Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Florent Albrecht

Le sens de la musique

Le sens de la musique. Anthologie réalisée, annotée et commentée par Violaine Anger, Paris, Éditions Rue d'Ulm, coll. « Aesthetica », 2005.

1L'intérêt de cette anthologie importante, en deux volumes, réside dans le choix très large et varié de textes de toute nature — correspondance, chronique, essai, notes et commentaires, traité, etc. —, que l'on ne trouve plus guère aujourd'hui qu'en bibliothèque nationale. Accompagnés de notices biographiques et de brèves présentations des œuvres, les extraits choisis offrent un panorama étayé et éloquent des débats idéologiques qui secouent l'Europe artistique des Nations entre 1750 et 1900, s’articulant autour de problématiques musicales.

2De compositeurs en philosophes — de Rousseau à Kierkegaard en passant par Schopenhauer et Hegel —, en critiques et essayistes, anthropologues et scientifiques –à noter : un texte intéressant de Darwin-, journalistes peu connus, et quelques grandes figures littéraires, cette anthologie ne prétend à nulle exhaustivité sur la question : il s’agit d’interroger la création par la création –Schumann écrivant sur Berlioz, Hoffmann sur Beethoven, Stendhal sur Rossini- et donc d’anticiper une réflexion plus générale sur les attributs et les qualités des arts dans leur entier.

3Un autre atout de ce recueil a été celui d'avoir envisagé une transversalité des arts par-delà une délimitation trop rigide des frontières, à l'échelle d'une Europe trouble et désunie d'un point de vue géopolitique, pourtant si homogène si l’on considère sa production prodigieusement féconde dans les domaines artistique, et tout simplement intellectuel.
Malgré un titre qu'on pourrait presque qualifier de trompeur, « Le Sens de la Musique » offre au lecteur les possibilités d'une réflexion sur un pan entier de l'histoire des idées, sur le sens de l'art et la question de la représentation en Occident, au travers de la musique, pour « renoncer à penser l'histoire […] comme un développement dialectique dont les trois temps se nommeraient imitation, expression et autonomie musicale».

4Autrement dit, la thèse développée, en filigrane, et en creux de cette composition de textes en recueil, pourrait se résumer ainsi : comment une réflexion sur le langage musical –un langage musial existe-t-il ?-, s’appuyant sur une théorie de l’effet, a permis de transformer la fonction et la signification de l’œuvre musicale, et, par contamination, l’œuvre d’art en général, devenue « moderne » par un effet de dégradations successives, d’expérimentations hétéroclites, virtuelles, accidentelles ou programmées.

5Sans dévoyer la pensée de Violaine Anger, il nous semble que c'est l'œuvre d'art dans son entier qui, à travers ce prétexte musical, se laisse ici penser la construction de l'œuvre d'art moderne, intervenant depuis les prémisses sémiologiques des débats rousseauistes jusqu'aux fantasmes wagnériens de synthèse artistique, et à l'exaspération des théories formalistes qui pointent alors pour s’épanouir au siècle suivant –la belle utopie d’un art poétique autotélique mallarméen, ou celle d’une « musique pure » pensée par Hanslick, aux émules encore nombreux aujourd’hui.

6On regrette que ce recueil ne prolonge pas les recherches théoriques dans ce domaine, historiquement, au moins, jusqu'à l'avènement du structuralisme, investi dans la création et la critique, et jusqu’à ce que l'on appelle aujourd’hui la « crise de la théorie» dans le domaine de l’esthétique. Le deuxième volume, de même, paraît occulter, en toute conscience il est vrai, un certain nombre de références qui auraient mis en lumière cette tension grandissante entre le politique et l’esthétique, entre les nationalismes européens et l’expression artistique, fût-elle musicale ou non : comment passe-t-on du système des Beaux-Arts à celui des Arts ? comment ces déplacements fondamentaux, notamment ceux relatifs à la morale, s’opèrent-ils ?

7S’interroger sur le procès de signification de la musique dans le cadre d’un recueil impose des choix, dont rend compte Violaine Anger avec pertinence, puisque ses deux volumes intègrent des préoccupations essentiellement et volontairement musicologiques.

8Mais la critique n’a pas fini de parler de musique, la littérature non plus : l’invitation à la lecture de ces deux volumes se fera naturellement.