Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Sandrine Bretou

« L’altérité incluse »

Façons de parler grec à Rome, sous la direction de Florence Dupont et Emmanuelle Valette-Cagnac, Belin, coll. « L’Antiquité au présent », 2005, 285 p.

1Appliqué au bilinguisme gréco-romain, le concept de diglossie vient révéler le rôle du grec dans la formation du latin ainsi que la syntaxe latine. Les interférences linguistiques sont les conséquences pratiques d’une vie quotidienne s’appuyant sur un usage des deux langues et sur l’implication politique, sociologique ou linguistique. En fait, les pratiques linguistiques dépendent des espaces (Sénat par exemple) ou des fonctions (magistrats en exercice) particuliers. Mais il n’y a pas de conflit linguistique à Rome. On en vient à se poser la question des rapports Grèce – Rome. « Le grec est toujours en même temps pensé comme interne et externe à la culture ; la Grèce est avec Rome dans un double rapport d’identité et d’altérité. Ce paradoxe n’est pas résorbable. »1 Dés leur conquête les Romains décident consciemment de s’approprier le grec aussi prestigieux et riche qu’il soit, ainsi les Romains vainqueurs en font leur langue. La capacité à maîtriser ses deux langues est utraque lingua. Cette expression unit compétence linguistique et culture littéraire, c’est une expression romaine exclusivement. La littérature romaine est d’ailleurs celle qui émane de citoyens romains (et pas seulement celle écrite en latin).

2« Quel est le grec lu, compris, pratiqué par les Romains ? »2 Le grec est la langue des esclaves, il a fallu différencier ce dernier, du grec utilisé par l’aristocratie, pour ne plus être assimilable. Le grec d’Athènes est l’idéal pour les Romains comme, souligne l’auteur, le corinthien en architecture. « C’est un marqueur d’excellence. »3 « C’est en parlant grec que les Romains se définissent comme Romains : éduqués (eruditi), urbains (urbani), attiques c’est-à-dire parfaits (attici). Mais jamais ce grec n’est dissocié de l’usage du latin, et surtout jamais les Romains n’utilisent le grec des Grecs. »4

3En ce qui concerne les loisirs le procédé est le même. « La dénotation change parce que le contexte a changé, mais la connotation reste. Autrement dit, par la vertu des mots grecs, le jardin romain se change en un gymnase grec virtuel. »5

4Comment les Romains inventent un art grec à un usage romain comme l’adjectif « corinthien » renvoie à la ville mais aussi et surtout à l’Archaïe  et même à la Grèce romaine. C’est encore un marqueur d’excellence. La composition du bronze de Corinthe est censé être fait d’or, d’argent et de cuivre et est lié à la prise de la ville mais coïncide à la fois avec une pratique et un imaginaire romains. « En effet, de même qu’il est possible de romaniser un objet par une inscription, il est possible de rendre « grec », c’est-à-dire grec au sens romain, grec pour les Romains, un objet ou un lieu romains en les nommant d’une certaine façon. »6

5Un orateur romain ne doit rien faire passer en grec, que ce soit des mots ou des idées. C’est une « culture inavouable » pour lui. Mais le meilleur orateur est celui qui fera « les discours les plus efficaces dans l’instant de leur énonciation romaine. »7

6Pour la comédie romaine, c’est un peu la même chose, elle n’est pas destinée à être rejouée, ainsi le poète et le public doivent « s’associer » : le public donne son accord et enfin le poète donne un titre à son texte. Si le public part avant la fin, la pièce s’arrête également. C’est une présentation d’une comédie grecque.

7Ainsi, « (…) ce qui reste problématique à Rome, lorsqu’on évacue les facilités de l’ « imitation » et de l’ « hellénisation », c’est précisément le lien instauré par Rome avec la Grèce, qui est (…), variable en fonction des domaines culturels, des époques et des lieux. »8  « Ainsi, plus le poète romain apparaît comme un auteur grec en latin plus son œuvre est susceptible de durer. »9 Une œuvre poétique doit donc être d’une certaine manière grecque et romaine. « La poésie romaine a pour caractéristique de tirer parti de la nature double de la culture romaine pour programmer sa propre postérité. »10

8Florence Dupont fait un intéressant parallèle : « Cicéron ou Youssef Chahine qui font entendre ou voir un Démosthène romain à Rome, un Fred Astaire égyptien à Alexandrie. »11 On comprend tout au long de ce livre l’intérêt de la notion d’altérité incluse. C’est un « phénomène d’appropriation de l’autre en conservant ou exaspérant son altérité afin de construire sa propre identité. »12 Ainsi, pour l’auteur, la Grèce reste en place sous l’Empire parce que les Romains ont besoin de cette Grèce « externe » pour utiliser la Grèce « interne », qui est indispensable à la culture romaine. On en revient à dire  qu’il n’y a pas de peuple latin mais bien une langue latine. Même si la culture latine est imaginaire, elle était bien vigoureuse à cette époque. Ce livre nous montre clairement les dichotomies incluses dans cette culture romaine par rapport à la Grèce.