Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2003 (volume 4, numéro 1)
titre article
Corinne François‑Denève

Dictionnaire du roman de mœurs

Philippe Hamon et Alexandrine Viboud, Dictionnaire thématique du roman de mœurs 1850-1914, Paris : Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2003, 444 p., EAN 9782878544558.

1Philippe Hamon et Alexandrine Viboud, avec le concours du Centre Zola (I.T.E.M., C.N.R.S.) et du Centre de Poétique et de Génétique romanesques (Paris III‑Sorbonne Nouvelle) publient un gros « dictionnaire thématique du “roman de mœurs” et de la nouvelle réaliste et naturaliste (1850‑1914) », comme l’indique plus précisément le sous‑titre du volume. Riche de 544 pages et de quelque 200 entrées, l’ouvrage ne fait toutefois que rendre compte à un moment donné d’un état de la recherche puisque, comme le précisent les auteurs en introduction, il continue à être enrichi, et est consultable au Centre Zola (4 rue Lhomond, 75 005 Paris). On espère qu’une édition prochaine unifiera le système des références (en particulier pour les Soirées de Médan), et surtout effacera les trop nombreuses coquilles et maladresses de style : le laisser‑aller de certaines « fiches » porte préjudice à un ouvrage qui se veut de référence pour les étudiants et les enseignants.

2Le projet est clairement défini dans l’introduction générale des deux auteurs ; il s’agit de servir deux buts : en premier lieu donc, fournir à un public universitaire des repères thématiques dans la riche littérature de la seconde partie du xixe siècle, et, en second lieu, réhabiliter des auteurs qui en leur temps ont été considérés comme « majeurs » ou en tout cas populaires, mais que le « canon » a écartés. Une « liste des ouvrages traités dans le dictionnaire » (p. 539‑44) permet de mesurer l’ampleur de ces excommunications : qui se souvenait encore de Paul Adam (14 ouvrages), Adolphe Belot (9), Georges Darien (6), Abel Hermant (6), Georges Ohnet (8) ou encore René Maizeroy (5) ? Rosny Aîné, connu pour sa seule Guerre du Feu (« roman de mœurs » de la préhistoire qui n’a pas sa place ici…), ou encore Champfleury, dont on garde surtout le souvenir du Manifeste du réalisme de 1857, se voient de même resitués dans une époque, et une œuvre personnelle, qui dépassent les simplifications abusives. Les auteurs plus illustres ne sont toutefois pas oubliés, avec la présence écrasante des « maîtres » Zola et Maupassant, dont la bibliographie est d’ailleurs curieusement résumée dans cette même liste en un ambitieux « œuvres complètes ». Le dictionnaire est d’ailleurs riche d’enseignements sur ces auteurs si connus : on apprend ainsi incidemment, au détour d’un article, que l’expression « bête humaine » a été reprise par Camille Lemonnier (p. 265) ; on prend conscience de la réécriture permanente à l’œuvre chez Maupassant (p. 267, passim). Mais tout l’intérêt de l’ouvrage de Philippe Hamon et Alexandrine Viboud est bien sûr de mettre à la portée du « grand » public des œuvres qui jusque là étaient restées confinées dans la pénombre de la Bibliothèque Nationale (où la plupart des ouvrages cités sont accessibles en microfiches), ou des mémoires universitaires. Toutefois, l’entreprise est aussi nécessairement frustrante et fragmentaire : il est souvent difficile, à un siècle d’écart, de redonner une vision juste de la vitalité de la littérature, puisque les ouvrages ont parfois été perdus, ou détériorés. Et la difficulté pour le vulgum pecus d’avoir accès à ses œuvres risque fort de faire de ce dictionnaire un recueil de lettres mortes. De surcroît, si le but de réhabilitation est louable, on se dit aussi parfois que l’oubli dans lequel sont tombés certains littérateurs avait son explication… Enfin, on regrette l’absence de notices sur ces auteurs, dont la présence est dispersée dans divers articles.

