Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2002
Automne 2002 (volume 3, numéro 2)
titre article
Marc Escola

Mme de Sévigné est‑elle « l’auteur » de sa correspondance ?

Fritz Nies, Les Lettres de Mme de Sévigné. Conventions du genre et sociologie des publics, traduit de l’allemand par M. Creff, Préface de B. Bray, Paris, H. Champion, 2001, 456 p., EAN 9782745304209.

1De « l’esthétique de la réception » qui occupe depuis plusieurs décennies une place prépondérante dans la Romanistik, le public français ne connaît guère que les essais fondateurs de Jauss réunis sous le titre Pour une esthétique de la réception (Gallimard, 1978 pour la trad. fr., rééd. coll. « Tel », 1990) ; or, à la notable exception de l’étude sur le « destin » d’Iphigénie de Racine à Goethe, ces essais restent pour une bonne part des textes programmatiques : on disposait donc jusqu’ici surtout d’un exposé méthodique sans pouvoir évaluer pleinement les résultats d’un programme qui cherchait à renouveler les principes mêmes de l’histoire littéraire en mettant le public au centre du système et envisageant le devenir des œuvres comme une dialectique des « horizons d’attente ». Attendue depuis plus de trente ans, la récente traduction du livre consacré par F. Nies à la réception des Lettres de Mme de Sévigné, vient offrir aux lecteurs français mieux qu’une illustration de la méthode d’analyse de Jauss : il la met délibérément à l’épreuve d’un objet déroutant pour le programme de « l’esthétique de la réception ». Faiblement schématisé, ne relevant pas du régime des littérarités constitutives, le genre épistolaire présente en effet un double écueil en regard des présupposés de l’esthétique de la réception : « si l’on doit admettre que l’œuvre écrite n’est pas seulement un témoignage de ce qu’a voulu celui qui l’a créée, mais aussi un témoignage sur l’état d’esprit de ceux pour qui elle a été créée, comment approcher le “récepteur” des lettres ? », et, d’autre part, s’il n’existe pas de théorie « officielle » du genre épistolaire dont on puisse reconnaître la représentativité, quels jalons fera‑t‑on servir à la délimitation d’un premier « horizon d’attente » ?

2Issu d’une thèse d’« Habilitation » (1968‑1969) d’une exceptionnelle rigueur, produit d’une enquête de très grande ampleur sur les éditions de la Correspondance de Mme de Sévigné et leur réception du xviiie siècle aux années 1960, adossé à près de deux cent pages de « documentation » (dont de très précieuses bibliographies, actualisées pour la présente édition, sur les recueils de lettres publiés au xviie siècle, les différentes éditions des Lettres de Mme de »Sévigné et nombre d’enquêtes statistiques), l’ouvrage initialement paru en 1972 souffre dans sa version française de la rigidité de la traduction, à l’évidence trop souvent littérale. Le lecteur doit encore déplorer l’absence d’intertitres qui rend malaisé son cheminement dans ce qui apparaît cependant très vite comme une mine d’informations, traversée de galeries aux débouchés imprévus, tant sur le « milieu » auquel la marquise était attaché (les pratiques et les valeurs esthétiques d’un groupe social bien déterminé, au sein duquel on compte aussi bien La Rochefoucauld et Mme de La Fayette que Guilleragues), que sur les champs littéraires successifs auxquels la correspondance de la marquise s’est trouvée agrégée à compter de la première édition partielle de 1725‑1726.

3On tentera ici d’éclairer seulement l’architecture de l’enquête en s’arrêtant sur ses enjeux immédiats, qui pour nombre d’entre eux, débordent largement l’objet immédiat du livre. Et on partira du « bilan » du travail pour dire très vite en quoi F. Nies est conduit à s’écarter sur un point capital des thèses de Jauss : quand Jauss envisage le devenir d’une œuvre comme une chaîne continue d’interprétations solidaires, l’enquête de Nies révèle des discontinuités fragrantes dans la réception de la correspondance de Mme de Sévigné. Si, pour le fondateur de la méthode, toute œuvre revêt la forme d’une « question » unique, comme telle « datée », auxquelles les réceptions successives offrent différentes réponses conditionnées par l’évolution des normes esthétiques elle‑même dictée par la production littéraire ultérieure, Nies démontre qu’il y a autant de questions que de réponses, que chaque réponse configure à nouveaux frais ou « invente » une nouvelle question – et en définitive : qu’une œuvre comme celle de Mme de Sévigné ne doit sa pérennité dans la culture française qu’à une série de malentendus.

