Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2002
Printemps 2002 (volume 3, numéro 1)
titre article
Patrick Sultan

Pour une poétique des textes en mouvement

Tiphaine Samoyault, L'Intertextualité. Mémoire de la littérature, Paris : Nathan, Coll. 128, 2001, 128 p. ISBN 2091911259.

L’intertexte contre l’ancienne critique

1Contre « l’ancienne critique » qui psychologisait et historicisait sans doute abusivement les relations entre une œuvre littéraire et celles qui la précèdent, la notion d’intertextualité est apparue comme une machine de guerre fort efficace. Ce concept, repris aux analyses de M. Bakhtine et adapté aux fins d'un structuralisme radical, exposait à la suspicion et finalement frappait de caducité les catégories d'auteur, de sources, d’intention – ces évidences non réfléchies du sens commun, entachées d’un positivisme ou d’un spiritualisme naïf. Il a donc remporté en France, dans les années soixante‑dix, un triomphe certain : il permettait en effet d’en finir avec la croyance naïve qui attribuait à un texte littéraire la propriété d'imiter le monde, d’en représenter plus ou moins fidèlement la réalité. Le signe s’émancipait du référent pour n’être en relation qu’avec d’autres signes : on pouvait faire l'économie de l'origine subjective du sens.

2Avec l’introduction par Julia Kristeva, dans le champ de la théorie du langage, de « l'intertexte », on n’avait plus à se soucier du degré de représentativité de la littérature, ni à interroger dans les archives, journaux ou correspondances d'époque « les événements ou les personnages bien vivants sur lesquels prend modèle l'auteur », encore moins à fouiller la bibliothèque de l'écrivain pour repérer des filiations et remonter « aux sources de son inspiration » ; on n'avait plus affaire qu'à l'univers autosuffisant d'un texte fait de tous les textes possibles, à un monde clos qui dans sa fermeture renvoyait non plus à un inaccessible référent mais à d'autres mots.

3Roland Barthes dans un article de synthèse (« Théorie du texte », Encyclopedia Universalis, 1973) a définitivement installé cette notion linguistique au cœur de la théorie littéraire :

Le texte redistribue la langue (il est le champ de cette redistribution). L'une des voies de cette déconstruction‑reconstruction est de permuter des textes, des lambeaux de textes qui ont existé ou existent autour du texte considéré, et finalement en lui : tout texte est un intertexte ; d'autres textes sont présents en lui, à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. Passent dans le texte, redistribués en lui, des morceaux de codes, des formules, des modèles rythmiques, des fragments de langages sociaux, etc., car il y a toujours du langage avant le texte et autour de lui. L'intertextualité, condition de tout texte, quel qu'il soit, ne se réduit évidemment pas à un problème de sources ou d'influences ; l'intertexte est un champ général de formules anonymes, dont l'origine est rarement repérable, de citations inconscientes ou automatiques, données sans guillemets .

4Impersonnalité, combinatoire, dynamisme : telles sont les données nouvelles de cette machine textuelle dont il devenait superflu de rechercher l'auteur, l'origine. La littérature s'affranchissait ainsi notamment des déterminations historicistes qui pesaient sur son étude et la réduisaient toujours à être autre chose qu'elle‑même. On pouvait se concentrer enfin sur les lois complexes d'un fonctionnement langagier et se rendre plus sensible à la structure même, productrice de signification.

L’heure des bilans

5Mais cette heure de gloire semble lointaine et cette notion qui a sans doute soulevé autant de problèmes qu’elle a permis d'en résoudre, semble être plutôt à l'heure des bilans, voire à l'heure du jugement.

6Si brève soit en effet l'histoire de l'intertextualité, elle fait (déjà) l'objet d'un inventaire, et peut fournir de belles anthologies. On peut dénombrer ses acceptions multiples, ses courants, ses tendances. Ainsi, Nathalie Piégay‑Gros, dans son Introduction à l’intertextualité (Dunod, 1996), a retracé récemment, dans une perspective généalogique, les cheminements de cette notion qui n'a cessé de se compliquer, de s'enrichir aussi à mesure que s'affine conjointement notre conception de la lecture et de l'écriture.

7Antoine Compagnon dans Le Démon de la Théorie. Littérature et sens commun (Paris, Le Seuil, 1998 – voir tout particulièrement les pages 103‑145) a exposé, sous forme d'une succession d'apories, la problématique qui rendait alors nécessaire le recours à ce concept central de la théorie littéraire, puis les difficultés qu'il n'a pas manqué de faire surgir mais aussi les tentatives de sortir des impasses dans lesquelles on avait pu l'enfermer.

