Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2003 (volume 4, numéro 1)
titre article
Didier Coste

Incertitudes de l’hispafrancité

Laurence Malingret, Stratégies de traduction : les Lettres hispaniques en langue française, Arras : Artois Presses Université, 2002, 264 p., EAN 2910663701.

1Publié dans une récente collection de « traductologie » des Presses de l’Université d’Artois, l’ouvrage de Laurence Malingret, Maître de Conférences à l’Université de Saint Jacques de Compostelle, est original par son sujet, qui le situe entre approches comparatistes factuelles et textuelles, entre études de production et de réception, entre traductologie technique et histoire culturelle des pratiques de traduction. Il défriche consciencieusement un terrain encore presque inexploité : celui de la mise sur le marché d’une langue des productions littéraires d’une autre. Le nombre relativement modeste de traductions littéraires françaises de l’espagnol permettait, d’autre part, une ample couverture du champ.

2Le livre, dont la démarche intellectuelle est du type : bases théoriques‑enquête‑conclusions, se compose de six chapitres principaux, les deux premiers consacrés à une réflexion et à des rappels sur la traduction en général et l’étude des traductions, suivis d’une amorce d’histoire des traductions de l’espagnol en français (essentiellement depuis 1950), et de trois chapitres d’analyses détaillées des « stratégies de traduction » à travers des exemples concrets. Les titres des chapitres III et V reprennent à peu de chose près, mais en ordre inverse, les deux composantes du titre de l’ouvrage. L’auteur, a pu vouloir ainsi marquer la réversibilité de son propos, de l’induction à la déduction, d’une description pragmatique à une théorisation des pratiques traductrices et vice versa.

Une histoire de rapports de forces culturels

3Contrairement à ce qu’annonce le titre, d’ailleurs élargi depuis la présentation de cette recherche comme thèse doctorale en Espagne, le champ d’étude approfondie est assez restreint et de plusieurs façons : si une longue annexe, p. 207‑262, dresse un inventaire plus ou moins exhaustif des traductions « littéraires » publiées ou rééditées entre 1970 et 2000, comprenant ainsi des œuvres poétiques aussi bien que philosophiques (Fernando Savater) ou théâtrales, sans toutefois en préciser le genre, l’investigation, elle, ne porte que sur les récits de fiction ; d’autre part, si elle mentionne à plusieurs reprises des traductions du catalan ou du galicien, celles‑ci ne sont pas incluses dans l’annexe bibliographique. Un doute sérieux est ainsi jeté sur le sens donné à « Lettres hispaniques », au moins en ce qui concerne les productions péninsulaires : si ce qui donne son unité au domaine est une langue, le « castillan », il aurait convenu d’annoncer clairement les couleurs pour éviter de donner l’impression de poursuivre insidieusement la persistante marginalisation des littératures minoritaires en langues romanes, pourtant exceptionnellement florissantes durant cette période sur le territoire de l’État espagnol. De même, aucune justification rationnelle n’est proposée à l’exclusion de la poésie du champ de l’analyse traductologique, et l’on s’interroge sur les conséquences d’une telle exclusion, dans la mesure où la traduction poétique met en relief des stratégies savantes ou expressives, un sens de l’« équivalence » formelle et du moment historique, souvent plus conscients que dans la traduction de la prose narrative. Enfin, le choix d’une diachronie limitée aux trente dernières années aurait besoin d’être plus solidement étayé, surtout lorsqu’il s’agit de traductions et retraductions d’œuvres canoniques (Cervantes, Clarín, Ercilla, Gracián, Tirso de Molina, etc.), car c’est sur fond de canon aussi que le canon peut évoluer et s’enrichir, et les stratégies de traduction appliquées aux « découvertes » et « redécouvertes » de textes anciens pourraient être utilement comparées à celles concernant des textes contemporains et leur promotion en modes, comme dans le cas du « boom » hispano‑américain et dans celui de la « nueva narrativa ». On aurait dû notamment être plus sensible aux corrélations entre « nouveau baroque » et baroque tout court, autour de Benito Pelegrín ou de Severo Sarduy, par exemple. Bien que nombre de traducteurs français s’adonnent tant à la poésie qu’à la prose, et bien que nombre d’œuvres traduites franchissent volontiers les limites génériques traditionnelles, la poésie et le théâtre sont à ce point oubliés en arrivant aux conclusions, qu’on peut y lire : « L’écrivain propose la construction d’une fiction » ou encore « la méconnaissance [...] du référent déclenche des mécanismes qui augmentent ou réduisent la charge fictionnelle du récit. » (p. 183) 