L’évolution structurelle du public peut modifier, élargir ou détruire la réceptivité à certaines catégories esthétiques, morales, etc. d’une période soit pour un genre soit pour la littérature dans son ensemble. De grandes parties de ce qu’une œuvre offre virtuellement aux récepteurs peuvent être largement ou même complètement exclues par des époques entières : le public du xixe admirait une correspondance de Mme de Sévigné qui n’avait plus grand chose de commun avec celle du xviie. […] Les chances de survie d’une œuvre, et donc la disposition à lui reconnaître la qualité de classique, ne sont pas fondées dans la capacité inaltérable de transmettre des valeurs qui ne dépendent ni de l’époque ni du lieu […]. On doit supposer que la force d’action d’une œuvre ne s’épuise pas dans une réponse unique à une question posée par l’époque de leur parution, qu’en elles il n’y a pas un seul rôle du lecteur mais qu’elles comportent plusieurs rôles de lecteurs actualisables et une pluralité de réponses possibles. (255‑256, nos italiques)

4Le bilan aboutit donc à une refondation de la méthode, au terme de laquelle il apparaît que l’enquête historique doit se défaire du postulat d’une continuité des réceptions pour traquer des discontinuités : plutôt qu’à la permanence des œuvres dans une culture donnée, l’historien de la littérature s’attachera donc d’abord à ce qui se perd d’une époque à une autre.

5L’enquête offre deux volets distincts qu’on croit d’abord conçus pour distinguer simplement deux périodes dans la « réception » de la correspondance de Mme de Sévigné : le retentissement immédiat des lettres manuscrites, leur réception à compter des premières éditions dans le premier tiers du xviiie siècle. Faute d’une introduction assez explicite ou d’une table des matières vraiment détaillée, on comprend assez tard qu’il s’agit en réalité pour l’historien d’isoler deux durées, ou plus exactement de cerner l’hiatus qui sépare le premier « horizon d’attente » des lecteurs contemporains de l’horizon second des récepteurs de la correspondance publiée – soit : de décrire par deux biais l’espace d’un malentendu décisif pour le destin singulier de l’œuvre dans le corpus de la littérature française.

1

6La première partie est d’abord l’occasion de lever définitivement une hypothèque qui a longtemps pesé sur le débat critique entre spécialistes de l’œuvre de Mme de Sévigné – et dont témoignait il y a quelques années encore le débat entre R. Duchêne et B. Bray (qui préface cette traduction du livre de Nies), arbitré par B. Beugnot (voir ci‑dessous, nos indications bibliographiques). Mme de Sévigné se savait‑elle écrivain ? Doit‑on supposer à ses lettres une intention esthétique, qui ferait d’emblée d’elle un « auteur » et de sa correspondance une « œuvre » ? En d’autres termes, et pour reprendre la distinction élaborée par G. Genette qu’on voudrait déjà « classique » : la production épistolaire de la marquise relève‑t‑elle, comme œuvre de diction, d’une littérarité conditionnelle (soumise au jugement de la postérité sur les éventuelles qualités stylistiques de missives que rien ne destinait à un usage esthétique) ou d’une littérature constitutive (si on suppose à l’épistolière une intention esthétique et si l’on envisage les lettres comme le produit d’une élaboration artistique) ? L’enquête de Nies vient démontrer la vanité de l’alternative formulée en ces termes – et ce n’est pas là son moindre mérite : il n’y a pas, dans le milieu auquel appartient Mme de Sévigné et pour les produits de pratiques d’écriture éminemment socialisés (lettres, maximes, portraits, etc.), de limite bien nette entre textes privés et texte publics ; plus exactement : il n’est pas pour une lettre, au xviie siècle et dans ce milieu particulier, de circulation strictement privée.