8Tiphaine Samoyault, à son tour, dans L'Intertextualité. Mémoire de la littérature, reprend les débats, fait le point, jette un regard rétrospectif sur une notion pourtant née d’hier, et souligne les déplacements qu’elle a effectués durant son histoire courte mais agitée. Aussi ne manque‑t‑il à ce manuel didactique clair et concis ni bibliographie (p. 119‑123), ni récapitulatifs (p. 30‑32 ; p. 72‑75 ; p. 107‑109) ni tableaux ou bilans synoptiques (p. 115‑117) des parcours accomplis.

Une notion instable

9Cependant, le propos de cet ouvrage, en dépit de sa brièveté, est ambitieux : il propose rien moins que « les moyens de penser l'intertextualité de manière unifiée » (p. 6) ; l'intertexte ne serait plus alors un élément du texte parmi d'autres, ni même seulement une modalité de la littérature, mais « son mouvement principal » (p. 7).

10Accorder une telle importance à cette notion d'intertextualité suppose, d'abord, de réfuter les objections qu'on a pu soulever à son encontre afin de déterminer quelle intertextualité au juste on entend placer au centre de l'activité critique.

11Et assurément les griefs n'ont pas manqué : on redoute en elle, du moins selon T. Samoyault, la « compagne servile d'un structuralisme abusif » (p. 111) ; on stigmatise à bon droit son « flou définitionnel » ; on lui reproche son abstraction, une généralité vide qui la conduit à l'incapacité de cerner la singularité des textes littéraires ou bien, inversement (et de manière contradictoire), on condamne l’étroite technicité à laquelle une définition trop restreinte la confinerait, la réduisant ainsi à rejoindre, parmi d'autres procédés, le vaste arsenal des moyens fournis par la rhétorique pour repérer l'insertion d'un texte dans un autre.

12T. Samoyault n’élude pas ces critiques virulentes et justifiées ; elle préconise pour cette « notion instable » (p. 7) un équilibre entre restriction et extension, tendance à se dilater ou propension à se rétrécir. C’est pourquoi le rappel historique/logique en survol, qu'elle donne dans le chapitre 1 (p. 7‑30), oppose assez dialectiquement les conceptions larges (la transposition de J. Kristeva, le dialogisme de M. Bakhtine, le « tissu nouveau de citations révolues » de R. Barthes, la syllepse de M. Riffaterre) aux conceptions restreintes (la taxinomie de G. Genette) en accordant toutefois sa préférence aux « syncrétismes souples » (la récriture d'A. Compagnon, le classement figural de L. Jenny, le plagiat de M. Schneider).

13Ce panorama permet de suivre l'itinéraire d'un concept qui, apparu dans le champ de la linguistique, se déplace vers la poétique où, mieux délimité, il gagne en précision et rigueur ce qu'il risque de perdre en ampleur théorique. Au terme de son tour d'horizon, T. Samoyault parvient à la conclusion qu'« au lieu d'obéir à un système codifié, l'intertextualité cherche davantage aujourd'hui à montrer des phénomènes de réseau, de correspondance, de connexion, et à en faire un des mécanismes principaux de la communication littéraire. » (p. 29).

Vers une herméneutique : manières & mémoire

14Attentive aux modalités concrètes d'exploitation de cette notion, à la pratique de lectures singulières, mais soucieuse également de ne pas renoncer à l'exigence d'élucidation théorique, T. Samoyault préconise d'orienter à présent le concept vers une herméneutique. En effet, s'il est vrai que la « littérature s'écrit avec le souvenir de ce qu'elle est, de ce qu'elle fut » (p. 33), l’intertexte concentre l'essence même de la littérature qui est mémoire. C'est « la mémoire que la littérature a d’elle‑même » (p. 6).

15Au‑delà des typologies, des indispensables distinctions qu'opère la poétique (le travail classificatoire réalisé par G. Genette dans Palimpsestes demeure en ce sens difficilement surpassable), il convient de saisir le travail constant de la mémoire (de l'écriture et de la lecture) à l’œuvre dans le processus créateur. T. Samoyault esquisse ce qui pourrait être une phénoménologie de la mémoire littéraire dont elle isole, même si ces descriptions sont empiriques et parcellaires, certaines attitudes fondamentales, sensibles particulièrement dans la post‑modernité.

16Elle découvre ainsi une « mémoire mélancolique »  (p. 50‑58) : persuadé ou se persuadant que tout a toujours déjà été dit, l'écrivain soit nourrit un sentiment de désespoir (ressassement, dérision, auto‑dépréciation), soit adopte une attitude volontaire (émulation, dépassement).

17Inversement, la mémoire peut être aussi bien « ludique » (p. 58‑66) : elle prend alors les allures d'un grand jeu, d'un bricolage qui transforme la littérature en réservoir inépuisable de formes et de motifs au point que l'écriture (parodique, sciemment artificielle, voire érudite) en arrive à excéder toute forme de souvenir, et abolit ainsi toute possibilité de repère mémoriel et par conséquent toute littérature.

