Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2002
Automne 2002 (volume 3, numéro 2)
titre article
Gilles Philippe

Temps et aspects

Brenda Laca (dir.), Temps et aspects. De la morphologie à l’interprétation, Presses universitaires de Vincennes, coll. « Sciences du langage », 2002, 228 p., EAN 9782842921163.

1On peut toujours s’étonner qu’un éditeur soumette un ouvrage de linguistique pour compte‑rendu sur un site de théorie et d’histoire littéraires. Au‑delà des réponses faciles (l’évidence que les praticiens de la littérature sont constamment confrontés à des problèmes langagiers qui n’ont de solutions que techniques ; la base épistémologique que les sciences du langage ont depuis longtemps fournie aux études littéraires…), il y a ce constat que le renouvellement des approches linguistiques par la problématique « énonciative » depuis un quart de siècle a eu une influence considérable sur la sensibilité critique, qui est, elle aussi, entrée depuis une bonne vingtaine d’années dans son « moment énonciatif », mais en faisant parfois semblant de croire que la recherche linguistique dans ce domaine s’est arrêtée avec la parution des grands articles d’Émile Benveniste.

2Or, le livre qu’a dirigé Brenda Laca aux Presses de Vincennes est en ceci important pour les études littéraires qu’il reprend en des termes non‑benvenistiens les questionnements mêmes par lesquels Benveniste a considérablement modifié l’analyse littéraire : le statut du passé composé en français et, au delà, la représentation du procès dans le temps telle que l’exprime la catégorie de l’aspect verbal.

3C’est en effet à la théorie plus ancienne mais, par bien des côtés, plus performante de Hans Reichenbach que le volume emprunte sa référence principale. Élaborée dans les années 1940, cette théorie permettait de rendre compte d’oppositions entre tiroirs verbaux d’une langue (opposition passé composé / passé simple en français par exemple), ou entre systèmes temporels de langues différentes (opposition entre passé composé français et present perfect anglais, par exemple), en ajoutant aux deux critères fondamentaux (moment de l’énonciation et moment de l’événement énoncé) un troisième paramètre, le « moment de référence » qui peut, ou non, se confondre avec l’un des deux précédents. Temps et aspects ne se contente cependant pas d’évaluer ou d’appliquer la théorie de Reichenbach, il tente aussi d’articuler l’analyse des nuances aspectuelles construites par la conjugaison du verbe avec celles que déterminent la représentation lexicale de l’action (et que les grammaires nomment généralement « mode de procès », selon une terminologie que le volume récuse implicitement en lui préférant l’original allemand aktionsart). Ce sont, pour cette question précise, les travaux menés par Zeno Vendler dans les années 1960 qui servent de base de discussion à la plupart des textes du volume.

4B. Laca a en effet réuni ici un ensemble d’études consacrées aux marquages morphologiques, aux implications syntaxiques et à la construction sémantique de l’aspect temporel dans les langues naturelles en général et dans quelques langues en particulier (anglais, français, hongrois, italien, néerlandais et serbo‑croate).

5Le volume ne contient qu’une étude de corpus, mais il s’agit précisément d’un texte littéraire, L’Étranger de Camus, dont on ne s’attendait pas à ce que son passé composé pût encore susciter des remarques pertinentes et des perspectives inédites. Or, l’étude d’Henriette de Swart et de Arie Molendijk montre bien ce qu’une approche fine des faits langagiers peut apporter à l’évaluation des choix « littéraires » d’un texte. Mettant en évidence, dans le cadre de la théorie de Reichenbach, que le passé composé est per se incapable de faire avancer le référent chronologique (nous avons tous remarqué que la séquence au passé simple « Jean tomba. Pierre le poussa » implique que la deuxième action mentionnée succède à la première, alors que la variante « Jean est tombé. Pierre l’a poussé » ne préjuge pas de l’ordre des procès), Camus doit avoir recours à divers expédients grammaticaux (adverbiaux ou conjonctionnels), pour bien marquer que les actions se succèdent (et donc ne coïncident pas) dans le temps et briser un effet d’« immobilité » chronologique qui serait fatale pour le plaisir de lecture.

6Assurément, la place de ce travail en clôture de volume a été voulue par la directrice de l’ouvrage comme le signe d’une applicabilité pour l’analyse de corpus précis des considérations plus théoriques ou plus philologiques que développent à loisir les autres textes du recueil.

7La première partie du volume s’ouvre ainsi sur un article où Nadira Aljovic, considère, à partir du serbo‑croate, le lien entre le régime des verbes (transitivité ou non‑tranistivité) et la façon dont ils présentent le développement de l’action dans le temps (mode de procès). Marie‑Laurence Knittel et Gyöngyver Forintos‑Kosten observent ensuite comment en hongrois (mais on sait que la chose est vrai en français aussi) le jeu des préfixes verbaux vient modifier les valeurs aspectuelles. Cette partie se clôt sur deux démarches très différentes : Yves d’Hulst propose un parallèle entre « le développement historique des propriétés temporelles du conditionnel en français et en italien » (le premier provenant d’une construction infinitif + habere à l’imparfait ; le second d’une construction infinitif + habere au parfait), tandis que Jacqueline Guéron, par un traitement beaucoup plus formel, met en relation le jeu des auxiliaires dans la formation des temps composés en français et en anglais avec des « traits aspectuels » que réaliseraient les tiroirs verbaux donnés.

8Les deuxième et troisième parties du recueil développent encore cette approche sémantique : Hamida Demirdache et Myriam Uribe‑Etxebarria tentent d’élaborer une hypothèse générale permettant de rendre compte des faits aspectuels, que leur marquage soit lexical, flexionnel et adverbial. C’est enfin sur la question de combinaisons entre tiroirs verbaux aspectuellement contraints et adverbes à valeur aspectuelle que Co Vet attire l’attention du lecteur, en proposant de « décomposer » les marquages temporels (quelle que soit leur réalisation morphologique) en « traits » permettant de prédire les in/compatibilités et l’interprétation des combinaisons.

9B. Laca a soin de montrer, dans une brillante conclusion, comment, sur nombre de détails d’analyse, les perspectives de ces textes sont condamnées à diverger (et tout particulièrement la question des temps composés, ou sur le type de traitement lexicologique permettant d’appréhender la question du mode de procès). C’est une preuve supplémentaire de l’ampleur de vue et de la rigueur avec lesquelles l’objet que définit le titre de l’ouvrage a été envisagé ici.