4Il reste que l’étude de l’évolution du sous‑système des lettres « hispaniques » dans le système littéraire français, conduite au moyen de données statistiques (principalement en termes de nombre de titres) et de témoignages, sans précision sur les chiffres de ventes ni analyse de la presse ou des campagnes de lancement orchestrées par les éditeurs et la critique accréditée, confirme quelques phénomènes intéressants : la montée en puissance, dans les années 70, de la fiction latino‑américaine associée au réalisme merveilleux, puis sa consolidation, y compris dans l’éducation nationale, jusqu’à présent, avec García Márquez comme référence obligée, à côté de Borges, représentant, lui, le boomerang d’une intellectualité européenne ; ensuite, l’affaiblissement corrélatif, puis le retour de la fiction péninsulaire, avec une nouvelle génération, très marchandisée, qui n’est plus celle promue par Barral ; enfin l’assimilation par la voie du genre policier, d’écrivains semi‑populaires, qu’ils soient péninsulaires comme Vázquez Montalbán, ou latino‑américains comme Paco Taibo II. Le système littéraire français, comme d’habitude, accueille d’abord son refoulé (l’engagement, la liberté de l’imagination) sous le couvert de la séduction exotique, puis des œuvres qui ne dérangent pas, puisqu’elles baignent dans le même détergent nord‑américain que le reste des succès de librairie internationaux. À cet égard, le travail de notre auteur serait plus significatif et plus probant s’il faisait intervenir une ou plusieurs tierces parties, en comparant, par exemple, la situation des littératures orientales, notamment japonaise et chinoise, récemment arrivées en masse sur le marché français du traduit, avec celle des littératures « hispaniques », ou bien la réception réciproque de la littérature italienne en Espagne et espagnole en Italie. D’un point de vue comparatiste, le simple jeu du deux semble postuler l’autonomie de la production « hispanique », sans tenir compte de ce qu’elle peut véhiculer d’anglais, d’américain, d’italien ou d’allemand, sans parler, bien sûr, de sa relation continuée, même souterrainement ou selon divers décalages et réinterprétations, avec la production française. Il eût été pour le moins intéressant de pousser l’enquête un peu plus loin au sujet de certaines exclusions notoires (je pense au Mexicain Sergio Fernández, que j’ai cherché en vain à faire traduire pendant des années, ou encore, pour un classique espagnol de la Génération de 98, à Azorín, « précurseur du Nouveau Roman », d’abord rejeté par Claude Couffon comme « collabo » du franquisme, puis au nom de sa vacuité ou de son formalisme). La mondialisation littéraire, conjuguée avec le « n’importe quoi » postmoderne se nourrit de toutes sortes d’importations convenant à un marché éclaté, sujet aux modes éphémères autant que cycliques, mais, assujettie à une concurrence effrénée, elle sélectionne aussi ce qu’elle laisse passer, suivant des critères non moins sévères qu’apparemment arbitraires, sur quoi il faudrait se pencher avec ténacité et perspicacité.

5Après ce premier déblaiement historique, certes pas inutile mais mené avec des moyens imprécis et insuffisamment systématiques, le gros du travail reste à faire. Il en va de même pour ce qui est du rapport entre le moment actuel de la théorie traductologique et l’analyse des stratégies.

Hétéroécriture, homoécriture, réécriture ?

6L’ouvrage de L. Malingret commence par deux courts mais denses chapitres respectivement intitulés « La traduction dans tous ses états » et « Traduction et réécriture » qui se proposent, afin d’asseoir l’étude ultérieure sur des bases théoriques solides, de faire un état des lieux de la traductologie depuis trente ans et, en même temps, d’esquisser des prises de position personnelles. La bibliographie « secondaire » reflète des lectures très nombreuses, parfois disparates, qui seraient mieux à leur place dans un ouvrage d’initiation à la traductologie. L’auteur n’en tire guère que la reconnaissance d’une double dette assez floue à l’égard de la théorie du polysystème d’Itamar Even‑Zohar, d’une part, et de la traductologie descriptive, d’autre part. Pour fondé que soit l’appel à l’esthétique de la réception, elle pourrait être mise à profit de façon plus convaincante si le schéma monologique de communication jakobsonien n’était pas retenu sans modification, et finalement réduit à une série d’oppositions binaires dont la plus prégnante est celle entre « fonction référentielle » et « fonction poétique », sur laquelle se plaque la vieille dichotomie fiction/non‑fiction.