3Dans cette introduction, les auteurs tentent également de prévenir les reproches qui pourraient leur être faits. L’écueil principal est celui de la notion même de « thème », notion discutée s’il en est. Hamon et Viboud choisissent de définir le « thème » comme une « unité de sens » stable, qui a une « fonctionnalité narrative » dans un genre donné, ou dans l’œuvre d’un auteur en particulier (p. 9‑10). Les auteurs ne dissimulent pas toutefois les autres difficultés : que faire des déformations parodiques d’un thème ? Comment circonscrire un « thème » (choisir entre « jeune fille » et « femme ») ? Doit‑on faire entrer dans la liste les thèmes humains, les thèmes‑objets, les thèmes situations, les thèmes psychologiques, voire les actes de paroles et les actes physiologiques concrets (p. 10) ? Hamon et Viboud espèrent s’être situés dans un moyen terme entre le trop « vaste » et le trop « pointu » (p. 10). C’est évidemment sur ce point que le dictionnaire prête le flanc à la critique : en dépit de la présence d’une liste des thèmes évoqués (p. 537‑8), qui propose un index enrichi d’un système de renvois, on regrette de ne pas trouver des entrées plus précises : « flânerie » à côté de « promenade », « imprégnation » en complément de « hérédité » (voir p. 265), « lac » face à « forêt », et « omnibus » face à « fiacre », décidément moins moderne. De même, si la femme est omniprésente dans la littérature de la seconde partie du siècle, et donc dans le dictionnaire (« accouchement », « viol », « mère de famille »…), on regrette l’absence de références aux hommes, corollaire pourtant évident du questionnement sur la femme : quid de la « virilité », voire des pratiques sexuelles masculines ? Le dictionnaire révèle parfois de bonnes surprises, comme les pittoresques entrées « attente » ou « temps qu’il fait », à côté d’entrées plus classiques : « bibelot », « industrie », « suicide ». Si un tel dictionnaire ne peut prétendre à l’exhaustivité, les spécialistes de thèmes particuliers seront parfois frustrés par la restriction bibliographique de certaines entrées, et par le côté nécessairement sommaire du « chapeau » : pourquoi par exemple ne pas faire figurer Regina Sandri de Champsaur à « actrice » ?

4Les auteurs s’expliquent également sur le corpus, évidemment problématique, avec des arguments parfois contestables. La périodisation, par exemple, 1850‑1914, est définie en bloc comme une époque « post‑balzacienne » (p. 11), sans que ces dates n’aient de justification explicite – 1850 : mort de Balzac, naissance de Maupassant ?, 1914 : la fin (?) de la Belle Époque ? Certaines œuvres datent d’ailleurs de 1847 (Chien‑Caillou de Champfleury), d’autres de 1919 (Le Justicier de Paul Bourget).

5Hamon et Viboud affirment également avoir sélectionné des ouvrages précis, relevant de la littérature réaliste et naturaliste « sérieu[se] », de « mœurs contemporaines », « en prose » (p. 11). On peut regretter davantage encore que les auteurs fassent l’économie de la définition du « roman de mœurs », prudemment mis entre guillemets dans le sous‑titre, et contester ce vocable de « sérieux ». En quoi un roman fantastique serait‑il moins « sérieux » qu’un ennuyeux roman de mœurs ? Le traitement parodique de certains thèmes n’aurait‑il pas sa place dans un dictionnaire thématique ? De plus, en dépit de ces avertissements, la sélection manque de cohérence : s’il s’agit de ne pas considérer autre chose que le roman de mœurs contemporain, que fait La Légende de Saint Julien L’Hospitalier de Flaubert dans le dictionnaire ? (p. 76). De même, un comparatiste sourira des références « internationales », « européen[nes] en tout cas » (p. 11), représentées par le seul Camille Lemonnier…

6Hamon et Viboud insistent enfin sur un paradoxe : comment dresser un dictionnaire des thèmes de la littérature réaliste et naturaliste, alors que le genre même affirmait que l’on pouvait parler de tout, et qu’il ne saurait y avoir de « thèmes » imposés (p. 13) ? Le faux paradoxe se résout de lui‑même : de fait, le dictionnaire se donne pour but de revenir a posteriori sur un réseau de thèmes « obsédants ». Il est en tout cas à mettre au crédit des auteurs qu’ils prennent pour argent comptant les protestations des hérauts du naturalisme et du réalisme : la « réalité » décrite dans les livres est celle de la « vraie vie », comme semblent en témoigner les rapprochements avec l’anthropologie et la sociologie, et les références nombreuses aux ouvrages d’historiens spécialistes de l’époque, comme Alain Corbin. Le dessin de couverture (de dos, un photographe prenant un cliché de la foule) dit assez que la littérature est ici conçue comme un « procès verbal », ou un « daguerréotype » de la réalité. C’est peut‑être là le défaut de la cuirasse de cet ouvrage indispensable et bien documenté : sous la liste affleure parfois l’absurde des inventaires ; et la littérature de la seconde partie du siècle apparaît comme une littérature bien secondaire, éclatée, désincarnée, qui reprend des thèmes éculés. Mais feuilleter ce dictionnaire, en y glanant des informations, est aussi la garantie d’un beau voyage : on se prend à chercher d’article en article les références à tel ouvrage, de façon à en connaître la trame. C’est sans doute un des mérites de ce dictionnaire d’inciter le lecteur à revenir aux textes.