Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2003 (volume 4, numéro 1)
titre article
Patrick Sultan

La glose contre l’œuvre

L’oeuvre et son ombre. Que peut la littérature secondaire ? Recueil d’études, publié sous la direction de Michel Zink. Textes de Yves Bonnefoy, Pierre Bourdieu, Pascale Casanova, Antoine Compagnon, Michael Edwards, Marc Fumaroli, Michel Jarrety, Hubert Monteilhet, Carlo Ossola, Harald Weinrich, Michel Zink, Paris : Éditions de Fallois, 2002, 154 p., EAN 9782877064477.

1Pour bien saisir les multiples enjeux du colloque intitulé : « L’œuvre et son ombre. Que peut la littérature secondaire ? »,tenu du 22 au 24 novembre 2000 à l’initiative de M. Zink et sous l’égide du Collège de France, rappelons tout d’abord le fameux monologue de Faust. Les harassantes recherches de ce mythique savant allemand, accumulées au prix de longues veilles, le laissaient au bout du compte découragé et gros‑Jean comme devant. Au terme d’une existence vouée à la science, l’érudit se désespérait de n’avoir pas atteint à l’arbre doré de la vie.

2Un sentiment analogue de doute et de lassitude peut saisir tous ceux qui voient se multiplier ad nauseam toutes sortes de « vade‑mecum et autres viatiques » qui « encombrent l’accès aux œuvres » (114). L’inflation de thèses universitaires aux sujets minces ou insignifiants, la prolifération sur un mode industriel et répétitif des guides parascolaires, ou bien encore la pléthore d’éditions sur‑annotées, bref cet empire de la glose qui caractérise notre époque, au lieu de manifester une vitalité de la culture ou de favoriser l’accès aux œuvres littéraires, pourrait bien faire écran à la relation authentique, à la conférence avec les esprits du passé qu’est la lecture. La création littéraire elle‑même pourrait pâtir de cette omniprésence étouffante et parasitaire. Le commentaire qui avait pour fin de rapprocher l’œuvre nous en éloigne.

3La « littérature secondaire » qui est, pour reprendre la pertinente métaphore filée par M. Zink dans sa brève introduction au recueil (11‑18), comme « l’ombre projetée par la littérature primaire » ne lui fait‑elle pas en retour de l’ombre au point de l’éclipser ? En effet, « l’ombre n’existe pas sans l’objet, mais l’ombre prolonge l’objet, en donne une mesure à la fois déformante et exacte en fonction de la place et de l’intensité de la lumière qui se porte sur lui. L’ombre, qui n’existe pas sans l’objet, lui confère en retour sa réalité ». On est donc alors en droit (et peut‑être a‑t‑on le devoir ?) de se demander si, et dans quelles conditions, parler de ce qu’on aime et de ce que l’on connaît permet de faire aimer et connaître mieux ce dont on parle.

4Examinons préalablement (Jarrety, p. 35‑45) un enjeu pratique de cette question, majeur même s’il est souvent occulté ou dédaigné : la vulgarisation. Assurément, la tendance des clercs à se replier sur un discours hyper‑spécialisé (travers qu’accentue et aggrave le fonctionnement de l’institution universitaire) pourrait faire oublier le devoir culturel de vulgariser. C’est alors l’inflation de ce que M. Fumaroli désigne, avec irritation, sous le nom de « littérature grise », ce discours pseudo‑scientifique qui, prétentieux et hautain, « jargonne dans l’abstrait ». Et pourtant, la nécessité de faire lire la littérature à « ceux qui ne sont pas toujours spontanément portés à le faire » n’est autre que le souci même de la littérature. Or, force est de constater que, malgré le nombre croissant d’éditions scientifiques de grande qualité et accessibles en collection de poche, malgré une évolution apparemment favorable – sur un plan éditorial – à la diffusion du savoir jugé indispensable à la lecture des œuvres, « la littérature s’affaiblit dans l’espace culturel d’aujourd’hui ». Le commentaire entrave l’œuvre. Soit il en réduit la portée en la scolarisant à l’excès soit, en l’enfermant dans le cercle des spécialistes, la prive de toute transcendance et, pour finir, l’annule. Il convient donc de rompre avec ce « vertige de scientificité » pour lui substituer une certaine « séduction littéraire ». Il faut « faire lire et aider à lire » ; autrement dit, selon l’adage classique, plaire au lecteur et l’instruire : ainsi une préface élégante et stylée, soucieuse de s’adresser à ceux qui ne sont pas encore acquis à la lecture peut suffire à donner matière à réflexion mais surtout l’envie de lire et de relire. Tel est le sens positif que l’on peut donner à une littéraire dite secondaire au sens où elle seconde les œuvres, se met à leur service.

