Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2003 (volume 4, numéro 1)
titre article
Jean de Guardia

Divers éclats du même rire

Véronique Sternberg‑Greiner, Le Comique, Paris : Flammarion, coll. « GF‑Corpus/Lettres », 2003, 247 p., EAN 2080730657.

1Comme toute bonne anthologie, celle que publie Véronique Sternberg‑Greiner dans la collection « GF‑Corpus/Lettres » représente d’abord pour son lecteur une énorme économie de travail. Travail de familiarisation et d’initiation d’abord : pour l’étudiant ou l’amateur qui cherche à prendre ses marques dans le champ complexe des études sur le comique – champ qui est, à bien des égards, presque autonome par rapport aux champs disciplinaires habituels – , cette anthologie sera un précieux allié. Elle épargne le long travail de tâtonnement nécessaire pour saisir les hiérarchies implicites (qui sont les théoriciens fondateurs ? qui les suiveurs ? etc.) ; les lignes de partage du champ, qui sont souvent effacées par les bibliographies alphabétiques (approches philosophiques, approches psychanalytiques, anciennes approches polémiques…) ; les diverses filiations (de Freud à Smadja en passant par Guillaumin et Mauron, de Platon à Rousseau en passant par les Pères de l’Église) ; les lieux communs théoriques (« l’anesthésie momentanée du cœur » de Bergson), ou polémiques (la comédie comme « école des vices »), etc. Par la familiarisation qu’elle permet avec le champ disciplinaire et ses grands enjeux, cette anthologie nous semble unique en son genre. En effet, les nombreux manuels et ouvrages savants qui sont publiés presque chaque année sur la question du comique prennent toujours parti pour telle ou telle approche du phénomène, en ne rendant pas compte des autres : ils ne peuvent donc pas prétendre à ce statut de « guide » qui fait une grande part de l’intérêt et du charme de la démarche de l’anthologie. Le présent ouvrage nous épargne aussi tout un travail de recherche matérielle des textes : V. Sternber‑Greiner réunit ici des extraits très divers, et parfois difficiles à trouver, même en réimpression, dans une bibliothèque ordinaire : tel le joli Traité du ris de Joubert, contenant son essence, ses causes, et merveilleux effets, curieusement recherchés, raisonnés et observés (1579 ; Genève, Stalkine Reprints, 1973). Par ailleurs, elle renvoie systématiquement aux meilleures éditions savantes des textes qu’elle cite.

2Le plan de l’anthologie en six parties, au dessin extrêmement ferme, est un guide de lecture sûr, et sépare clairement les différents enjeux de la question, parfois inextricablement mêlés dans les traités, tout en regroupant, au sein des parties, textes théoriques et textes comiques. Le chapitre inaugural, « Des causes et des effets : du comique au rire », pose les grandes visions du fonctionnement du rire, et permet d’entrer intelligemment dans le détail des deux suivants, « La gamme comique » et « Les ressorts du comique », qui exposent respectivement les diverses tonalitéscomiques traditionnelles (gaieté, grotesque, burlesque, etc.), et les diverses techniques comiques traditionnelles. On y trouvera un extraordinaire extrait des Chants de Maldoror sur l’humour. Le quatrième chapitre, « Le comique dans son rapport au réel », sort des questions proprement typologiques et pose la question du sens et de l’efficacité pragmatique d’un phénomène en apparence gratuit. Le passage du DeOratore de Cicéron qui y est présenté vaut le détour à lui seul. « Procès et défense du comique » nous fait ensuite passer du plan technique au plan idéologique, et présente une sorte de parcours‑type dans une question topique, parcours qui débouche sur un dernier chapitre, « Philosophies du comique », réunissant des textes variés sur les enjeux métaphysiques du comique.

3Ces six rubriques permettent de donner leur place à la plupart des grands textes sur la question. V. Sternberg‑Greiner a cependant choisi de ne pas y faire figurer quelques extraits très — trop ? — célèbres qui manqueront peut‑être à l’initiation du lecteur profane : les extraits des paragraphes 13, 39 et 54 de la Critique de la faculté de juger, contenant notamment la phrase célèbre : « le rire est un affect qui résulte du soudain anéantissement de la tension d’une attente », et la très influente vision de Hobbes : « la passion du rire n’est pas autre chose qu’un sentiment soudain de triomphe qui naît de la conception subite de quelque supériorité en nous, par comparaison avec l’infériorité d’autrui, ou avec notre infériorité antérieure ».