1.1

7L’historien s’emploie donc d’abord à dégager la « macrostructure » du public de l’époque des lettres sévignéennes, « en refusant de poser a priori une équation entre la couche des consommateurs de la littérature et le groupe de ses producteurs, en s’interdisant également de réduire le public littéraire au cercle des lecteurs » (p. 25, voir ci‑dessous, extrait 1) : il s’agit plutôt, dans le premier chapitre de la première partie, de « tracer les contours sociologiques du public que, du vivant de Mme de Sévigné, ses lettres ont touché, puis confronter ces dernières aux idéaux esthétiques essentiels de ce milieu » (93). Les lettres nomment, au‑delà de leurs trente‑cinq destinataires directs, un premier cercle de lecteurs secondaires « qui n’est pas encore le public » mais dont le nombre peut être évalué à près de cent vingt : un groupe socialement homogène relevant de la haute aristocratie (Retz, La Rochefoucauld, Guilleragues, Mme de La Fayette, Mme de Thianges, Mme de Coulanges…), avec quelques personnes « en place » depuis peu (Pomponne), quelques hommes de lettres comme l’abbé Têtu.

Dans les lettres conservées de Mme de Sévigné, on ne peut compter les mentions de celles, émanant de notre épistolière, de ses correspondants ou de ses relations, qui furent lues en public, prêtées, copiées. Il existe donc en dehors des destinataires un public secondaire ayant des attentes à l’égard des lettres de la marquise – public averti qui connaît un grand nombre de lettres imprimées ou non imprimées ainsi que les discussions théoriques de l’époque.

8De l’examen de près de « 300 publications du xviie siècle que leurs titres présentent comme des recueils de Lettres ou Épîtres », F. Nies établit d’abord que :

aussi bien pour les auteurs que pour le public, il n’existe manifestement pas de contradiction essentielle en la matière entre les lettres qui étaient destinées à être imprimées et celles qui ne l’étaient pas. […] Le rayonnement de la lettre non imprimée déborde souvent le cadre de la lecture unique par un seul destinataire, elle ne reste pas un texte de consommation réduit à une intention purement communicationelle et lié à la situation et au destinataire, mais elle peut être appréciée de façon répétée et par un cercle plus grand. 

9La marquise était manifestement consciente de l’existence d’un cercle de lecteurs au‑delà des destinataires directs, des attentes et des valeurs d’une caste très particulière douée d’idéaux esthétiques que Nies tente de circonscrire : exigence de naturel, refus de « tout ce qui sent l’étude et a un air de contrainte » (Bouhours), valorisation esthétique de la négligence après 1660. Parmi les analyses stylistiques minutieuses qu’offre cette première partie (sur le lexique et les registres de langue, la syntaxe…), on soulignera ici seulement les remarques qui intéressent « l’enchaînement » des objets dans les lettres – enchaînements concertés et souples « par association d’éléments fortement autonomes à l’aide d’un mot de transition » ; en passant continuellement d’un sujet à l’autre (« c’est mon style, et peut‑être qu’il fera autant d’effet qu’un autre mieux ajusté »), Mme de Sévigné suit le modèle conversationnel propagé par des théoriciens contemporains de l’écriture épistolaire. Et précisément parce que l’épistolière sait que les lecteurs secondaires ne se verront offrir par les destinataires directs des lettres que des extraits, « les lettres destinées à ce mode de diffusion devaient être moins conçues comme un tout cohérent d’éléments constitutifs s’agençant tous parfaitement que, plutôt, comme un assemblage souple de petites unités distinctes qui pouvaient également produire tout leur effet sous leur forme de fragment » (69‑70).

10Qu’advint‑il après la mort de la marquise (voir ci‑dessous, extrait 2) ? L’épistolière devint très vite l’incarnation de l’idéal du naturel épistolaire et de l’affranchissement des conventions ; on s’est habitué à considérer le genre dans son ensemble selon l’optique de la correspondance sévignéenne :

on a interprété le comportement de négligence, propre aux lettres de Mme de Sévigné, en grande partie caractéristique d’un groupe social, comme l’antagonisme entre la championne solitaire d’un naturel plein d’avenir et l’environnement maniéré de la cour et de la société un peu guindée du xviie siècle. (76)

11Or, rien de moins concerté que le « naturel » qui prévaut parmi les idéaux esthétiques du groupe social auquel appartient Mme de Sévigné.

pour le public contemporain de Mme de Sévigné, tout naturel littéraire supposait essentiellement que l’épistolier écrivît dans son naturel, autrement dit, dans un état de parfait bien‑être, de relaxation presque euphorique mais ce modèle supposait l’aisance dans la maîtrise des règles courantes du genre et n’interdisait en rien l’intention de produire un effet esthétique.

