Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2003 (volume 4, numéro 1)
titre article
Marie Parmentier

Lectures singulières

Nathalie Piégay‑Gros, Le Lecteur, Paris, coll. GF‑Corpus Lettres, 2002, 255 p., EAN 9782081351288.

1Plus encore que les autres ouvrages de la collection GF‑Corpus Lettres, celui que propose Nathalie Piégay‑Gros engage à une lecture étoilée. Ici, en effet, l’introduction, l’anthologie et le vade‑mecum se complètent de façon décisive. Seule la première partie du recueil (« Liberté ou contrainte du lecteur ? ») est réservée à la stricte théorie, et l’anthologie fait donc la part belle aux textes littéraires, fictionnels ou poétiques — la plupart des textes théoriques sont d’ailleurs signés par des écrivains‑lecteurs : Gracq, Valéry, Perec… Le vade‑mecum prend en charge la dimension didactique de l’ouvrage en faisant le point sur les notions indispensables pour réfléchir sur la lecture. Certains concepts sont encore très liés à leur « inventeur », ainsi le « topic » d’U. Eco ; d’autres sont devenus des « universaux » de la théorie littéraire, comme, par exemple, le narrataire. Le traitement de cette notion est particulièrement représentatif du fonctionnement discontinu de l’ouvrage : son « invention » est évoquée dans l’introduction, elle est longuement définie dans le vade‑mecum, et la quatrième partie de l’anthologie, qui y est consacrée, en offre de larges illustrations, en nous donnant à lire, entre autres, des préfaces de romans du xviiie siècle et l’étonnant incipit d’une nouvelle de Balzac, Madame Firmiani, où le narrataire devient un personnage central, bien avant le canonique exemple de La Modification.

2Il faut également mentionner ici la bibliographie, très riche, largement commentée, qui ouvre de nombreuses pistes non seulement pour les étudiants mais aussi pour les chercheurs.

Les lectures dans le temps

3La richesse de l’ouvrage de N. Piégay‑Gros réside pour une grande part dans sa dimension diachronique. L’introduction expose les théories de la lecture les plus récentes ; elle explique clairement comment la « mort de l’auteur », décrétée par Barthes, est l’acte de naissance du lecteur, ou tout du moins le point de départ de sa « promotion » dans la théorie de la littérature : pour les critiques d’aujourd’hui, la lecture « est le corollaire essentiel de l’écriture », ou une « création dirigée », comme le disait déjà Sartre (p. 51). Mais l’ouvrage ne s’en tient pas à la période structuraliste1, et N. Piégay‑Gros s’attache à mettre les lectures en perspective dans l’histoire : les façons de lire, les modes de production — et donc de réception — du livre sont éminemment fluctuants, comme le montrent de nombreux travaux d’historiens (parmi lesquels R. Chartier, F. Furet ou J. Ozouf), auxquels la bibliographie consacre une section entière, intitulée « L’histoire des modes de lecture ». D’une part, la transformation des modes de lecture est liée au renversement des valeurs associées à la lecture (on sait que la lecture, bien loin d’être un signe de « distinction » sociale comme elle le devient pour Pierre Bourdieu en 1972, était naguère dangereuse, en particulier pour les jeunes filles2. D’autre part, N. Piégay‑Gros évoque çà et là, et de façon détaillée dans le vade‑mecum, le passage historique, moins pris en compte par la théorie littéraire, d’une lecture intensive (rituelle, à voix haute et publique) à une lecture extensive (silencieuse et privée). Enfin, le souci diachronique de l’ouvrage explique la place occupée dans l’anthologie par des lecteurs « à l’ancienne », comme Montaigne, Saint‑Augustin ou Sénèque, ce qui permet de rappeler ce que les théories les plus modernes doivent à ces grands lecteurs : « J’ay leu en Tite‑Live cent choses que tel n’y a pas leu. Plutarque en a leu cent, outre ce que j’y ai sceu lire, et, à l’adventure, outre ce que l’autheur y avoit mis »3

4Ce parti‑pris historique permet à N. Piégay‑Gros de mettre en lumière un véritable retournement des conceptions de la lecture : notre conception moderne (où le lecteur participe à la création du texte) succède en effet à une conception inverse, où l’auteur cherchait à modeler le lecteur à son goût pour garantir l’efficacité du livre. N. Piégay‑Gros lit ce projet en particulier chez Rousseau, le romancier ennemi du roman4. L’écrivain faisait alors le pari que « le lecteur [pouvait être] le produit du livre », contrairement à notre temps pour lequel le livre est « le produit du lecteur » (p. 27).