5Cependant, la littérature secondaire ne se borne pas à jouer cet humble rôle subalterne d’accompagnement, de complément. Elle pourrait même au contraire, d’un point de vue sociologique, constituer une condition de possibilité de la création littéraire. Loin de n’avoir qu’une fonction parasitaire, comme le croit le sens commun, le commentaire assigne une place à l’œuvre dans la République mondiale des Lettres, la fait exister en lui conférant valeur et visibilité. Cette légitimation est nécessaire à la constitution même de l’œuvre littéraire. Pour avoir sa place dans le monde des Lettres, elle demande en effet à être reconnue, et cette consécration « peut être décrite comme une sorte de verdict marquant le passage de la frontière littéraire » (95). C’est son laissez‑passer pour accéder à l’empyrée des Classiques et donc pour échapper aux aléas de la Bourse où sont cotées les valeurs littéraires. P. Casanova (p. 93‑106) esquisse alors la description sociologique des différentes instances consacrantes : elle distingue les « consacrants charismatiques », individuels (par exemple Valéry Larbaud pour Ulysse de Joyce) et les « consacrants institutionnels » (l’entrée d’une œuvre dans un programme scolaire), indique quelques formes (la préface, l’anthologie, la traduction…) et quelques espaces (Paris) privilégiés de cette fabrication des classiques. Ainsi, littératures secondaire et primaire ne sont dissociables que pour les besoins de l’analyse et croire à leur existence séparée, ce serait ignorer la réalité sociologique de la littérature et hypostasier indûment l’œuvre en niant ce qui la détermine.

6M. Fumaroli (p. 19‑34) radicalise, mais cette fois en adoptant une perspective historique et esthétique, la critique d’une dichotomie entre « l’écrivain créateur » et le « compilateur pédant » pour finalement la récuser. Entre « littérature et érudition littéraire », entre « noble littérature créative et littérature roturière », la séparation est artificielle et atteste l’abandon même des exigences de la grande tradition littéraire qui, loin de se restreindre en excluant le traducteur, l’historiographe, le biographe ou même le modeste annotateur, leur conférait le titre enviable de « magistrats de la mémoire ». Il convient donc de rejeter l’expression de « littérature secondaire ». Certes commode pour séparer dans une bibliographie historiques les sources de… tout le reste, ce calque gauche de l’allemand – Sekundärliteratur – mal acclimaté à la langue française, est impuissant à rendre compte de la création littéraire qui, passeuse de mémoire, nourrit son inventivité de tout le savoir des œuvres du passé. Cependant, il demeure difficile de rejeter sans autre forme de procès cette notion, qui, pour trompeuse et vide qu’elle soit aux yeux d’un créateur, garde toutefois un sens pour le lecteur. C’est ce point de vue qu’adopte C. Ossola (p. 47‑63) non pour réconcilier littérature primaire et littérature secondaire mais pour établir, avec nuances, de progressifs passages entre elles. Car si l’on reprend à Augustin la fondatrice métaphore culinaire désignant les écritures comme un plat de choix qui nourrit sans rassasier, et si l’on se souvient que l’essayiste est celui qui, conformément à l’étymologie, goûte à tous les plats, alors la lecture, qui donne existence à l’œuvre en la consommant, est aussi le premier moment, l’avant‑goût, de l’acte critique. S’impose alors la distinction entre le « lanternarius » et le « copiste ». Le premier, « sobre et silencieux », « observe et garantit la cérémonie en restant aux marges du banquet » puis « reconduit les convives chez eux ». Le second « récrit patiemment les bribes » et recompose, redécoupe et finalement réinvente le texte‑modéle.

