Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2003 (volume 4, numéro 1)
Patricia Victorin

Présentation de la collection Classiques du Moyen Âge Champion

1On ne peut que se féliciter de la parution d’une nouvelle collection, Champion Classiques dirigée par Claude Blum et dont la section médiévale est co‑dirigée par Emmanuèle Baumgartner et Laurence Harf‑Lancner, collection qui vient naturellement trouver sa place aux côtés des éditions bilingues déjà bien connues du public universitaire et étudiant que sont les Lettres Gothiques (collection dirigée par Michel Zink) et GF‑Flammarion (collection dirigée par Jean Dufournet). Cette nouvelle collection Champion Classiques, diffusée par Le Seuil, se veut à la fois moderne, abordable (tant financièrement qu’au niveau du public) et savante.

2Pour ce qui est de la présentation, le format correspond à un format Poche (12,5 x 19), le livre est de belle qualité et semble fait pour durer ; la maquette et la couverture sont agréables à l’œil, à la fois sobres (couverture blanche et bordure marbrée lie de vin) et attractives. Le plus petit exemplaire comporte 224 pages et le plus épais 748 pages, parmi les six volumes parus à ce jour. Le texte en ancien français occupe la page de gauche et sa traduction est mise en regard, alors que les deux versions (en langue originale et en traduction) étaient jusque là dans des ouvrages séparés chez Champion. Les notes sont placées en bas de page, ce qui permet de les lire plus aisément.

3Ajoutons que les prix sont très attractifs puisqu’ils oscillent entre 8 et 15 euros, ce qui permet d’ouvrir la collection à un public plus large d’étudiants et d’une frange du grand public, outre les enseignants et les chercheurs.

4Cette collection doit permettre d’une part de rééditer le fonds Champion, en proposant des mises à jour parfois nécessaires et d’autre part de faire découvrir des inédits. Le livre s’ouvre sur une introduction savante qui comprend notamment une analyse génétique, une étude littéraire sur le contexte d’écriture et la réception de l’œuvre, les principes d’établissement du texte. L’apparat critique comporte des notes savantes, les variantes indispensables à toute édition critique digne de ce nom. Les annexes offrent un glossaire, une chronologie éventuelle, un index des noms et – autre nouveauté – un dossier constitué de textes qui entrent en écho avec l’œuvre. La bibliographie propose enfin une mise à jour des derniers travaux sur la question.

5Le premier volume de Champion Classiques est Le Roman de Tristan de Thomas, une des deux versions françaises de cette célèbre histoire (suivi des Folies de Berne et d’Oxford) ; le texte édité est celui de Félix Lecoy (avec quelques corrections et compléments) et la traduction inédite a été faite par Emmanuèle Baumgartner et Ian Short, les deux spécialistes de la matière tristanienne.

6Le second volume paru est Le Conte de Floire et Blanchefleur, de Robert d’Origny (l’attribution à cet auteur est récente), pour lequel Jean‑Luc Leclanche propose une nouvelle édition critique du Ms. A et une traduction qui s’emploie à rendre alerte le style de ce bref récit qui conte les aventures des parents de Berthe aux Grands Pieds. Ce roman idyllique du xiie siècle a connu un vif succès et mérite d’être redécouvert. On regrettera néanmoins de trouver une bibliographie aussi sommaire.

7Le troisième volume, Chevalerie et Grivoiserie : Fabliaux de chevalerie, rassemble cinq fabliaux peu connus et rarement édités, dont certains n’ont jamais été traduits. Les deux textes que J.‑L. Leclanche donne en annexe – car ce ne sont pas des fabliaux – « Le Dit des Putains et des Jongleurs » et le « Lai du Libertin », sont fort utiles afin de mettre en perspective le rire dit « courtois ». Ce groupement de textes peu connus permet de compléter l’éclairage de l’important recueil des Fabliaux érotiques, édité par L. Rossi avec la collaboration de R. Straub (Paris, Lettres Gothiques, 1992). La bibliographie, très importante sur le sujet, aurait mérité d’être plus complète. Signalons notamment :

8Busby K., « Fabliau et roman breton : le cas de Berengier au long cul », dans Epopée animale, Fable, Fabliau, Actes du IVe colloque de la Société Renardienne, Evreux 7‑11 septembre 1981, éd. G. Bianciotto et M. Salvat, Paris, 1984, p. 121‑132.
Busby K., « Courtly Literature and the Fabliaux : some Instances of Parody », dans Zeitschrift für romanische Philologie, 102, 1986, p. 67‑87.
Hicks E., « Fabliau et sous‑littérature. Regards sur le Prestre teint », dans Reinardus, 1, 1998, p. 79‑85.
Leupin A., « Le Sexe dans la langue : la dévoration. Sur Du Con, fabliau du xiiie siècle de Gautier Le Leu », dans Poétique, 45, février 1981, p. 91‑110.
Wolf‑Bonvin R., La Chevalerie des Sots. Le Roman de Fergus, suivi de Trubert, fabliau du xiiie siècle, Paris, Stock Plus,1990.
La Nouvelle. Formation, codification et rayonnement d’un genre médiéval. Actes du Colloque International de Montréal, éd. M. Picone, G. Di Stefano, P. Stewart, Montréal, 1983.

9Le quatrième volume est Le Bel Inconnu de Renaut de Beaujeu, publié et présenté par Michèle Perret, traduit par M. Perret et I. Weill. Ce récit d’aventures chevaleresques et amoureuses du début du xiiie siècle reprend le motif folklorique du fier baiser et tisse un réseau intertextuel subtil avec Erec et Enide de Chrétien de Troyes. Le texte est aussi assorti d’un dossier en annexe.

10Le cinquième volume est Le Roman d’Alexandre de Thomas de Kent, (texte édité par Brian Foster et Ian Short), avec une traduction inédite de Catherine Gaulier‑Bougassas et Laurence Harf‑Lancner. Il nous permet de compléter la figure légendaire d’Alexandre qui a beaucoup inspiré les clercs du Moyen Âge, à travers un récit hybride, aux frontières du récit épique, du roman d’aventures et du texte encyclopédique. À signaler une autre version du Roman d’Alexandre, d’Alexandre de Paris (éd. E. C. Armstrong, trad. L. Harf‑Lancner, Paris, Livre de Poche, Lettres Gothiques, 1994). Le texte est précédé d’une longue introduction très utile et d’une analyse du récit qui facilite le repérage pour le lecteur dans cette véritable somme. Le glossaire et l’index des noms propres sont très précieux.

11Le sixième volume (et premier paru) est La Vie de saint Gilles, de Guillaume de Berneville, dont Françoise Laurent a fait l’édition bilingue. Son édition apporte des compléments par rapport à celle de 1881 de Gaston Paris et Alphonse Bos ainsi qu’un nouvel apparat critique. En annexe, on trouvera le texte intégral de la Vita latine, source de l’hagiographe. Le lecteur spécialiste ou non spécialiste découvrira avec plaisir cette exemplaire vie de saint composée vers 1170 – qui nous est ici livrée dans une traduction particulièrement élégante.


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12Cette nouvelle collection ambitieuse ne tardera pas à trouver la place qu’elle mérite dans l’enseignement de la littérature et de la langue médiévales à l’Université ainsi qu’auprès d’un public plus large, curieux de découvrir la palette variée qu’offre la littérature du Moyen Âge. Les ouvrages fournissent en effet tous les outils au lecteur non spécialiste pour l’accompagner dans sa découverte. Quant au spécialiste, il trouvera un appareil critique complet, une bibliographie utile et récente, une édition et une traduction souvent inédites de textes incontournables ou méconnus.