Le « miracle » de la lecture

5N. Piégay‑Gros dessine au fil des pages diverses controverses, sans les amputer ou les gauchir par le choix d’un parti. Par exemple J. Gracq, partisan de la continuité de la lecture, parle de « l’impérialisme du sentiment global, qui f[ait] de toute lecture vraie d’un roman une totalisation indistincte »5 ; il s’oppose ainsi aux théoriciens pour lesquels la lecture doit être sensible au « montage savant, subtil, complexe mais analysable de différents langages [qu’est l’œuvre] »6, et qui cherchent au contraire à mettre en valeur les dysfonctionnements (M. Charles) ou les agrammaticalités (M. Riffaterre). Autre controverse récurrente chez les lecteurs : les interrogations sur la temporalité et le rythme propres à la lecture7

6Si l’on cherche toutefois un point commun aux diverses théories dont l’anthologie se fait l’écho, on remarque que chaque lecteur cité dans cet ouvrage affirme, d’une manière ou d’une autre, l’irréductible singularité de l’expérience de lecture — singularité de cette activité par rapport aux autres activités humaines, mais aussi singularité de sa propre lecture par rapport à celles que pourraient faire d’autres lecteurs… Ce constat n’a certes rien de renversant, mais le genre de l’anthologie, par les rapprochements saugrenus et les cohabitations sauvages qu’il induit, met ici en évidence de façon flagrante l’orgueil que partagent tous les lecteurs — au moment où chacun d’entre eux croit vivre une expérience unique et inédite… De Des Esseintes, le dandy passant en revue avec fatuité ses lectures, aux « mauvais » lecteurs que sont Léon et Emma, pour qui la lecture est « la meilleure chose »8 (elle a en effet le double mérite de les rapprocher et de les distinguer du commun des mortels !) ; de Perec insistant sur la place du corps dans la lecture9 (9), à Bourdieu stigmatisant « le narcissisme herméneutique » de la lecture pure ; du plaisir de la solitude chèrement conquise ressenti par le jeune Stendhal, au sentiment quasiment identique décrit par Proust, on retrouve partout la même conscience de vivre une expérience originale, la même immense fierté, puisant vraisemblablement ses racines dans l’enfance, comme la jolie section de l’anthologie sur « L’enfance de la lecture » le laisse entendre. La supercherie avouée à demi‑mot par Sartre est à cet égard révélatrice : « là, perché sur un lit‑cage, je fis semblant de lire (...) On me surprit, — ou je me fis surprendre —, on se récria » (cité p. 131). En public ou en privé, euphorique ou mélancolique, l’expérience de la lecture a toujours à voir avec l’affirmation, avec la conscience de soi, comme le dit bien Pascal Quignard : « la conscience elle‑même (...) est une intense jouissance. C’est le sentiment d’une seconde naissance, d’une renaissance. C’est une joie d’initié. C’est une joie de héros de conte »10. Peut‑être, comme le suggère N. Piégay‑Gros, parce que la conscience de sa propre singularité n’est jamais aussi frappante pour un lecteur qu’au moment où il accomplit deux mouvements inverses : s’approcher, se frotter presque concrètement à l’autre subjectivité sensible dans la lecture, tout en s’isolant du monde environnant grâce à la barrière magique du livre.