12Le malentendu sur la valeur de ce « naturel » reconnu aux lettres de la marquise a eu, comme on sait, la vie longue. F. Nies fait valoir le rôle déterminant joué par les commentaires de Voltaire dans Le Siècle de Louis XIV, qui accréditent pour longtemps l’idée que Mme de Sévigné n’écrivait que pour sa fille, qu’elle n’aurait jamais sérieusement songé à un autre public que celui de ses correspondants. La toile de fond se trouve ainsi tendue pour la seconde partie du xviiie siècle, qui valorise l’idéal d’un génie inconscient, puis pour l’antirationalisme romantique qui exalte l’immédiateté de l’état affectif ; les lecteurs abordent désormais le genre avec des attentes toutes différentes : la lettre leur apparaît comme la manifestation spontanée des sentiments, de l’épanchement d’un individu dans ce qu’il a de plus intime ; le style épistolaire n’aurait donc aucune règle : les lettres de la marquise seraient des lettres écrites « sans y penser », sans aucune intention littéraire, voire à l’insu de l’épistolière poussée par un instinct involontaire proprement féminin. Le volume même de la correspondance prend rang d’argument pour les tenants de la thèse d’une production nécessairement irréfléchie sous la pression d’un flux de sensations…

1.2

13Un second chapitre de cette même première partie permet d’interroger la fonction qui revient à l’écriture et à la lecture de lettres dans le groupe défini et caractérisé des récepteurs premiers où prédomine la haute noblesse. La pratique épistolaire est à rapporter au divertissement, soit : à un « idéal de comportement de désengagement enjoué » qui caractérise la vieille noblesse dans le dernier xviie siècle. Chapitre décisif, puisqu’il est l’occasion pour F. Nies d’ébaucher l’esthétique propre à l’ensemble des genres qui visent le divertissement et qui va à l’encontre des idéaux « classiques » : une « anti‑esthétique » de la variété qui conteste l’exigence, qu’on sait être au cœur de la doctrine classique, de subordination des détails en faveur d’une unité d’ensemble rigoureuse. On trouvera donc dans cette section de précieuses analyses sur la variation dans l’écriture épistolaire, sur la bigarrure et les bagatelles (« je veux dire ce que les gazettes ne disent point »), sur le badinage spirituel qui préside à la composition des lettres. Le badinage consiste à exprimer toute idée de la façon la plus piquante : cet idéal esthétique conduit à une littérature allusive nécessitant la complicité d’un public exclusif et littéraire ; « ce n’est pas un hasard, note F. Nies, si c’est dans une lettre de la marquise que figure une des plus anciennes attestations connues de l’expression entendre à demi-mot. »

Le badinage épistolaire se révèle être la sublimation de l’éthique d’un groupe social qui tente, en sauvegardant des valeurs traditionnelles de l’aristocratie telles que le mépris de la mort, du danger et des souffrances physiques, de démontrer à tout moment, au moins dans les épreuves de la vie individuelle, l’ancienne supériorité d’une certaine désinvolture. (147)

14Le chapitre s’attache à un patient relevé des figures de ce badinage : périphrase, euphémisme espiègle, tours métaphoriques affaiblis, utilisation ludique ou détournement de proverbes et citations littéraires. F. Nies consacre encore de très belles pages à l’allusion comme réduction ou modification de la citation, en montrant que « l’effet de badinage ne se réalise que si les récepteurs ont une connaissance précise du contexte littéraire et extra‑littéraire auquel se réfère l’allusion ».

15Quelle résonance le « divertissement » a‑t‑il trouvé auprès des générations ultérieures du public des Lettres ? Là encore, les qualités de delectatio propres à la pratique épistolaire de la marquise disparaissent très vite du champ d’appréciation : c’est la valeur de la variété comme critère de jugement esthétique qui s’efface tout entière.