7Plus gênante est l’absence totale de réflexion sur le concept de « réécriture ». Celui‑ci, dans le cadre d’une traductologie, ne peut en effet devenir opératoire que s’il est tout d’abord compris comme un aspect essentiel de toute écriture et un moteur fondamental de l’histoire littéraire tant intralinguistique que générale. Le jeu, tantôt dialectique et tantôt de cache‑cache, entre signature et disparition élocutoire de l’énonciateur, est pourtant aussi décisif dans la construction poïétique de la littérarité, que celui du différé avec l’effet de présence dans sa construction lectorale. Tout se passe donc comme si l’originalité de l’original ne pouvait être mise en question. Comme si l’esthétique de l’imitation avait été définitivement supplantée par la quête de singularité et d’innovation dans la production des œuvres dites originales. Comme si l’unité et l’individualité du sujet scripteur de l’« original » étaient données. Et donc, comme si le traducteur était le seul producteur de textes littéraires confronté à la loi du précédent et aux problèmes de mise en valeur, d’appropriation et d’expropriation face à cette loi. L’élaboration d’un principe de réécriture aurait permis à la fois la spécification et la relativisation de la réécriture traductrice, au chapitre IV (« Les enjeux de la traduction : l’exemple des titres ») entre autres. Il n’aurait donc pas fallu se borner à suggérer les implications du fait que « les auteurs ou les traducteurs n’ont pas toujours pleins pouvoirs sur la création des titres » (p. 65‑66) : le titre, traduit, d’une traduction, est bien la marque d’un changement de propriétaire, mais l’éditeur commercial, acquéreur des « droits d’exploitation » sur un marché déterminé, n’en cède aucune part au traducteur qu’il rémunère pour son travail ; le traducteur est un « collaborateur », non un associé ; la traduction de l’ensemble d’un ouvrage, en tant que réécriture, est une appropriation symbolique, souvent vue par l’éditeur comme une usurpation, d’où le droit de refuser la traduction ou de la réviser – alors même qu’elle serait sémantiquement et stylistiquement irréprochable –, les modifications éditoriales parfois intempestives, les pressions exercées sur le style du traduit, l’imposition fréquente d’un titre. On aurait pu, au lieu de se contenter de déclarations publiques et de témoignages écrits des traducteurs, mener, autour d’un certain nombre d’œuvres et de noms, une enquête personnelle auprès de tous les acteurs concernés. On aurait relevé alors le double rôle, dans la représentation des « lettres hispaniques » en France, des petits éditeurs, souvent régionaux et sans but lucratif, et des publications confidentielles : à l’initiative, souvent, de traducteurs‑écrivains ou de traducteurs‑promoteurs, elles introduisent symboliquement des textes « étrangers » au catalogue de la culture francophone lorsque ces projets sont refusés par les grands éditeurs qui n’y voient pas de rentabilité ; d’autre part, elles sont de temps en temps récupérées par ces mêmes grands éditeurs, même en collections « de poche », lorsqu’ils croient la saison propice. La multiplication des traductions, notamment de poésie ou de nouvelles, tient aussi, non pas à un plus grand engouement du public, ou à une ouverture et une prise de conscience de l’institution littéraire dans son ensemble, mais à la baisse considérable des coûts d’impression à faible tirage depuis l’informatisation de la saisie et de la mise en page, et la délocalisation, sans pénalités, de l’impression.

