ? Ceci d’abord que la sociologie de la littérature n’est pas toujours le fait de sociologues : le terme regroupe les approches critiques qui cherchent à comprendre la signification des œuvres en envisageant la vie littéraire comme partie liée de la vie sociale (nos italiques) – la double entrée reconduit donc l’hésitation perçue dans l’Avant‑Propos sur la possibilité de s’en tenir au « littéraire » conçu comme « la littérature moins les œuvres ». Le cap est cependant très vite réaffirmé : « toute tentative méthodique de comprendre le fait littéraire à partir de données sociales peut être considérée comme une sociologie de la littérature ». Montesquieu et Mme de Staël, donc et encore ; Taine, Lanson et les formalistes russes, Escarpit à nouveau, Lukacs, l’École de Francfort ici aussi, Goldman (oublié dans l’article précédent), Bourdieu (très vite) dans le « sillage » duquel viennent les noms de P. Aron et A. Viala (entre autres). La suite de l’article détaille les « courants » : sociocritique (Duchet), sociopoétique (deux affluents ici : Hamon et Viala), analyse du discours social (Angenot). Comment distinguer les propositions conceptuelles issues de ces différents courants ? Premier ensemble : l’étude des négociations d’un texte avec le déjà‑dit ou la doxa, l’écriture littéraire se révélant idéologique précisément en ce qu’elle est esthétique (ici le nom de P. Zima, absent de la bibliographie) ; la littérature comme partie du discours social (Angenot) ; une poétique qui traite des normes et valeurs inscrites dans le texte (Hamon, on pourrait ajouter le nom de V. Jouve pour Poétique des valeurs) ou une poétique qui se penche sur les textes codifiant les relations sociales (traités de civilité par exemple, référence ici à Montandon). Reste à dire sur le fond comment se noue le rapport entre sociologie et analyse littéraire, en référence à A. Viala : le nouement s’opère dans la considération « de la scène énonciative, qui comprend l’inscription du destinataire dans le texte et les postures adoptées par l’auteur » ; la « centralité accordée à l’échange et à sa logique propre » permet d’articuler poétique et sociologie.

Intertextualité (J.‑F. Chassay)

24Les rappels historiques sont ici l’occasion d’illustrer le déplacement que la promotion a su opérer :

Champ très large de formules anonymes, de clichés et de stéréotypes aussi bien que de références claires, l’intertextualité ne se limiterait donc pas à une série de citations ou d’allusions repérables, mais constituerait plutôt une véritable dissémination qui oblige à penser le texte à l’intérieur d’un ensemble discursif global,

25en valorisant la transposition au détriment de l’origine, l’hétérogène sur l’homogène, le fragmentaire sur le continu. L’article s’attarde ensuite sur Palimpsestes, qui invite à penser l’intertextualité comme « la manifestation d’une littérature au second degré, utilisant ses propres règles et sa propre histoire » ; J.‑F. Chassay fait ensuite remarquer que, « selon l’extension qu’on accorde au concept, il permet d’interroger la définition qu’on donne de la littérature ». Si l’on envisage la littérature dans l’optique d’une interaction indéfinie des textes et des genres,

l’approche intertextuelle peut avoir pour effet de briser la clôture de la production littéraire canonique pour inscrire celle‑ci dans un vaste réseau de transaction entre modes et statuts discursifs, le discours social. Il y a là une attitude nouvelle quant à la place même qu’occupe le littéraire dans l’activité symbolique (M. Angenot, 1983).

26L’intertextualité conduit ainsi à l’interdiscursivité – le littéraire pouvant dès lors être considéré « comme un laboratoire des pratiques discursives en général ».

Écrivains (R. Ponton) & Œuvres (A. Viala)

27Qu’est‑ce qu’un « écrivain » pour qui s’intéresse moins à « l’auteur » qu’à l’institution du « littéraire » ? R. Ponton lie très vite l’interrogation à la question de l’évaluation, « de la part du public comme de ses pairs » – « l’attribution de la qualité d’écrivain recoupe la diversité des façons de concevoir la littérature ». Passons sur l’historique, très détaillé, et venons‑en à la période contemporaine, et à l’évolution de la « fonction » : la figure « civilisatrice » a pu être réaffirmée avec force, notamment dans la littérature post‑coloniale ou par les écrivains du Goulag, mais aussi dans la littérature liée à l’affirmation d’une identité linguistique (Québec) ou sexuelle (« l’écrivaine »). Mais n’y avait‑il vraiment rien d’autre à dire pour conclure que « le prestige de la fonction reste fort », « la notoriété peut apporter de substantiels revenus », « le statut reste envié et permet la promotion sociale d’auteurs dépourvus d’autres dotations ». On reste un peu sur sa faim : le dictionnaire se passe décidément des écrivains comme des œuvres.

28A. Viala interroge d’emblée les rapports que la notion d’œuvre (isolée) entretient avec celle d’œuvre(s) (complètes), détaille les ambiguïtés qui s’attachent à ces incertitudes d’emploi (le « chef d’œuvre », les « variantes », les « inédits ») pour en venir à la synonymie problématique du « texte » et de « l’œuvre » ; le second volet de l’article fait « l’histoire des applications de la notion d’œuvre », qui fait apparaître « la représentation de la littérature qui lie l’œuvre et l’auteur », le déplacement opéré ensuite par les formalistes et la dissolution du concept d’œuvre comme outil d’interprétation. C’est donc l’instabilité de la notion, ses présupposés méthodologiques et ses enjeux herméneutiques qui retiennent surtout A. Viala : on perçoit ici assez bien que le « littéraire » tient dans le jeu des différentes acceptations.