La perte d’importance de catégories de jugement initialement déterminantes a une relation de causalité avec la perte de compréhension du public pour cette attitude consciemment « non sérieuse » d’un certain groupe social duquel ces catégories esthétiques avaient tiré leur légitimation éthique.

16Les éditions du xviiie siècle sont l’occasion d’un « nivellement » des textes épistolaires pour les rendre mieux conformes à l’idéal classique (« plaire et instruire »), à la faveur d’un complet renversement qui d’un modèle à suivre fait une imperfection, mais aussi d’un déplacement sociologique du public.

2

17On conçoit dès lors quel problème est au cœur de la deuxième partie de l’enquête : « par quelles qualités restées inaperçues durant la première période de réception, des lettres adaptées aux dispositions d’un groupe particulier ont pu garder leur vitalité ? » – ou plus exactement : trouver une nouvelle vitalité.

Les premiers commentateurs du xviiie siècle vont formuler des réserves sur les traits qui, aux yeux des récepteurs contemporains, représentaient précisément les qualités principales de la correspondance. La correspondance de la marquise n’aurait dû susciter qu’un faible intérêt auprès de l’époque suivante, comme ce fut le cas pour l’idole de la littérature de badinage : Voiture.

18Le succès éditorial des Lettres est cependant considérable : F. Nies répertorie une soixantaine d’éditions chez 29 éditeurs différents (Mme de Sévigné doit être comptée parmi les écrivains de son époque le plus souvent publiés au siècle suivant), une centaine de commentaires pour le seul xviiie siècle, une « marée d’éditions » au xixe qui reflètent l’intérêt permanent des clients de librairie. Il rappelle au passage que la célèbre collection consacrée aux auteurs classiques « Les Grands Écrivains de la France » a choisi une nouvelle édition de la correspondance de Mme de Sévigné pour se présenter au public (p. 165), qu’en 1960 encore le portrait télévisé de Mme de Sévigné par F. Mallet‑Jorris réunit plus de 3 millions de téléspectateurs…

19Aux racines du succès, il faut placer une donnée matérielle : la possibilité très tôt reconnue de constituer à partir de la correspondance des anthologies à destination d’un public de bourgeois affairés.

Cette qualité propre au genre épistolaire qui permet de détacher des morceaux pourrait bien être une des racines de l’inépuisable vitalité de la correspondance de Mme de Sévigné.

20En conséquence, « une part toujours plus infime du public a eu accès à l’intégralité, ouvrant aux éditeurs et critiques un espace pour la simplification ou les retouches. »

2.1

21Mais quelles sont les valeurs qui garantissent ce succès continu ?

22Alors même que la marquise ne nourrissait aucune ambition d’historiographe, c’est la valeur « documentaire » de sa correspondance qui autorise la survie de l’œuvre. Nouveau malentendu : « c’est la haute teneur informative de la correspondance sévignéenne même pour des non‑destinataires qui focalise de plus en plus l’intérêt » (179).

Une des caractéristiques dont l’épistolière pensait qu’elle n’avait d’effet qu’au sein du cercle restreint de ses correspondants – cette part de bagatelles et de détails domestiques – provoque au siècle suivant et en dehors du public initial tout autre chose que l’ennui prévisible : elle est au centre d’une curiosité pour l’histoire qui a évolué, caractérisée par un goût de plus en plus vif pour l’anecdotique, le petit fait qui jusque là avait été dédaigné. (182)

23On veut désormais lire la correspondance de Mme de Sévigné comme une chronique, « l’histoire secrète » d’une époque, un relevé d’anecdotes « curieuses ». Volonté qui conditionne la sélection des extraits : procès célèbres (Bonvoisin, Fouquet, Brinvilliers), mort de célébrités (Turenne, Condé, Louvois), mariage raté de la Grande Mademoiselle, suicide de Vatel, chute de Pomponne, etc. figurent sans exception dans toutes les éditions du xviiie s. – c’est à ces passages que se réfèrent les commentaires mais aussi la mémoire qu’aujourd’hui encore nous avons de l’œuvre.