8La question de la réécriture n’est abordée que de biais encore une fois dans le gros chapitre V (« Stratégies de traduction : entre norme et création »), où il n’est pas toujours aisé de comprendre en quoi « norme » et « création » s’opposent. La section 5 sur « l’adaptation et la mutation » n’envisage l’adaptation – opposée à la fois au littéralisme et à l’explication – qu’au plan de la référence culturelle, qui peut faire l’objet d’une substitution totale ou partielle (les frites à la place du chorizo) :

L’adaptation, plus compromettante pour le traducteur qui doit réécrire de façon plus flagrante le texte, joue la carte de l’occultation des origines du texte et favorise l’intégration du roman en tant que fiction au sein d’une littérature donnée ; l’explication, par contre, en rappelant au lecteur la distance culturelle qui le sépare du récit, mise sur la dimension exotique de celui‑ci et vise à son intégration en tant que littérature étrangère traduite. (p. 114)

9J’imagine que « fiction » veut dire ici « objet de littérarité », comme il est précisé plus loin en référence à Karheinz Stierle et, plus implicitement, à Gérard Genette. Mais la stratégie d’adaptation/mutation pourrait être analysée plus justement en tant qu’homoécriture structurale et esthétisante, en tant que choix de contraintes qui préfèrent la signifiance globale du texte au matériau de ses composantes sémantiques (donc ni plus « près » ni plus « loin » du texte « original », mais, si distance il y a, à équidistance d’une autre dimension de ce texte). Tandis que l’explication, ou même les stratégies de littéralité, s’interprèteraient en termes d’hétéroécriture, faisant du monde possible de l’œuvre en question un objet de prise de connaissance plus qu’une machine de jouissance esthétique. On éviterait en outre de glisser à tout bout de champ, par simple commodité apparente, d’une perspective auctorale à une perspective lectorale, si l’on se penchait un peu plus à loisir sur ce qui, des opérations de réécriture traduisante et de lecture du texte traduit, peut être validement mis en parallèle, notamment les gestes de comparaison entre texte présent et texte virtuel, et de restitution de valeurs sémantiques, esthétiques, etc., à un hypothétique modèle, ou encore la construction d’un tiers texte, d’un tronc commun, entre le traducendum et le traductum. C’est pourquoi il aurait convenu de situer les stratégies de production et de lecture‑interprétation du traduit, en tant que réécriture, dans un ensemble comprenant déjà le plagiat, la citation, l’exercice d’imitation didactique, la parodie, le pastiche et le tombeau.

Le traduit comme indice

Les figures de traduction [...] indiquent souvent [...] des difficultés [...] auxquelles elles apportent des solutions révélatrices d’options globales d’une activité créatrice immensément riche d’incohérences et de contradictions. Le traducteur opère des choix qui dévoilent ses modèles littéraires au sens large. (p. 147)

10Le chapitre VI, assez maladroitement intitulé « Applications », procède par « description » globale, illustrée d’échantillons détaillés, de cinq traductions de trois œuvres, toutes hispano‑américaines et contemporaines, tandis que le chapitre précédent comparait de nombreux échantillons très brefs empruntés à une liste de traductions assez longue, aux plans de la ponctuation, du lexique, de la syntaxe, etc., « saucissonnage » qui avait l’inconvénient de réduire à néant la cohérence de chaque texte traduit et de renvoyer les pratiques discursives relevées à une nébuleuse statistique. Le chapitre VI est donc le plus réussi de l’ouvrage examiné, même s’il souffre, comme les autres, de déficiences méthodologiques certaines. En ce qui concerne le travail de traducteur d’Albert Bensoussan, il aurait fallu le rapprocher concrètement de son travail d’écrivain par une analyse parallèle, au lieu de lui attribuer sommairement un « style brillant » (p. 150). La figure de l’écrivain‑traducteur, jamais éliminée par celle du traducteur universitaire (lequel peut aussi, d’ailleurs, être écrivain, ne l’oublions pas) a ses lettres de noblesse depuis l’Antiquité classique, et se maintient en première ligne de Chateaubriand à Yves Bonnefoy, en passant par Gide ou Klossovski ; en ce qui concerne les traducteurs du castillan, les noms de Roger Caillois, Philippe Sollers, Gérard de Cortanze, Claude Esteban, Claude Durand, Bernard Noel, etc., sont aussi des « noms d’auteurs ». On voit mal, d’autre part, pourquoi le champ d’étude subit, près de la fin, une nouvelle réduction (au domaine de la fiction narrative hispano‑américaine de 1953 à 1986) qui limite encore sa portée scientifique, ce choix n’étant jamais justifié par l’auteur : les traductions premières, nouvelles ou révisées, d’œuvres anciennes, sont, d’une certaine façon contemporaines pour leurs lecteurs des traductions d’œuvres récentes ; tandis que l’attention privilégiée accordée au domaine hispano‑américain contribue à la fois à lui conférer une unité artificielle (dénoncée par ailleurs) et à le scinder du domaine péninsulaire, en contradiction avec la notion même de « lettres hispaniques » qui préside à l’entreprise.