4Outre ces questions de choix, le principe même de l’anthologie nous semble masquer quelque peu un phénomène de fond, qui est la suprématie assez claire qu’exerce Le Rire de Bergson sur l’ensemble des théories modernes.

5Mais Le Comique ne constitue pas seulement une petite histoire des idées sur le rire. L’anthologie proprement dite est encadrée et fermement tenue par la longue introduction, conçue comme un essai, et par le vade‑mecum qui réunit des notices sur les notions corrélées au comique : ces deux sections placent d’emblée ces idées dans l’optique d’une recherche contemporaine sur le comique, évitant ainsi un écueil structurel du genre, qui est de mener doucement à penser que tous les points de vue se valent.

6Tout au contraire, comme le montre l’introduction, les théoriciens contemporains du comique, par exemple J. Emelina et J.‑M. Defays, sont en mesure de tenir quelques propos extrêmement fermes, d’élaborer quelques règles strictes, sur la nature et le fonctionnement du comique. Ils distinguent notamment trois conditions nécessaires à l’apparition du comique : l’anomalie — le comique se fonde toujours sur la perception de quelque chose d’inattendu ; l’innocuité — pour que le comique puisse naître, le rieur potentiel doit avoir le sentiment que l’action qui prétend le faire rire n’a aucune conséquence, aucun caractère de gravité ; et enfin la distance — le rieur ne doit pas être investi affectivement dans la scène comique. Ces trois règles apparaissent comme des constantes absolues du fonctionnement du comique, mais aussi comme des constantes de l’histoire de la théorie. Le plus grand intérêt de cette anthologie est peut‑être de montrer la genèse de ces règles depuis l’Antiquité, l’évolution de leurs formulations, et leur persistance frappante. Nous regrettons un peu que l’anthologie elle‑même ne cite pas les travaux de synthèse de J. Emelina et de J.‑M. Defays, dont l’introduction rend remarquablement compte ; on regrettera aussi que l’anthologie n’ait pu faire une place au bel article de G. Genette paru récemment dans FiguresV (« Morts de rire »).

7Le vade‑mecum qui conclut l’ouvrage, limpide et novateur, sera sans doute la partie la plus directement utile aux étudiants : il regroupe les définitions les plus fermes d’un vaste ensemble de termes dont l’emploi est traditionnellement assez fumeux à l’université. Outre le fameux trio des comiques intertextuels élaboré par G. Genette (parodie, burlesque, héroï‑comique), les distinctions sont clairement marquées entre plaisanterie, esprit et ironie, entre les divers genres comiques, etc.


***

8Faut‑il pour finir formuler une seule réserve ? Elle viserait moins le présent ouvrage que l’ensemble des études françaises sur la question du comique : la réflexion reste presque exclusivement centrée sur les problématiques comiques de l’âge classique, n’aborde qu’en passant la question de la blague, et laisse de côté la bande dessinée et la comédie cinématographique, qui sont pourtant les deux grands lieux du comique aujourd’hui. Tout se passe comme si les théoriciens modernes du comique se comportaient toujours au fond comme Bergson, en faisant sortir tout le comique du monde de la tête de Molière.

9Le pari de ce livre nous semble toutefois gagné : allier une anthologie historique, lieu polyphonique par excellence, à une réflexion contemporaine, qui veut tenir un propos scientifique — et un seul — sur un phénomène que l’on cherche à cerner clairement malgré sa complexité. Cela n’est évidemment possible que parce que l’auteur se situe à la fois dans une optique de synthèse et de recherche. Sa Poétique de la comédie notamment (SEDES, 1999), est à notre avis ce qui a été écrit de plus intéressant sur la question durant ces dernières années. L’anthologie est en quelque sorte la suite de cet ouvrage. L’amateur de comique et de comédie aura d’ailleurs tout intérêt à lire ces deux livres en parallèle : deux livres qui, sous les apparences de simples manuels universitaires, introduisent leur lecteur à un champ de recherche encore peu exploré.