Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2002
Printemps 2002 (volume 3, numéro 1)
titre article
Bénédicte Coste

Logiques de la négation : l’Autre de la littérature

Logiques et écritures de la négation, sous la direction de Ginette Michaux & Pierre Piret, Paris : Éditions Kimé, 2000.

1« Nous voyons ainsi le complexe d’Œdipe du héros pour ainsi dire dans une lumière réfléchie, en apprenant l’effet sur lui du crime de l’autre1 » : commentant Hamlet et Œdipe en 1927, Freud fonde la psychanalyse en référence à la littérature tragique, dans une relation quasi‑gémellaire où se définissent simultanément l’Autre et le Même. La psychanalyse est l’Autre de la tragédie, qui naît d’un déchirement lui‑même tragique, se descelle de la tragédie pour se penser comme son Autre.

2Les rapports entre psychanalyse et littérature ont donné lieu à de multiples écoles et méthodes qui, bien souvent, instrumentalisent l’une au profit de l’autre. Il est vrai qu’il n’est pas facile de maintenir la mise en tension qui fut celle de Freud, sans verser dans une dialectisation où la psychanalyse est sommée de délivrer la vérité du texte et parfois de l’auteur, à moins que la littérature ne vienne au secours d’une psychanalyse qui manquerait de matériel clinique… L’ouvrage dirigé par P. Piret et G. Michaux s’inscrit dans le cadre d’un dialogue avec la psychanalyse qui vise à ouvrir le champ littéraire sur son Autre et stimuler la réflexion dans les deux disciplines. Partant de la réflexion analytique sur la négation telle qu’elle s’est donnée dans les textes freudiens et lacaniens, l’ouvrage, qui rassemble des contributions de chercheurs belges, propose des analyses littéraires en regard de l’élaboration analytique.

3Rappelons avec les éditeurs que Lacan définit trois grandes figures logiques de la négation : la dénégation, le rejet et le déni (ou désaveu) qui définissent chacune un rapport précis du sujet au langage. Ce rapport est à l’oeuvre dans les textes envisagés sous l’angle d’une « énonciation singulière », où le lecteur peut « reconstituer les logiques de la négation sur le fond desquels elles s’enlèvent » (8). Il ne s’agit donc pas de recenser les marques de la négation dans une perspective grammaticale ou linguistique mais plutôt de repérer la façon à chaque fois unique à travers laquelle chaque sujet de l’énonciation donne à lire, nachträglich, l’effectuation de l’opération constitutive de son advenue au langage.

4C’est dans cette perspective que s’ouvre l’ouvrage avec un chapitre sur « La négation comme principe fondateur de la structuration psychique dans la théorie psychanalytique » par C. van Vaerenbergh qui examine les textes freudiens et lacaniens consacrés à l’opération par laquelle le sujet reçoit et nie sa finitude. Examinant une dénégation clinique fort courante (« Ma mère, ce n’est pas elle. Nous rectifions : donc c’est sa mère […]. C’est comme si le patient avait dit : Certes c’est bien ma mère dont l’idée m’est venue à propos de cette personne, mais je n’ai aucun plaisir à donner crédit à cette idée »2, qui conserve ce qu’elle nie, Freud est conduit à poser l’existence d’une négation primordiale (la Verneinung), par laquelle le sujet opère la « négation de ce manque dont le poids ne peut être porté par la conscience » (11). La négation originaire est le fondement logique de trois structures psychiques qui sont, quant à elles, les formes d’une négation de cette castration. Il existe en effet « trois niveaux logiques où peut se réaliser la « négation de la castration », donnant lieu à trois logiques spécifiques de structuration psychique qui correspondent à trois modes de structuration de la réalité psychique et du savoir désignés par les termes névrose, psychose et perversion » (11). Dans les névroses, « la représentation séparée de l’affect est refoulée [verdrängt] tandis que l’affect se fraie un chemin d’expression dans une reconnexion non traumatique, dans les psychoses, représentation et affect sont conjointement rejetés, […] dans la perversion la représentation séparée de l’affect qui est refoulé est elle‑même désavouée » (23).