11La « description » des traductions ne va pas sans jugements de valeur, elle leur sert de couverture : Albert Bensoussan, entre autres, en fait les frais. Le choix d’une lecture indicielle des traductions est évidemment facilité par l’existence d’un pré‑texte ou avant‑texte (le traducendum), qui remplit indistinctement le double office, contradictoire, de modèle (objet à imiter, voire à reproduire) et de brouillon, sans que la critique génétique soit pour autant mise à contribution. Parler de stratégies « plus ou moins conscientes » appellerait aussi une psychanalyse du traduire et du lire‑traduit. À défaut de ces recours, c’est l’« inconscient du critique de traductions qui affleure obscurément et se projette (en termes d’incohérences et de contradictions ») sur la figure du traducteur. Lorsqu’il est fait grief à tel ou tel d’entre eux de lisser la langue du traduit conformément à un certain esprit français, et, en conséquence, de ne pas préserver assez l’« étrangéité » (sic) du texte de départ, la différence doxique des langues (le français est arythmique, rationnel, évite l’excès en toutes choses ; le castillan tout le contraire), reportée directement sur les pratiques discursives, est, dans un seul souffle, revendiquée (il faut montrer l’étranger) et niée (il y a moyen de faire étranger, et, qui plus est, un étranger spécifique en français). Et encore, l’auteur oublie trop vite que, depuis quelque temps que l’on voyage, les littératures écrites dans une langue s’attachent aussi à représenter des réalités qui se manifestent dans bien d’autres, que ces littératures font feu de telles altérités pour se distinguer et même s’unifier (« dis‑moi quel est ton autre et je te dirai qui tu es »), et qu’elles ont développé à ces fins des stratégies historiquement variées et pas toujours très différentes de celles des traducteurs. Si la réécriture traduisante était prise au sérieux, on s’apercevrait vite que la traduction la plus sourcière ne fait rien d’autre que de faciliter l’émergence, en rencontrant l’écueil particulier de l’étranger linguistique et culturel, d’une double étrangeté : celle de la langue à elle‑même, d’une part, toujours à court de ressources et au bord du « comment dire », comme se sachant seule et ignorante parmi tous les autres systèmes de langue possibles dont l’altérité la circonscrit et la définit ; et celle, d’autre part, de chaque discours à la langue qu’il porte pour sans cesse se construire, se défaire et se refaire comme dire sur fond de langue.


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12Si l’ouvrage de L. Malingret, rédigé parfois dans un français approximatif, cumule les défauts scientifiques d’une thèse comparatiste laborieuse (déséquilibre entre l’appareil théorique et l’« application », incohérences et lacunes méthodologiques, binarisme naïf, corpus et champ d’étude biaisés et à géométrie variable), et si ses conclusions sont étonnamment pauvres et truffées de truismes non auto‑interprétés (« Le travail du traducteur est donc bien un travail de création littéraire », p. 189), on ne saurait lui enlever pour autant le mérite de s’être aventuré dans un domaine passionnant qui exigerait conjointement la mise en œuvre d’une philosophie de la littérarité et d’une sociocritique, ou plutôt d’une critique idéologique rigoureuse et percutante, et ses analyses minutieuses de solutions traductrices microstructurelles sont dans l’ensemble justes et précises. De ce que cette entreprise originale demeure ici inaboutie, nous devrions tirer des leçons qui ne nous conduisent pas à l’abandonner, mais au contraire à déployer des ressources mieux appropriées et une systématique plus assurée pour reprendre le questionnement sur divers transports interculturels et interlinguistiques de masses littéraires, qu’il s’agisse de l’irruption et de la marchandisation des écritures dites émergentes et postcoloniales, ou bien encore du déplacement ou du repositionnement des textes fondateurs nationaux ou régionaux par la mondialisation d’autres textes fondateurs venus de toute sorte d’horizons.