Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Laurent Zimmermann

Passer les frontières

Philippe Forest, La Beauté du contresens et autres essais sur la littérature japonaise, Nantes, Éditions Cécile Defaut, 2005.

1Les travaux de Philippe Forest dans le domaine de la théorie littéraire ont désormais une audience importante, que ce nouvel opus, La Beauté du contresens, devrait contribuer à prolonger, tout en en diversifiant les raisons. Avant d’évoquer ce bel ouvrage, commençons par rappeler brièvement les lignes de forces des interventions de Philippe Forest dans le domaine de la théorie – en laissant de côté diverses études d’histoire littéraire, en particulier à propos de Tel Quel (1) ou d’Ôé Kenzabourô (2).

2Philippe Forest a principalement, dans deux ouvrages, traité de deux problèmes majeurs, du reste liés : le rapport du roman au réel d’une part, et d’autre part la question de l’engagement de soi dans l’écriture. Dans les deux cas, une proposition claire accompagne la démarche.

3   Sur la question du réel tout d’abord, il est possible de dire pour résumer que Philippe Forest opère une distinction entre le réel à proprement parler, compris comme un pôle de négativité qui échappe au discours, mais en y déployant une présence en creux, qui est la force d’une perturbation permanente, et d’autre part la réalité, qui est ce que le discours fait du réel, et qui masque en fait la violence du réel à l’aide de fictions qui nous rassurent (3). La fonction de la littérature est dès lors envisagée comme une recherche du réel à travers la réalité ; proposition qu’il faut, toutefois, entendre de manière fine et complexe et non pas trop rapidement. Car la littérature, souligne Forest, ne peut pas atteindre directement au réel, comme tel insaisissable. Il lui faudra donc, par un mouvement de redoublement, user de la fiction pour en quelque sorte ajouter à la fiction qu’est déjà la réalité, de manière à mettre en évidence ce qu’elle est. Et c’est dans ce mouvement d’excès seulement que le réel, par bribes, de manière intermittente, peut être atteint, la fiction désignant la fiction et alors laissant place, dans le déchirement, à ce qui la dépasse.

4   Sur la question de l’engagement de soi dans la fiction, Philippe Forest a par ailleurs proposé une catégorisation très utile, et qui découle du reste de la distinction opérée entre le réel et la réalité. Forest met en place, plus particulièrement, trois catégories (la dernière engendrant en outre une catégorie seconde). Ces trois catégories sont à envisager comme « trois stases » dans le « processus de dépersonnalisation à la faveur duquel le réel se fait entendre toujours avec plus de force au sein de la fiction » (4). La première est celle d’« ego-littérature ». Dans ce premier cas de figure le je est présenté comme antérieur au processus d’écriture, ce dont des témoignages ou documents, ou des souvenirs précis, peuvent attester. Ce cas de figure est bien connu. Tout comme le second, qui est celui de l’« autofiction », où le je s’éprouve comme fiction, et comme indissociable du processus d’écriture qui ne fait pas qu’en rendre compte, mais qui l’invente. Enfin, et là réside le point le plus original de ce que propose Forest, il y a, dit-il, le cas du « Roman du Je », ou « hétérographie » (5) où le je engagé dans le processus d’écriture, s’il s’éprouve comme fictif, cherche aussi, et surtout finalement, à disparaître pour laisser place, autant que possible, aux surgissements imprévus du réel.       

5   Venons-en au dernier opus : La Beauté du contresens est un ouvrage composé d’articles, parus dans diverses revues, et qui témoignent d’un cheminement parallèle. Car en effet, Philippe Forest a élaboré ce parcours théorique dans le voisinage de deux autres démarches : une œuvre romanesque d’une part, et par ailleurs une rencontre avec les écrivains du Japon. Or c’est précisément de ce dialogue, multiple, dispersé mais en même temps profondément gouverné par une interrogation du romanesque sous le double angle du réel et du je, que témoigne La beauté du contresens. Et c’est à un certain court-circuit fécond, pourrait-on dire, que Philippe Forest rend hommage, avec le titre de son ouvrage, qui dérive d’une citation de Proust. L’ensemble de ces articles constitue en effet un éloge du passage des frontières, de la confrontation des littératures, y compris au risque du malentendu qui accompagne nécessairement cette confrontation, et à condition que ce malentendu nous permette de penser quelque chose de notre histoire. L’idée même de « littérature mondiale », évoquée par Forest à un moment de son ouvrage, dit aussi, et peut-être surtout, cela.  

6C’est à un parcours libre, donc, que le lecteur est convié, à un parcours allant de la rencontre des écrivains japonais avec les écrivains français (Kenzaburô Oé et Rabelais ou Céline), jusqu’au rapport de certains écrivains français avec le Japon (Bataille ou Quignard). Le lecteur est donc invité à suivre le fil du plaisir de la découverte ou de l’approfondissement qui lui sont offerts, et dont on ne le privera pas ici avec des résumés de chacune des stations du parcours. Insistons simplement sur le fait que la démarche reste profondément orientée par cette question décisive, qui intervient de manière insistante chez Philippe Forest, et qui est la contribution majeure de l’auteur de Sarinagara (6) aux débats littéraires contemporains, celle de l’investissement du je dans la fiction, mais en vue d’obtenir sa disparition au profit du réel. Dans un dialogue avec Yasuske Oura, Forest précise en effet, avec une modestie qui ne doit pas dissimuler l’importance de la proposition : « Mon sentiment, mon hypothèse – car je manque des éléments de savoir objectif qui me permettraient de parler de théorie ou même d’interprétation – est que cet échec dont tu parles fut aussi la chance du roman japonais. Je formulerais les choses ainsi : les écrivains japonais ne sont pas parvenus à se doter de ce quelque chose dont les écrivains occidentaux, de leur côté, n’ont pas réussi à se délivrer. Ce « quelque chose », on peut l’appeler peut-être le Je ». Et Forest d’ajouter, approfondissant une hypothèse établie en partie dans le cadre de sa rencontre avec le Japon : « Mon engagement personnel consiste à faire […] porter l’accent sur le roman en raison de l’attachement au réel que ce genre suppose, un attachement au réel qui implique que la littérature soit le lieu paradoxal où se nouent procès du subjectivation et de désubjectivation : le Je s’y pose et s’y perd à la fois. » (7). L’une des leçons décisives de l’ouvrage, par-delà le remarquable plaisir de lecture que l’on éprouve, est précisément que les rencontres avec d’autres littératures doivent obéir à cette exigence d’une interrogation touchant à l’essentiel, à non à la seule curiosité vague, encore moins à l’exotisme trop facile résultant de la conviction que l’« autre » reste toujours inaccessible (8).    

7(1) : Histoire de Tel Quel, Editions du Seuil, coll. Fictions& Cie, 1995

8(2) : ÔÉ Kenzabourô. Légendes d’un romancier japonais, Editions Pleins feux, Nantes, 2001.

9(3) : Le Roman, le réel. Un roman est-il encore possible ?, Editions Pleins Feux, Nantes, 1999, en particulier p. 25-26.

10(4) : Le Roman, le je, Editions Pleins Feux, Nantes, 2001, p. 37.

11(5) : Le Roman, le je, Editions Pleins Feux, Nantes, 2001, p. 37, ainsi que La beauté du contresens, Éditions Cécile Defaut, 2005, p. 20.

12(6) : Sarinagara, Gallimard, 2005.

13(7) : La Beauté du contresens, op. cit., p 182.

14(8) : Écueil très justement évoqué par Philippe Forest au début de son ouvrage.