Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Morgan Gaulin

La grammaire et le grimoire : Mallarmé

1Mireille Rupli et Sylvie Thorel-Cailleteau, Mallarmé. La grammaire et le grimoire, Genève, Librairie Droz, 2005, 229 pages.

                                                          « Les avis se propagent par scission; les pensées, par bourgeonnement. »

                                                                          (Karl Kraus, Aphorismes, Paris, Mille et une nuits, 1998, p.9)

1    Voici un ouvrage entièrement consacré au rapport entre linguistique et poésie chez Stéphane Mallarmé. La bibliographie témoigne d’une approche essentiellement littéraire et linguistique; en effet, le lecteur ne trouvera point de références aux philosophes qui ont donné une lecture du poète (Sartre, Derrida, Deleuze, Badiou). Les auteurs se sont plutôt confrontés aux recherches de grammaire comparée élaborées au cours du 19e siècle (Friedrich Schlegel, Franz Bopp, Max Müller, August Schleicher) afin d’éclairer la manière dont le poète concevait le langage. Organisé en treize chapitres, ce travail de recherche minutieux est centré sur les travaux de linguistique entrepris par Mallarmé à partir de 1870, intitulés aujourd’hui Notes sur le langage. L’hypothèse de départ est  le postulat suivant lequel Mallarmé avait établit le lien étymologique entre le terme de grimoire et de grammaire; le premier, pensait-il, étant une variante du second.  Selon les auteurs, cette étymologie engendra une triade orthographe - grimoire - Littérature, soutenue par l’idée que la grammaire s’occupe des rapports entre les lettres et les mots. Le grimoire est l’espace dans lequel s’accouplent les signes, et ce sont ces multiples accouplements qui engendrent le vers: « [...] il est un agencement de signes qui permet la montée d’une voix. » (11) La voix du poète ne vient pas d’en-haut, du ciel des Idées ou d’un espace transcendantal surplombant les lettres, mais d’en-bas, de la matière même du langage. S’il put donc y avoir une philosophie de Mallarmé, celle-ci ne se trouvait nulle part ailleurs que dans le grimoire, d’où émane la Littérature.

2Le troisième chapitre, « La linguitique de 1870 », situe l’entreprise des travaux de linguistique de Mallarmé dans la foulée de son expérience du gouffre, et comme une réponse à celle-ci. Après avoir découvert l’impasse théologique d’un dieu transcendant, seule la matière, du point de vue du poète, apparaissait comme une possibilité viable dans l’élaboration d’une poétique. Le langage fut alors considéré comme un type particulier de la matière, et la théologie de Mallarmé se centra sur celle-ci afin de penser la divinité; il s’agissait, dans ce contexte, de « produire du divin avec le langage. » (51) De cette exigence, découla le double projet mallarméen d’une thèse sur le langage et sur la divinité.

3    Dans les Notes sur le langage, se sont reflétées la tentative de développer une science du langage et la volonté de rédiger une thèse latine qui aurait portée sur le concept de divinité de l’Intelligence. Or, la situation des recherches en science du langage, autour de 1870, est à comprendre à partir de leur développement en Allemagne. Les auteurs ont très justement rappelé que, chez Friedrich Schlegel et August Schleicher, les théories des sciences du vivant avaient fait l’objet d’une adaptation à la linguistique (54-55). Le langage apparut de plus en plus indépendant du sujet qui l’énonce, et fut considéré à partir du concept biologique d’organisme. Franz Bopp, le fondateur de la grammaire comparée a, à ce titre, postulé que les langues pouvait être étudiées pour elles-même, sans pour autant servir à l’élaboration d’un système philosophique dans lequel elles ne seraient qu’un instrument. Selon les auteurs, les Notes ont repris cette méthode. En effet, il s’agissait là, pour Mallarmé, de conduire une recherche fondée sur un rapport d’analogie entre la science et le langage.