7On voudrait faire remarquer, à ce sujet, une coïncidence assez étonnante entre la théorie et l’histoire de la lecture. En effet, c’est au moment historique où le lecteur cesse d’être pointé du doigt pour ses activités tendancieuses, ou du moins suspectes — qui, disons‑le, lui permettaient alors de se « distinguer »11 du commun des mortels —, c’est au moment donc où la lecture, socialement valorisée, n’est plus clandestine, que les lecteurs et les critiques s’octroient à eux‑mêmes une place immense dans le processus littéraire, en introduisant le concept d’œuvre ouverte, qui ne peut se « réaliser » pleinement sans eux. Tout se passe comme si la théorie (élaborée par des lecteurs) se chargeait d’offrir au Lecteur une place narcissiquement acceptable, au centre de l’œuvre, au moment où le contexte idéologique ne fait plus du simple acte de lire un fait de distinction…

Les lacunes des théories de la lecture 

8Pour finir, on évoquera deux insuffisances des théories de la lecture mentionnées à plusieurs reprises par N. Piégay‑Gros. La première est l’assimilation quasi‑systématique de la lecture à la lecture‑de‑fictions. Quid de la lecture de poésie ? de la lecture des essais ? de celle de l’histoire, etc. ? Cette discrétion de la théorie est suspecte : ne sous‑entend‑elle pas, au fond, que les autres lectures sont moins envoûtantes ou risquées que celles des fictions ? La théorie doit combler cette lacune, comme y invite N. Piégay‑Gros qui s’efforce, elle, de faire de la place à d’« autres » lectures : la « lente lecture songeuse »12 de la poésie avec Bonnefoy, Baudelaire ou Valéry, la lecture de la philosophie avec Montaigne ou Sénèque, et même la lecture religieuse avec Saint Augustin. Notons en passant qu’il serait intéressant pour la théorie de chercher à comprendre sa relative indifférence à l’égard de ces lectures.

9On a toujours mauvaise grâce à critiquer les choix d’une anthologie, par définition sélective, mais on regrette toutefois que cet ouvrage ne s’intéresse pas aux modes ou « régies » de lecture13, car ces notions peuvent être d’une grande utilité pour cerner, justement, toutes les lectures. On peut en effet définir la lecture littéraire (dont N. Piégay‑Gros dit qu’elle consiste à « lire pour lire », p. 14) comme une alternance entre différentes régies de lecture (disons, schématiquement, une lecture participative et une lecture distanciée) — et ce, quel que soit le genre de l’œuvre qu’on lit. Par conséquent, la lecture littéraire n’est jamais seulement une lecture distanciée. Cette définition offre la possibilité de repenser efficacement les divers types de lecture : pour cerner leurs différences, on peut chercher à évaluer comment les régies de lecture coexistent, dans des proportions très variables, selon les genres envisagés.

10La deuxième lacune des théories de la lecture est bien sûr la lecture réelle, probablement inconnaissable, comme le remarque N. Piégay‑Gros apparemment avec regret. Avec les précautions oratoires qui s’imposent à nouveau, on peut regretter que Le Lecteur fasse peu de place aux théories d’inspiration psychanalytique qui se penchent sur la question14. Il est peut‑être dommage, en particulier, de ne pas évoquer ici la démarche de V. Jouve dans L’Effet‑personnage dans le roman : en s’appuyant sur des fondements psychanalytiques, il se situe à la frontière des approches interne et externe de la lecture. La mise en lumière chez le lecteur de trois instances (le lisant, le lectant et le lu) sur lesquelles fait effet le texte, nous paraît en effet ouvrir des pistes de recherche très stimulantes — dans une optique double : cerner plus rigoureusement le déroulement de la lecture et le fonctionnement des textes littéraires.


***

11Les quelques réserves que l’on vient d’émettre ne font que souligner, comme le fait N. Piégay‑Gros dans son ouvrage, la complexité du sujet. La lecture fait se lever une à une d’innombrables interrogations, dès qu’on cherche à l’examiner sous de multiples facettes (historique, théorique, philosophique, sociologique, etc.). Dans Le Lecteur, la fréquence des références ou des coïncidences ponctuelles avec d’autres volumes de la collection est particulièrement significative : on ne peut évidemment pas parler de lecture, sans parler de fiction, de mimésis, d’intertextualité, ou d’auteur15. La réflexion sur la lecture rend indispensable la réflexion sur la littérature en général16, et elle engage en chaque lecteur tant d’expériences, tant d’affects et de savoirs qu’elle est particulièrement périlleuse pour la critique. Le théoricien de la lecture court toujours le risque, sous prétexte de décrire comment on lit, de chercher à expliquer comment on doit lire17. C’est ce qu’évite élégamment N. Piégay‑Gros dans Le Lecteur.