Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Florence Trocmé

Entre deux mondes, la poésie

Béatrice Mouslin & Guy Bennet, Poésies des deux mondes. Un dialogue franco-américain à travers les revues (1850-2004), Ent’revues, 2004.

1Approche très pertinente pour le sujet couvert par ce livre, le dialogue poétique franco-américain dans les cent cinquante dernières années : scruter par le biais des revues littéraires des deux côtés de l’Atlantique. Intitulé donc en hommage à une célèbre revue française Poésies des deux mondes, le travail de Béatrice Mousli et Guy Bennett couvre la période 1850-2004 et s'articule en six grandes périodes.

21. Ce sont d'abord les Premiers échanges (1850-1900), avec un certain déséquilibre dans ces échanges puisque à l'époque l'Amérique est surtout soucieuse de se démarquer de la tutelle culturelle de l'Angleterre alors qu'en France la critique mais surtout les poètes montrent un certain intérêt pour la poésie américaine et tout particulièrement pour Edgar Poe et Walt Whitman (C'est le cas on le sait de Baudelaire et de Laforgue). Il serait trop long dans cet article de citer toutes les revues présentées (et je regrette d'ailleurs vivement l'absence de tout index en fin de livre, à une époque où il est devenu plus facile d'établir de tels outils. Manquent ainsi cruellement un index des revues citées et peut-être plus encore un index des poètes cités). Mais chaque période est l'occasion de présenter quelques-unes des plus intéressantes avec très souvent à l'appui la reproduction en pleine page d'une de leurs couvertures (là aussi petit défaut éditorial, il manque une table des illustrations car même si la plupart du temps, la couverture de la revue parle pour elle-même, il arrive aussi que pour telle ou telle illustration le lecteur reste le bec dans l'eau !)
2. Voici ensuite l'axe Paris-New York (1900-1920), avec un intérêt nouveau de nombreux Américains pour ce qui se passe à Paris, à partir notamment d'une exposition à l'Armory Show (Matisse, Picabia, Duchamp) et du travail du photographe Stieglitz. Le livre consacre plusieurs pages passionnantes à l'action de ce dernier au travers de la revue 291 (qui deviendra par la suite 391).
3. A la période suivante, 1920-1930, les échanges se multiplient car de nombreux artistes américains viennent en Europe ou y vivent, tels Ezra Pound qui s'installe à Londres puis à Paris, villes à partir desquelles il va écrire des Lettres pour la revue Poetry. Passent bien sûr dans ces pages les figures de Gertrude Stein, de James Joyce, de Sylvia Beach (et dans une moindre mesure d'Adrienne Monnier) ; ce courant d'intérêt  devait aboutir à la publication de l'Anthologie de la Nouvelle poésie américaine de Philippe Soupault publiée en 1928. Pour chaque période sont étudiées les revues françaises, les revues américaines et dans cette section également les "revues expatriées", revues américaines publiées en Europe.
4. Puis ce sont les années 1930-1950 et leurs Nouvelles traversées. La plupart des expatriés sont rentrés chez eux et luttent pour gagner leur vie. Très mauvaise période pour les revues. En France survivent les institutionnelles Nouvelle Revue Française ou Mercure de France. Même situation aux États-Unis. Mais il faut noter le cas d'Europe, créée en 1923 et exemple même de la revue engagée et aussi de nouveau l'action de Philippe Soupault qui se rendit aux États-Unis en 1934 et écrivit alors un très important article où il tentait de définir les tendances de la poésie américaine. Traversée des années de guerre avec l'action de Pierre Seghers qui fonde une revue de "poètes-soldats" intitulée Poètes casqués 39 dont le second fut consacré au poète américain Alan Seeger tué au front en 1916.
5. Dans les années 50-70 il s'agit de Rattraper le présent : le nombre de traductions de poésies contemporaines françaises ou américaines progresse constamment. Et en 1956 paraît une nouvelle anthologie importante, L'anthologie de la poésie américaine des origines à nos jours, par Alain Bosquet, 72 poètes classés en 6 sections. C'est aussi le moment de la naissance de nombreuses revues qui ont pour caractéristique de vouloir publier de la poésie en traduction : en France Action Poétique, aux États-Unis, Origin, Caterpillar et The fifties
6. Le livre clôt ce panorama par la période qui va de 1970 à 2004 marquée par le très vif intérêt que se manifestent mutuellement les poésies des deux mondes : nombreuses traductions en revues des deux côtés de l'Atlantique, plusieurs anthologies de qualité, des sites Internet aujourd'hui, etc. Et de nouveau comme pour chaque chapitre de ce livre, une belle balade au travers du foisonnement des revues littéraires en une lecture très agréable car rythmée par les couvertures des dites revues.
Mais…. car il y a un "mais" et de taille. Il semble en effet que pour ce dernier chapitre, la vue soit partielle sinon partiale. Autrement dit, un angle a été nettement privilégié autour des tendances les plus contemporaines de la poésie américaine, dont en France plusieurs groupes actifs assurent une sorte de promotion, tels Un bureau sur l'Atlantique ou Double Change. Qui font, on le sait, un remarquable travail, notamment par le biais de traductions collectives et d'éditions. Mais se trouvent ainsi passés sous silence de multiples échanges permis notamment par le travail de traductrice d'une Claire Malroux (Adrienne Rich, C.K. Williams, Derek Walcott (Prix Nobel de littérature !), Charles Simic, Anne Carson, Marilyn Hacker), d'un Jean Migrenne (Rita Dove, James Emmanuel, August Kleinzahler (parmi beaucoup d'autres), les très nombreuses traductions de l'américain vers le français publiées par exemple dans le Nouveau Recueil (Rich, Bishop), dans Siècle 21 (Hayden Carruth, Marie Ponsot, Lawrence Joseph traduits par Jean Guiloineau, Catherine Pierre, etc.) ou dans Europe avec un numéro spécial Poésie américaine contemporaine en 2004 (Marie Ponsot, W.S. Merwin, Yerra Sugarman, etc.). Oublier aussi le travail inlassable de passeur de la poésie française accompli par une Marilyn Hacker qui a publié maintes et maintes traductions de Guy Goffette, Vénus Khoury-Ghata, Hédi Kaddour Claire Malroux et de bien d'autres (en particulier dans The Paris Review, The New Yorker, American Poetry Review)

3Après le panorama brossé à grands traits, les auteurs ont eu l'idée de demander à une  vingtaine de traducteurs de répondre à un questionnaire sur leurs choix, leurs pratiques, le croisement éventuel entre leur propre travail poétique et les œuvres qu'ils traduisent. Parmi toutes ces interventions, plus ou moins approfondies, celles de Auxeméry, Jacques Roubaud, Pierre Joris, Michel Deguy, Norma Cole ou Cole Swensen. Et la quasi unanimité des réponses à la question : pourquoi traduire ? Pour mieux lire, disent-elles et  disent-ils tous….
C'est donc un livre passionnant qui propose une très belle promenade au travers des plus belles revues littéraires françaises et américaines mais qui laissent le lecteur un peu frustré à la fois en raison de l'absence de quelques outils simples pour s'y repérer mieux encore et surtout à cause du caractère incomplet du dernier chapitre.