4    Le parallélisme, chez Mallarmé, entre le désir de construire une science du langage et le projet de mener une thèse latine sur la divinité a fait ressortir le lien ténu entre ses réflexions religieuses et l’élaboration de sa poétique. L’abandon d’une religiosité marquée par l’existence d’un dieu transcendant, au profit d’une divinité de l’esprit humain, a engagé le poète à revoir la manière dont il concevait le langage. La science du langage des Notes avait pour objet de saisir le langage dans ce contexte. Or, c’est bien en tant que cette science fut définie par Mallarmé comme « [...] Grammaire, historique et comparée » (61) qu’elle situait le poète dans la continuité des développements de la grammaire comparée allemande. Cette science a conduit Mallarmé à définir le langage comme une duplicité. Le feuillet 10 évoque, tel que l’ont rappelé les auteurs, ce double caractère du langage. D’une part, les mots peuvent s’équivaloir aux choses qu’ils désignent et, d’autre part, en lui (le langage), la matière et l’esprit sont unis. Dans cette unité, la matérialité est représentée par le langage comme objet, alors que la spiritualité désigne le langage en tant que connaissance. La science du langage de Mallarmé devait établir le moyen par lequel il serait possible de comprendre l’esprit à partir de la matière (62), c’est-à-dire « comment notre monde peut se rattacher à l’Absolu. » (63) À partir de ce matérialisme de la langue, l’ouvrage démontre ensuite que c’est au concept de Fiction que Mallarmé a confié la responsabilité d’incarner l’esprit dans la matière du langage puisque c’est la Fiction qui réalise des figures, c’est-à-dire des réalisations tangibles de l’Idée au moyen du langage (70). Le langage était donc ce qui donnait accès à l’esprit, et l’herméneutique littéraire ne saurait donc en faire l’économie. Il se jouait ainsi, derrière cette réflexion sur le langage, un jeu de spéculations théologiques fort animé, car c’est dans le langage que s’est trouvé incarné ce que Mallarmé a nommé « Verbe » (69).

5Les auteurs s’en sont tenus à l’exposition des fondements linguistiques de la théologie mallarméenne des lettres, qui concevait le langage comme ce qui unissait la chair au Logos, « le mot à son sens » (69), tout en rappelant que c’est à la cosmologie de l’Eurêka de Poe qu’elle était redevable. Dans Eurêka, Poe avait présenté l’univers comme étant le produit d’une diffusion de l’unité originaire, ce qu’il avait nommé «unity». À la lumière de la cosmologie de Poe, les auteurs ont conçu que, chez Mallarmé, l’ensemble de la création était comprise comme le dépôt de l’esprit, et le Verbe mallarméen suiva, selon eux, le même processus; ce Verbe se volatilisa et se dispersa pour former le langage. Ainsi, afin de retrouver le Verbe, il ne restait plus qu’à se confronter à une étude minutieuse de la matière, et du langage en particulier.

6    Au sortir de cette riche étude, Mallarmé apparaît comme le tenant d’un spiritualisme matérialistei, une posture qui consista, chez lui, à s’immerger dans le monde et, plus précisément, dans les mots afin d’en tirer du sens. C’est la raison pour laquelle, chez le poète, le sens ne pouvait être compris comme ce qui préexistait au poème (90). La poétique mallarméenne de l’effet a été définie par les auteurs à la lumière de ce principe immanentisteii suivant lequel rien n’est antérieur au jeu des mots, à la syntaxe. Le langage en ressort donc comme une matière qui chante d’elle-même, et seul comptait désormais l’agencement des lettres en mots, puis de ces mots en phrases. Il découle de ceci que le sens ne peut être imposé du haut, par quelque instance transcendantale ou par une autorité doctrinale (les dictionnaires)iii, mais se dégage du bouillonnement du grimoire.

7Si nous avons volontairement tiré les recherches présentées dans ce livre du côté de la théologie mallarméenne des lettres, c’est qu’elles s’y prêtent à merveille. Puisque, au départ, la divinité s’est dispersée dans le monde (selon le principe cosmologique de Poe)iv, le retour de cette divinité vers son lieu d’origine ne peut, dès lors, s’effectuer qu’à partir de ce en quoi elle s’est logée (la matière, le langage). Les conclusions d’ordre linguistique auxquelles sont arrivées les auteurs pourront servir, dans le futur, à établir la théologie de Mallarmé, cette manière toute personnelle qu’il avait trouvé pour rattacher notre monde à l’au-delà. À propos de la théologie implicite des Notes sur le langage, Ruppli et Thorel-Cailleteau ont d’ailleurs remarqué que Mallarmé s’était opposé à Descartes en ce qu’il postulait, à l’instar de Poe, un Dieu immanent (79). S’il est vrai que, sur cette question, Mallarmé a suivi les leçons de Poe, c’est surtout dans Igitur que, selon nous, se sont retrouvées les traces de ce panthéismev. Nous devrons nous demander, ensuite, qui Poe suivait, c’est-à-dire d’où lui était venue l’idée d’une telle cosmologie et, pour y arriver, reprendre à la trace l’histoire du panthéisme et du vitalisme en France au 19e siècle.