Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Catherine d’ Humières

Nature secrète, sciences et mystères

Sigila, revue transdisciplinaire franco-portugaise sur le secret, revista transdisciplinar luso-francesa sobre o segredo, n°15 : « Science et secrets, ciência e segredos », printemps-été 2005 primavera-verão, Gris-France.

1Adam et Ève mangeant le fruit de l’arbre de la connaissance, Prométhée volant le feu des dieux pour le donner aux hommes, ou Pandore ouvrant la boite qui lui avait été confiée, autant de mythes qui rappellent que le savoir humain naît du désir de percer les mystères du monde, de lever le Voile d’Isis, symbole des secrets de la nature, dont Pierre Hadot a récemment retracé l’évolution, montrant que la recherche scientifique comme l’approche esthétique participent d’une même tentative de  découvrir et divulguer les arcanes de l’univers.

2L’interdisciplinarité qui constitue l’une des bases de Sigila permet une ouverture très large sur la notion de secret, et ce numéro, plus particulièrement orienté sur les liens qui unissent science et secret, présente un ensemble d’articles très variés sur ce thème. Le parcours proposé semble partir du principe que, malgré les efforts effectués pour dévoiler ses mystères, la nature recèle encore bien des énigmes. L’angle selon lequel on l’aborde a certes beaucoup changé au fil des siècles, mais elle continue à proposer des problèmes à résoudre et des rêves à accomplir. Nous avons opéré ici un regroupement des articles selon qu’ils parlent de secrets scientifiques, des limites de la recherche scientifique, des secrets des scientifiques ou de la notion même de secret scientifique.

3Trois articles sont consacrés à des sujets purement scientifiques. Walter Appel, partant des théorèmes de Gödel, évoque le problème des objets (dans leur sens mathématique) existants, mais inobservables, puis celui de l’existence de propositions non démontrables, mais vraies, et conclut en suggérant la supériorité de l’esprit humain sur la machine. Philippe Boudon étudie les rapports secrets entre géométrie et architecture, en mettant en relation la notion de cube et d’archicube avec un monument comme la Grande Arche de la Défense, et en se référant aux architectes modernes que sont Eric Reitzel et I. M. Pei, à la suite du Corbusier. Claude Comte analyse le problème de la contextualité sur lequel bute la physique quantique, et termine par l’affirmation de l’unicité de l’être humain, imprévisible et entièrement lié à son contexte.

4Un certain nombre d’articles s’attachent à évoquer plus précisément les limites de la science, et les obstacles que rencontre la recherche scientifique. Daniel Koren s’intéresse en particulier à la place que le secret occupe dans l’activité psychique du savant. Il évoque les écrits hermétiques tant appréciés à la Renaissance, par Giordano Bruno, Pic de la Mirandole, Galilée ou Copernic. Mais il pense surtout à Newton, qui, à côté de ses travaux scientifiques, avaient accumulé secrètement des documents sur ses recherches alchimistes et métaphysiques, faisant ainsi coexister science et magie, et à Einstein cherchant le mystère qui fonde l’art et la science en même temps que la religion. Ainsi la question du mystère des origines, même en science, ramènerait forcément à la question de Dieu-le-Père. Le refus Dieu et la référence à l’Univers et à la Nature seraient peut-être le symptôme d’un transfert au sens analytique du terme. Patrick Corneau propose une nouvelle lecture des vexations infligées par la science à l’humanité : Freud en recensait trois, provoquées par Copernic, Darwin et surtout la psychanalyse ; il en rajoute quatre qui seraient l’éthologie, l’évolutionnisme, la sociobiologie et l’informatique, et en annonce bien d’autres, revendiquant par ailleurs un renversement de cette malédiction par la quête d’un nouvel enchantement du monde. Delphine Bouit montre de quelle façon Paul Ricœur, Jean-Pierre Changeux, Henri Atlan et António R. Damásio ont utilisé la doctrine de Spinoza pour leurs travaux sur la distinction entre émotion et sentiment, et les problèmes posés par le concept de conscience et de connaissance de différents types. Patrick Sbalchiero se pose avec Ernest Renan et Jean Guitton la question de savoir s’il faut vraiment opposer science et religion. Évoquant les secrets de la nature comme privilège des dieux ou de Dieu selon les époques, il retrace l’histoire de l’évolution de cette notion depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours - d’Héraclite à Francis Bacon, en passant par les Épicuriens, la pensée médiévale, la Kabbale juive, et les systèmes philosophiques rationalistes du XIX° siècle, pour s’interroger sur l’enjeu du rapport actuel entre science et surnaturel.