Traduction (J. E. Jackson & L. D’hulst)

29« Le lien entre langue et littérature étant indissoluble » et le dictionnaire du littéraire francophone, on lira maintenant l’article « Traduction » ; le ton est donné d’entrée : traduire signifie « à la fois comprendre et interpréter, y compris en transférant un texte d’une langue dans une autre ». L’historique est hâtif mais complet : enjeux esthétiques et idéologiques de la traduction à la Renaissance, débats théologiques sur la traduction de la Bible, doctrine classique de l’imitation et querelles des Anciens et des Modernes, importances des traductions de Shakespeare pour la littérature française, et pour l’époque moderne : cas des autotraductions, du bilinguisme, de la francophonie. Vient ensuite un inventaire des problèmes et de suggestions : fidélité (notion à laquelle on nous invite à substituer celle d’écart ou de discours rapporté en faisant du traducteur un « auteur »), considérations sur la « lecture » qui est celle d’un traducteur. De quoi nourrir pour finir une réflexion sur la « signature » de la traduction, et la négociation de son autorité.

Biographie (A. Viala)/ Biographie, Biographique (J.‑L. Diaz)

30Comme on se l’était promis, on comparera pour finir, et pour tenter de mieux cerner la spécificité de ce Dictionnaire, l’entrée « Biographie » (due ici à J.‑L. Diaz) avec l’entrée correspondante du très classique Dictionnaire des Genres et notions littéraires de l’Encyclopædia Universalis), rédigée par A. Viala. S’agissant d’un genre qui n’est pas constitutivement « littéraire », d’une pratique qui ne répond pas d’emblée à une intention esthétique, et dont la réception met donc en jeu des valeurs d’institution, la chose devrait s’avérer probante. Pour le Viala de l’Encyclopædia, qui se réfère à Kendall (1965) Madalénat (1984) la forme renvoie à une « illusoire totalité », et le genre à un « espace » où les spécifications littéraires ne recouvrent pas tous les « usages » qui imposent de réfléchir d’abord sur les finalités de l’écriture biographique ; mais « l’illusion » est aussi celle d’une saisie systématique de l’identité (ici, référence à Proust) : « on n’écrit donc jamais de biographie que d’un personnage » (éthobiographie). L’historique distingue ensuite les grandes phases d’une hésitation entre quête ontologique et construction éthobiographique – la dernière représentée la « biographie sociale » qui « envisage les actes et les œuvres comme les lieux où se manifestent les habitus, et l’èthos du personnage, à partir de quoi s’éclairent dialectiquement sa manière individuelle et la significativité sociale de ses œuvres » (un seul nom ici, celui d’A. Viala pour Racine. La Stratégie du caméléon). La conclusion s’attarde aux enjeux : « touchant à la fois aux signifiés, aux mythes fondateurs d’une culture par les personnages et les interprétations qu’il choisit, et aux signifiants par les modèles discursifs qu’il emploie, le genre biographique touche aux deux strates de l’idéologique ». On est bien déjà ici dans une pensée du « littéraire » : reconnaissons à A. Viala le mérite de la cohérence (jusque dans le recours aux adjectifs substantivés), en regrettant seulement ici l’absence de toute réflexion sur les « vies imaginaires », les « biofictions » et autres « fictions d’auteur ».

31Le Dictionnaire du littéraire et J.‑L. Diaz nous en donnent‑ils plus à la faveur du double titre de l’entrée « Biographie/Biographique » ? La question de la fiction et celle de « l’autobiographie masquée » interviennent ici très tôt, dans l’historique lui‑même (Rabelais et D’Aubigné), et ne sont jamais perdues de vue (Boulgakov, Michon, Barthes) ; le terme de biofictions est introduit (en référence à C. Arnaud, 1989, sans autre précision), tout comme la référence à Bourdieu (« l’illusion biographique »). Si le partage « biographique »/« biographie » n’est pas vraiment thématisé, l’article proposé par le Dictionnaire du littéraire marque mieux qu’une « actualisation » : une diversification du propos théorique lui‑même, qui fait la preuve du bien‑fondé de ce déplacement que le titre même du volume précipite.


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32Ces hâtives incursions dans quelques unes des entrées offertes par le Dictionnaire du littéraire nous auront donc valu de bonnes surprises – n’était l’inégalité de certains articles (c’est un peu la loi du genre, et c’est encore la question de la valeur. On en sort que pour s’y replonger, par le jeu (parcimonieux) des renvois, et apprécier à chaque fois ou presque « l’ouverture » vers des questions neuves : ce Dictionnaire « embrasse » plus large que les autres, indiscutablement, et il étreint bien. Saluons donc la diversité des entrées et l’ambition topographique de l’entreprise. Contrepartie logique du nombre : on doit toutefois regretter la brièveté des notices, non pas tant en ce qu’elle induit des incomplétudes qu’en ce qu’elle conduit les auteurs à pratiquer constamment l’allusion, au risque d’être résolument illisible pour qui ne disposerait pas déjà d’une vaste culture théorique et donc par ceux qui constituent le premier public d’un tel Dictionnaire – les étudiants soucieux de se donner des définitions problématisées des notions que met en jeu le discours métatextuel. Ce régime allusif s’apparente parfois à la pratique connue sous le nom peu francophone de name dropping : en l’absence d’une bibliographie commune et compte tenu du nombre très restreint des références indiquées en fin d’articles, quantité de noms cités dans telle ou telle entrée demeurent lettre morte (simples signes de reconnaissance ou de « distinction ») : l’étudiant aura à se tourner vers son libraire, un enseignant ou un site Internet. Douloureuse illustration des médiations qui constituent, peut‑être, le « littéraire ».