5Lacan parlera quant à lui de forclusion (Verwerfung) et de déni (Verleugnung) portant sur la représentation de la castration qui constitue dans tous les cas l’objet visé de la négation en tant que procédure de mise à l’écart. Le refoulement (Verdrängung) est la mise à l’écart de la castration sous l’aspect du signifiant phallique, (en tant que représentation de l’incomplétude et du manque), à travers la substitution métaphorique de cette représentation par un représentant (le signifiant du Nom‑du‑Père). Le rejet psychotique consiste à « ne vouloir rien savoir de la castration au sens du refoulement », à une exclusion de l’ordre symbolique. Il marque un défaut au niveau de l’affirmation primordiale (Bejahung) et concerne le Nom‑du‑Père, c’est‑à‑dire le signifiant qui signifie la loi spécifique du langage et qui instaure le lieu du langage et l’ordre symbolique. Quant à la Verleugnung perverse, elle apparaît comme un « coup de force contre le langage » au point où s’établit sa garantie et à la production « en lieu et place du signe arbitraire, d’un signe motivé soumis à la volonté »3 du pervers. Ce signifiant a été repéré par Lacan comme signifiant du manque dans l’Autre, répondant à la formule selon laquelle « il n’y a pas d’Autre de l’Autre », c’est‑à‑dire qu’il existe une vacance au niveau du fondement de l’ordre du langage. Le Nom‑du‑Père représente la loi mais ne la fonde pas et c’est cette place vide d’un Autre de l’Autre que désavoue le pervers.

6Pour les éditeurs, « la distinction freudo‑lacanienne entre ces trois figures constitue un outil théorique remarquable pour l’analyse du texte littéraire » (8) comme le soulignent les trois études sur Claudel, Ponge et Baillon qui sont des « mises à l’épreuve d’écritures singulières relevant de genres différents » (9) et qui montrent que l’énonciation singulière à chaque auteur peut être mise en relief grâce à la « logique de la négation » (9).

7Ainsi chez Baillon, le problème apparent d’une folie déniée et reconnue par les narrateurs successifs laisse place à une problématique où il s’agit de se dégager du « jugement aliénant porté par l’autre, afin de revendiquer le droit à une énonciation inventive, libérée des significations imposées » (9). Pour G. Hauzeur, « l’écriture de la folie chez Baillon relève d’une véritable stratégie qui consiste à feindre, en la niant, la folie pour finalement la faire reconnaître » (132). On est loin d’une « conception thérapeutique de l’écriture » car Baillon conquiert le droit de se faire reconnaître comme sujet par l’écriture de la folie. Il est le sujet d’un « consentement à la folie par l’écriture » (132).

8Chez Francis Ponge, la stratégie tente de « contourner les effets énonciatifs de la négation primordiale : la phrase pongienne n’interdit pas son énoncé, elle le contredit (l’énonce et le dénonce dans le même moment) » (9). Ponge tente de « lever le processus de refoulement, déterrer le refoulé, qu’il qualifie de “représentation de l’oubli” » (141), écrit C. Hayez.

9Quant à Claudel, l’affirmation qui signe son oeuvre est sous‑tendue par une négation radicale. « La préférence négative de Paul Claudel » par P. Piret montre que Claudel, présenté comme l’homme d’une adhésion totale, s’interroge sur un « non ! » auquel il n’a cessé de se confronter : « cette affirmation est tendue vers une forme de négativité nodale qui en est la condition de possibilité » (84). La question de la négation permet ainsi de cerner « l’un des ressorts essentiels de cette œuvre. […] Cette dénégation fondamentale se traduit dans l’écriture claudélienne par la coexistence deux "logiques de la négation différentes" » (80) illustrées dans le Soulier de satin par les deux figures de la négation que sont Dona Prouhèze et Rodrigue. Dona Prouhèze est la figure d’un consentement au manque dont elle comprend d’emblée la nature. Elle incarne le « non » qui la sépare de Rodrigue, s’identifie au désir de l’Autre, et s’abandonne au « dieu obscur » (Lacan) alors que Rodrigue doit quant à lui « consentir au manque et reconnaître que le salut n’existe qu’en Dieu ». Leurs trajets sont donc asymétriques puisqu’elle part d’où il va. Le « non » qui les sépare et qui (dés)articule l’œuvre de Claudel n’est pas une « injonction surmoïque » référée à la figure d’un dieu imaginaire et tout‑puissant, mais une dimension structurelle subjective que l’hypothèse de la dénégation originaire permet d’expliciter.