5Trois articles s’attardent sur les secrets des scientifiques. Jean Widemann présente ses recherches historiques et étymologiques sur l’origine du nónio portugais, instrument de mesure utilisé au XVI° siècle par les navigateurs portugais, et le rapproche du “vernier” français, suggérant une éventuelle origine commune. André Bolzinger présente de façon critique “le double jeu” de Pierre Janet qui fut le champion de la psychologie appliquée à la pathologie mentale, entre 1920 et 1940, et qui est presque oublié à l’heure actuelle. L’auteur cherche à démontrer que Janet profita surtout de concours de circonstances favorables le mettant en présence de Jules Falret, médecin de la maison de santé de Vanves, et du célèbre docteur Charcot, et qu’il sut construire sa carrière comme le coucou, profitant du nid des autres, et n’ayant, selon Minkowski, “ni maître reconnu, ni disciple véritable”. Vincent Fleury relate la vie du mathématicien Alan Turing : connu pour sa participation à la mise au point de la machine destinée à décrypter les messages codés des nazis, il tenta aussi de percer le secret de la pensée humaine et de concevoir une machine pensante, et se suicida à 42 ans après la révélation et la condamnation de son homosexualité. En développant plus précisément ces trois étapes, l’auteur montre que la vie d’Alan Turing fut dominée, sinon menée, par la notion de secret, et termine par une pirouette borgésienne : “c’est parce que Turing vaut plus que nous que nous valons autant que Turing”.

6Enfin, il est aussi question de la divulgation ou de la rétention des résultats des travaux effectués par les chercheurs. Rafael Encinas de Munagorri lie recherche scientifique et liberté d’expression, il donne en exemple les drames vécus par Galilée, Sakharov, et Iouri Bandajevski, détenteurs de vérité que les autorités ne voulaient pas entendre, et cite la déclaration des droits de l’homme sur la libre communication des pensées et des opinions. Danielle Jacquart abonde dans ce sens en évoquant la vie et l’œuvre d’un médecin du Xe siècle : Razi, très connu dans le monde arabe de l’époque, et qui adopta une attitude opposée à celle d’Hippocrate, considérant qu’il était du devoir du médecin de faire connaître les résultats de ses recherches, et se situant ainsi “dans une continuité universelle du savoir humain, qu’aucune confiscation ne doit venir interrompre”. Le seul article écrit en portugais est celui de João Caraça qui montre que la science fait partie intégrante de la culture des sociétés européennes industrialisées, et ce depuis le XVIIe siècle, sans nier toutefois le rôle qu’a pu jouer la civilisation arabe comme courroie de transmission du savoir scientifique au Moyen Âge. D’après lui, un des éléments essentiels de la supériorité de la science moderne est sa libre circulation, sa capacité de mise à l’épreuve par des regards critiques, même si c’est au sein d’une élite ; c’est là sa grandeur et son véritable secret.

7Ajoutons que ce qui fait vraiment le charme de cet ouvrage, c’est qu’au fil de la lecture, tapis entre deux articles scientifiques, on trouve des trésors cachés, comme des pauses pour reprendre sa respiration : des illustrations, bien sûr, comme la photo d’une statue de Louis-Ernest Barrias (1902) représentant “La nature se dévoilant devant la science”, un croquis de William Stukely représentant “La déesse Artémis tenant le portrait de Newton”, et deux dessins de Carlo Portinari illustrant “L’Aliéniste”, nouvelle de Machado de Asis, évoquée par Monique Le Moing, mais aussi un poème d’António Gedeão dédié à Galilée, une courte bio-bibliographie de Robin Cook, maître du Thriller médical, écrite par Laurence Motoret, un extrait du Jornal do Brasil, de Carlos Drummond de Andrade, célébrant la force poétique de la connaissance scientifique à partir de la découverte d’une nouvelle étoile par Ronaldo Rogério de Freitas Mourão, et puis surtout un délicieux conte pour enfants de Marielle Ferragne qui nous révèle l’ineffable secret des cœurs de pomme.

8En seconde partie, huit pages sont consacrées à une belle “Anthologie du secret”, sur le thème des mystères de la nature : deux strophes des Lusiades de Luís de Camões, deux sonnets de Joachim du Bellay et de Jean-Baptiste Chassignet, et deux poèmes de Juan Ramón Jiménez et d’Affonso Romano de Sant’Anna. Le numéro se termine avec quelques comptes-rendus de lectures, une liste transdisciplinaire des dernières publications et des manifestations ayant le secret comme thème principal.

9Cet ouvrage offre un panorama intéressant de la façon dont peut être envisagé le rapport entre science et secret. Vraiment orienté sur la transdisciplinarité, il devrait séduire non seulement les lecteurs scientifiques mais également les philosophes et les psychologues, ainsi que ceux qui sont plus intéressés par les Lettres et les Sciences Humaines. Le portugais, utilisé dans un seul article, se retrouve dans les textes littéraires, où l’on apprécie réellement la beauté d’une langue qui gagnerait à être mieux connue.