18On le voit, les instruments ou procédures pour isoler et repérer l'intertexte ne suffisent pas pour comprendre ce qui se trame dans la relation qu'entretient la littérature avec elle‑même. Il faut encore interpréter l'attitude qui fonde ce rapport. Il revient donc finalement au « suffisant lecteur » (p. 66‑72) de produire du sens, en relevant les défis qu'un intertexte identifiable parfois au prix d'une grande subtilité lui oppose. À lui de faire travailler« sa mémoire, sa culture, son inventivité et son esprit de jeu » (p. 68), en somme d'activer la mémoire en puissance dans le texte, d'en jouer le jeu, d'en approfondir le sens, de la parcourir en tout sens.

19L'intertextualité engage donc toute la mémoire de la littérature, toute la littérature comme mémoire, et se déploie sur trois niveaux non superposables : « la mémoire portée par le texte, la mémoire de l'auteur et la mémoire du lecteur. » (p. 111).

Sortir de la bibliothèque de Babel

20Si l'on s'en tenait là cependant, on n'aurait pas répondu à l'objection majeure : cette mémoire est‑elle mémoire de quelque chose ? Le recours à l'intertexte ne nous enferme‑t‑il pas définitivement dans l'espace du texte, dans la bibliothèque circulaire de Babel, un univers borgésien fait de tous les livres, « qui abolit tout contact avec une extériorité et ne témoigne plus que de lui‑même. » (p. 77) ?

21Certes, il faut rappeler qu' « un énoncé fictionnel peut faire apparaître des ressemblances avec le monde », « il ne sera jamais le monde » (p. 78). Il serait donc vain de vouloir restaurer le mythe de l'illusion référentielle (le fameux réalisme contre lequel toute la « nouvelle critique » s'est escrimée, comme le rappelait récemment A. Compagnon, op. cit., p. 112‑155) avec quoi la mise en œuvre de l'intertextualité avait permis de rompre. Mais il ne serait pas moins faux de penser qu'entre la référence, constitutive de la littérarité (solipsiste renvoi du texte à lui‑même et à d'autres textes) et la référentialité (capacité du langage à désigner un objet du monde), l'opposition soit insurmontable.

22T. Samoyault ne craint pas le paradoxe et tente d'établir – dans la troisième partie intitulée : « Référence, Référentialité, Relation » (p. 77‑107) – que c'est précisément la notion d'intertextualité qui, nous arrachant à l'idéologie qui voudrait conférer une autonomie absolue à la littérature, offre la meilleure médiation qui soit avec l'autre et assure le rétablissement du lien perdu entre le livre et ce qui n'est pas lui (le monde, l'histoire et la société).

23L'irruption du monde dans le discours advient de plusieurs manières qui se rattachent toutes à la notion d'intertextualité, entendue comme ouverture à l'autre, soit que, reproduisant un énoncé (par la citation notamment), elle renvoie médiatement à de précédents ou de futurs énonciateurs, soit qu'elle inscrive en elle des voix empruntées à l'univers social des discours, soit enfin qu'elle intègre à l'état brut des fragments du monde (un bris‑collage en somme).

24Dans ces conditions, l'intertextualité, par ses vertus de substitution, d'ouverture, et d'intégration, se définit comme « mécanisme qui fait signe vers le monde, son geste autant que son résultat. » (p. 87) : T. Samoyault invente pour désigner cette médiation entre le monde et le texte le néologisme syncrétique de « référencialité ».

25Quant à l'histoire, la reprise (jamais identique, jamais différente) des mythes littéraires en assure la continuité dans la mémoire humaine en déplaçant, condensant, réduisant, amplifiant, transformant ce qui pourrait se figer en sempiternelles fables. L'intertextualité garantit la circulation et le renouvellement des significations, variables selon les rapports d'une œuvre avec ses modèles : admiratif ou désinvolte, négateur ou subversif, etc.

Mémoire fertile

26Il serait dommage que cette mémoire, fédératrice des diverses formes d'intertexte, coure à son tour le risque de s'enfler et de s'élargir aux dimensions d'une littérature hypostasiée. Mais le souci que T. Samoyault porte à la « complexité des interactions qui jouent entre les textes, du point de vue de la production aussi bien que de la réception » (p. 111) garantit de cette dilution.

27Au terme de l'ouvrage suggestif de T. Samoyault, si l'on suit son projet d' « élaborer une poétique des textes en mouvement », il reste donc à accomplir la tâche d'articuler entre elles toutes les parties de ce concept de mémoire, d'en distinguer les niveaux (collective ou individuelle, social ou personnelle…), les degrés (volontaire ou involontaire, conscient ou inconsciente…), les actes intentionnels, d'en tracer les limites et, comme l'indique T. Samoyault (p. 111‑113), d'explorer cette voie en combinant cette approche à d'autres perspectives : critique psychanalytique, théorie de la réception, stylistique, critique génétique, sociocritique…

28Assurément, Mnémosyne est une déesse très féconde…