7Cette fécondité créatrice faite de reproduction fidèle et de citation exacte, peu évidente au sens commun, trouve une illustration fort évocatrice dans la méditation esthétique et ontologique menée par Y. Bonnefoy (p. 135‑154). L’exemple de littérature secondaire qu’il prend pour déployer sa réflexion se caractérise par son aridité, sa sécheresse, voire sa platitude concertée. Il s’agit d’une thèse d’un savant français, Émile Bertaux, parue en 1903 et qui porte sur l’Art dans l’Italie méridionale, modèle de science positiviste, austère et dépouillé dans son parti pris d’éliminer toute trace de subjectivité. C’est une recension exhaustive, minutieuse, de toutes les productions artistiques de quelques régions de la Péninsule : une description sans effets, aussi méticuleuse que possible, s’accompagne de photographies qui se signalent par leur remarquable fadeur. Or, justement, rien n’exerce plus de fascination et ne suscite plus la rêverie que ces images blanches et comme irréelles à force de sobriété qui font apparaître en creux la réalité métaphysique de l’oeuvre.

D’une part, il y a […] cette lumière blanche des clichés qui n’est pas celle du monde comme il existe, où toujours paraissent des nuances, des ombres même légères. Cette lumière désengagée de nos situations terrestres peut aisément se signifier comme celle d’un ailleurs non de la géographie mais de l’être, et donner à penser que nous sommes au rebord d’un autre, sur les pentes de l’absolu.

8Si la littérature secondaire peut occuper une place à ce point importante qu’elle peut nous faire voir l’œuvre d’art dans son évidence inaperçue, ne faut‑il pas alors une bonne fois renoncer à la qualifier de secondaire. C’est le parti qu’adopte A. Compagnon (p. 107‑115) qui préfère l’adjectif de second pour nommer la glose qui enrichit et augmente le sens. Dans un éloge paradoxal du « fourvoiement », ce spécialiste de l’œuvre de Proust refuse tout raccourci, toute balise et tout itinéraire préalablement tracé pour faciliter la visite guidée de l’œuvre. Le suffisant lecteur au contraire doit exercer « ses facultés cynégétiques », et « chérir le moment de désarroi que la première lecture du roman (lui) réservera ». Aussi, rares sont finalement les gloses qui apprennent vraiment quelque chose. On les reconnaît infailliblement aux routes nouvelles qu’elles inventent, à leur capacité à recomposer un paysage trop connu, à établir des voies entre deux espaces séparés. C’est à ce prix que la littérature seconde, plutôt que secondaire, peut augmenter notre désir de l’œuvre.


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9À cette confrontation entre prestigieux professeurs (de sociologie, de littérature, d’esthétique…), il manquait sans doute le point de vue de savants (exégètes, philologues, historiens) qui recourent, pour des raisons scientifiques, à ce terme de « littérature secondaire » mais surtout faisait cruellement défaut la présence d’artistes, d’écrivains avérés qui fussent aussi des commentateurs. En dépit de cette restriction, ce colloque aura permis de montrer les limites d’une notion insuffisamment consistante d’un point de vue théorique. Le concept de « littérature secondaire » ne se révèle pas, à la réflexion, pertinent pour penser le rapport de tout commentaire à l’œuvre commentée. Trop vague, confus, donnant au mot « littérature » une extension indue, il est finalement un terme‑repoussoir qui a peut‑être l’avantage de stigmatiser non sans quelque facilité le vide ou la stérilité de la glose ou bien encore de dénoncer sur un mode polémique, voire réactif les excès de la théorie du texte. En revanche, il présente l’inconvénient, peut‑être rédhibitoire, de laisser supposer un illusoire et « retour au texte pur », à un texte premier, pure origine précédant toute interprétation – mythologie littéraire dont on pensait que depuis les années 70, des travaux aussi différents que ceux de Barthes, de Blanchot ou de Genette avaient fait définitivement justice.