10Exemplaire, la lecture de P. Piret vise à en finir avec l’image du poète de l’affirmation glorieuse qui présuppose une intentionnalité du sujet, que celui‑ci ait affirmé ou qu’il ait masqué la dénégation sous le voile de l’affirmation : « [Claudel] aurait crypté son oeuvre, recouvrant d’un vernis imaginaire […] l’appel ultime qui en est le principe » (107). La « préférence négative » claudélienne « rend caduque l’idée même d’une signification véritable gisant derrière les écrans successifs — que le critique aurait pour tâche de lever, afin de dire le dernier mot du texte » (108). Elle a en outre des implications dramaturgiques comme le montre la dynamique dramatique articulée autour de la figure du paradoxe. Le Soulier de satin est une pièce baroque où le principe de finalité qui régit le drame est à la fois suspendu et affirmé. Rhapsode au sens de J.‑P. Sarrazac, Claudel emprunte la forme du drame moderne mais la soumet à sa discordance, « la brise et la réinvente » (110). L’étude de négation permet alors de comprendre le théâtre claudélien dans sa singularité absolue.

11Au regard de la problématique de la négation de la castration par voie de refoulement, désaveu et rejet, l’ouvrage peut sembler ne pas couvrir le champ qu’il a ouvert. Les auteurs ont en fait évité le piège de la théorie confirmée par la littérature réduite alors au rang de soutien. L’ouvrage balise plus qu’il ne circonscrit et ouvre le champ d’une exploration de la dimension de la négation au sein du littéraire. On est dans le domaine de « l’exemplarité » plutôt que dans celui de « l’exhaustivité » (10).

12Il fait également place à des pensées qui ont repris le concept de négation et se le sont approprié, qui « l’ont intégré dans leur propre discours et l’ont transformé » (9), comme celles de Derrida et Blanchot qui, à l’intérieur d’un ouvrage informé par la théorie psychanalytique, font entendre une « autre logique de la négation qui a trait à la négation originelle ». M. Lisse examine ainsi les textes de Derrida et montre qu’ils tentent d’échapper à la dialectique par la redéfinition du « concept troué de dénégation ». Concevant la dénégation comme trace antérieure à toute parole, Derrida « recherche une autre logique pour la dénégation, une logique du X sans X [« mort sans mort, parole sans parole, être sans être, nom sans nom, moi sans moi »] trouvée […] dans les textes de M. Blanchot » (66). En effet le « pas » des textes et titres de M. Blanchot ne relève ni de l’identité stable ni de la propriété sémantique ou syntaxique puisqu’il est à la fois nom et adverbe, qu’il « disloque l’identité de la chose ou du nom régie par le comme tel » (69). Si la dénégation freudienne « préserve le comme tel ou l’en tant que tel », la dénégation dérridéenne possède un pouvoir de dislocation dû à la logique du X sans X, elle est « dissémination », « oscillation infinie entre les possibles » (69).

13L’ouvrage ne se résume donc pas à une démonstration univoque du bien‑fondé de la psychanalyse mais, comme un coin, il inscrit la question de l’Autre (pensée) au cœur de la psychanalyse, reprenant la mise en tension originelle freudienne. Le lecteur de Claudel, Ponge et Baillon y trouvera ce que Lacan, dans le Séminaire XX, appelait son « miel », le néophyte une excellente formalisation des concepts freudo‑lacaniens, et le chercheur ne peut que profiter de l’exemplarité d’une recherche qui fait dialoguer psychanalyse et littérature sur le mode paradoxal d’une mise en tension où les discours s’opposent et se renvoient sans cesse l’un à l’autre.