24Autre versant de cet intérêt « documentaire » : on veut lire dans la correspondance « l’histoire d’une âme », une manière « d’autobiographie épistolaire ». « La conviction s’impose progressivement que la lettre garantit mieux que tout autre genre la manifestation absolument sincère du moi de son auteur » (201). Ces valeurs nouvelles expliquent l’intérêt sans cesse croissant porté aux relations de la marquise à sa fille :

L’idée de l’épistolière exclusivement amoureuse de sa fille est fondée moins sur une qualité d’expression du langage affectif sévignéen, qui eût été déjà exceptionnelle aux yeux des récepteurs contemporains, que dans un changement du point de vue du public et surtout sur le facteur quantitatif de la part démesurément accrue de la correspondance avec Mme de Grignan suite aux éditions. (210)

2.2

25Une seconde période de la réception est marquée par le recours pédagogique à la correspondance de la marquise ; la réflexion porte ici sur un troisième malentendu : « Quelles qualités pédagogiques a‑t‑on reconnu aux Lettres pour qu’elles puissent devenir vers la fin du xixe siècle le prototype d’une lecture favorable pour la jeunesse, alors qu’on a cru auparavant devoir leur reprocher leur négligence sur le fond comme sur la forme, leur démesure dans l’expression du sentiment, etc. ? »

26Les « pédagogues » verront successivement dans la correspondance de Mme de Sévigné un « modèle achevé de l’art épistolaire », un réservoir de maximes et sentences morales, le modèle d’une personnalité laïque mais chrétienne qui mérite d’être imitée (les vertus reconnues à la marquise seront alors celles de la bourgeoisie : correction dans la conduite, prudence, pondération, sincérité, etc.).


***

27On aura donné ici qu’un faible aperçu de la richesse de l’ouvrage, en négligeant notamment les données chiffrées que fournit l’enquête et qui nourrissent en retour des analyses détaillées de la correspondance ; mais on espère avoir suffisamment souligné l’intérêt méthodologique d’un livre qui invite à envisager la réception d’une œuvre comme une série de ruptures plutôt que comme une chaîne continue où se pérenniseraient des valeurs, et mieux encore : comme la dynamique des malentendus dont une même œuvre est susceptible. F. Nies nous invite en définitive à tirer les conséquences pratiques du constat formulé par Rilke dans son essai sur Rodin : « la gloire n’est peut‑être que la somme de tous les malentendus qui forment autour d’un nom nouveau. »

Notes

28Du même auteur :

29- Imageries de la lecture. Exploration d’un patrimoine millénaire de l’Occident, Paris, PUF, 1995 (1991 pour l’éd. allemande). (quatre mille documents iconographiques représentant des personnages tenant à la main un livre, une lettre ou un journal)

30- Genres mineurs. Texte zur Theorie und Geschichte nichtkanonischer Literatur, München, W. Fink, 1978. (recension pour la littérature de langue française des petits genres « non canoniques » oubliés aussitôt qu’inventés, du xvie siècle à nos jours ; inédit en français)

Extraits :

31Au xviie siècle, une statistique de la production de livres ne reflète aucunement la « courbe de productivité littéraire » : il était fréquent de limiter la diffusion de textes des genres les plus variés à des cercles minutieusement choisis et restreints, soit qu’une publication prochaine ne fût pas prévue pour diverses raisons ou, du moins, qu’elle ne fût pas certaine, soit que l’on considérât le jugement critique d’une élite de connaisseurs comme une épreuve du feu pour la nouvelle création avant de livrer celle-ci à la foule anonyme des acheteurs. (p. 25)

2. Première phase la réception posthume :

32- la publication d’une série de lettres dans les Mémoires et les Lettres de Bussy, 1696‑97, l’année même de la mort de l’épistolière.

33- dès 1701, les citations dans la deuxième édition du Dictionnaire de Furetière, augmentée d’exemples « de nos meilleurs auteurs ».

34- 1704 : la première édition du Dictionnaire de Trévoux range Mme de Sévigné au rang des « plus excellents auteurs » mentionnés comme faisant autorité.

35- 1798 : une lettre de Mme de Sévigné dans l’anthologie des Lettres choisies de MM. de l’Académie française qui se compose des « plus célèbres écrivains » et qui ne signale l’académicien Bussy, célèbre pourtant par ses lettres, que par une « réponse » de sa cousine.

36- 1726 : première édition des Lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan, l’avertissement peut recourir à l’argument que la Marquise possède " tant de réputation pour le genre épistolaire ".