Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Nathalie Piégay-Gros

Romanesque : l’enquête de 1891

Enquête sur le romanesque, Présentée par Jean-Marie Seillan, Romanesques, vol. 2, Centre d’études du roman et du romanesque, Université de Picardie, Amiens, 2005.

1Bon pour les femmes ou les concierges, écrit hâtivement, publié dans des collections bas de gamme ou des journaux, le romanesque a mauvaise presse. La livraison de la collection Romanesques que dirige Alain Schaffner s’inscrit dans le prolongement d’une série d’études qui contribuent à réévaluer la notion de romanesque, tout en prenant acte de son caractère polémique. À ce titre, l’enquête qui est ici publiée par Jean-Marie Seillan est du plus grand intérêt. Parue dans Le Gaulois en 1891 à l’initiative de Marcel Prévost, elle constitue une sorte d’instantané des réactions que la notion de romanesque pouvait alors inspirer. Annotée avec rigueur et précision, les articles confirment d’une part combien cette notion est floue et polémique, d’autre part combien elle est essentielle pour le roman. Car, comme le note Jean-Marie Seillan, les écrivains sollicités par le jeune romancier Marcel Prévost pour dire leur point de vue sur le romanesque, s’embarrassent peu de le définir. Ils le saisissent d’abord par différence, et, à cette période absolument charnière pour l’histoire du roman, l’opposent à ce qu’il n’est pas : le réalisme et plus précisément encore le naturalisme. Un paradigme est ainsi décliné où romanesque, romantique, idéal ou idéaliste s’opposent à naturaliste, pessimiste ou positiviste comme le roman d’observation s’oppose au roman d’imagination et le « lecteur de rêve » au « lecteur de comparaison » (p. 171). Si la notion de romanesque est tout particulièrement pertinente en 1891, c’est qu’elle permet de penser ce que le naturalisme a apporté au roman et la possibilité d’un romanesque moderne. Aux adversaires du naturalisme, le romanesque paraît une porte de sortie bienvenue qui permettra de rétablir les liens du roman et de l’imagination (Paul Margueritte) ; ses défenseurs récusent la possibilité d’un romanesque moderne et ne voient dans la démarche de Marcel Prévost qu’une réaction (Zola, Edmond de Goncourt). Ce document, parfaitement accessible et annoté de manière à en montrer l’intérêt à long terme, est donc à la fois une pièce importante à verser à l’histoire littéraire  (et à celle de la critique littéraire) et une invitation très stimulante à reprendre ou poursuivre la réflexion sur le roman romanesque ou le « roman du romanesque », pour reprendre l’opposition proposée par Jean-Marie Schaeffer. La présentation de Jean-Marie Seillan montre avec une grande efficacité les difficultés inhérentes à la définition du romanesque, catégorie esthétique qui ne peut être séparée d’un jugement (ou de préjugés) idéologiques. Au fond, c’est la question de la valeur qu’il conduit nécessairement à se poser : la valeur de l’œuvre littéraire mais aussi celles que le discours du roman véhicule et inscrit à l’horizon du texte. Les notions d’héroïsation et d’idéalisation, la rhétorique de la passion et le refoulement du corps (J. M. Seillan parle d’une « conception exacerbée et expurgée de la passion », p. 164), la place du rêve… posent la question de ce que peut pour le roman l’imagination (tout, dans ce débat autour du romanesque, laisse apercevoir la table des valeurs du surréalisme à venir).

2Un des mérites de ce volume est de nous faire réfléchir au roman sans focaliser l’attention sur l’unique question de la représentation et de la vraisemblance (alors même que la notion de romanesque y conduit tout droit : le romanesque est l’invraisemblable, l’illusion exacerbée…). C’est sur quoi l’entretien avec Sylvie Germain qui clôt le volume et l’article d’Isabelle Cani (« Quand le sacré se fait romanesque. Les romans du Graal au vingtième siècle ») attirent aussi l’attention. I. Cani étudie la rencontre du romanesque et du merveilleux dans les romans du XXe siècle qui s’approprient la référence chevaleresque. C’est moins la référence au mythe littéraire qui l’intéresse que l’articulation problématique du romanesque et de ses composantes sentimentales et fantastiques avec le sacré. C’est alors à une rencontre, voire à une identification, du romanesque et du sacré qu’elle conclut, fondées sur une « foi dans la puissance créatrice de l’imagination, dans le pouvoir transfigurateur de la fiction, dans la capacité du rêve enfin à mordre sur le réel, à le changer à son contact » (p. 447). En analysant un vaste corpus de textes romanesques sans les affilier étroitement à la paralittérature, I. Cani peut ainsi montrer qu’il y va, avec le romanesque, d’une certaine relation à la croyance et à la vie spirituelle. Comme elle l’écrit, « le romanesque n’est pas un ensemble de codes, de conventions et de clichés, même s’il les entraîne souvent avec lui. Il est plutôt l’élan dynamique qui, voulant la séparation avec ce qu’il y a d’ordinaire et de quotidien dans l’existence, pousse à se réfugier dans un monde souvent factice et prévisible ». C’est pourquoi « il relève moins de l’illusion que du désir ». (p. 47).