Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Raffaella Cavalieri

Le dernier siècle des voyages

Récits du dernier siècle des voyages. De Victor Segalen à Nicolas Bouvier, Études réunies par Olivier Hambursin, Presses de l’Université Paris-Sorbonne 2005. ISBN : 2-84050-356-5. ISSN : 1627-6914.

1La littérature de voyage occupe une place de choix dans les études littéraires critiques comme dans le cœur de nombreux lecteurs. Si les récits du XIXe et des siècles antérieurs ont été largement étudiés, il semble que les « voyages » du XXe siècle soient proportionnellement beaucoup moins envisagés : le siècle dernier marque, comme on sait, le début d’une époque nouvelle, caractérisée par un grand développement technologique et par l’introduction des nouveaux moyens de communication et de perception, tels le cinéma, la photographie, la radio, l’avion et l’automobile… Les vingt premières années du XXe siècle reflètent à l’évidence l’influence de la technologie sur la littérature.  L’automobile, en particulier, s’impose comme le symbole du progrès, de la domination et de la liberté.  C’est un nouveau moyen de transport, mais c’est surtout un moyen d’exploration qui introduit une nouvelle façon de voyager et donc de percevoir les lieux — quelque chose comme un nouvel instrument de connaissance.

2Existe-t-il au demeurant de nouvelles frontières à franchir pour le voyageur du XXe s. : chaque lieu de la terre a été décrit dans le récit de voyage d’un ou de plusieurs voyageurs. Le genre du récit de voyage a-t-il pour autant vécu ? En 1990 François Maspero dressait un bilan inquiétant, dans Passagers du Roissy-Express : « Tous les voyages ont été faits […]. Tous les récits écrits » : le XXe siècle serait-il le dernier siècle des voyages ?  Lucien Guissard offre une vision plus optimiste pour ce qui concerne le futur du genre de la littérature de voyage : « Plus on parcourt la planète, plus on écrit sur elle; plus le monde est petit et plus on le traduit en mots; plus il y a de voyageurs et plus il y a de regards. La littérature ne mourra pas».

3Le but de ce livre est donc d’examiner ces questions et la permanence même du genre et, par l’étude de grands textes du XXe siècle, de tenter de faire en quelque sorte le portrait du genre au cours de cette période.  Parmi les auteurs qui ont fait l’histoire de la littérature de voyage du XXe siècle, on compte ici : Pierre Loti, Victor Segalen, Paul Morand, André Gide, Joseph Kessel, Blaise Cendrars, Michel Leiris, Henri Michaux, Raymond Roussel, Valery Larbaud, Claude Lévi-Strauss, Michel Butor, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Jacques Lacarrière, Jacques Réda, Nicolas Bouvier, etc.

4Le parcours proposé par les différents articles qui composent ce volume révèle la variété, l’étendue et la richesse du corpus littéraire “viatique” au XXe siècle, et met en lumière, analyse et revisite quelques-uns des grands textes voyageurs du siècle.  

5C’est le titre de la première des quatre sections qui partage le recueil réuni par Olivier Hambursin. Les auteurs y analysent les relations d’altérité et d’identité à l’épreuve du tourisme planétaire. Claude-Pierre Pérez nous emmène ainsi en Extrême-Orient, sur les traces de Claudel. L’expérience de l’étranger passe, pour l’auteur de Connaissance de l’Est et de L’Oiseau noir dans le soleil levant — deux de ses livres qui se laissent apparemment ranger sous l’étiquette de travel writing — par la représentation de l’autre, mais à travers elle se posent d’autres question fondamentales, celles de l’appropriation, de l’essai des formes, du devenir dans un aller-retour incessant entre eux et nous.  Éric Boutroy examine la question de l’altérité à travers les récits des expéditions en Himalaya, à partir des idéologies nationalistes des premières expéditions au tourisme d’aventure actuel. Norbert Nodille s’attache au discours du déplacement comme alteration de l’identité et consacre son article à Larbaud qui projette un alter ego, Archibald Olson Barnabooth, prenant sa place et le figurant dans ses pérégrinations. Nodille étudie la question du journal, de ses formes et, plus spécifiquement, les rencontres qui ne sont que confrontation à des doubles. Alain Quella-Villéger propose dans son article, la lecture d’un récit d’Émile Vedel, Au pays d’Angkor, lecture faite à travers Pierre Loti, Victor Segalen et Pujarniscle. Dernier article du premier axe: l’étude de Pierre Halen qui pose la question du génocide rwandais du 1994: comment décrire l’autre dans tel sujet? Et, écrire du génocide rwandais est-il utile pour construire une mémoire du pays et de sa population ?

6Dans la deuxième partie du recueil, les auteurs des articles offrent au lecteur une analyse de la poétique du récit de voyage. La littérature de voyage et les voyageurs modernes nous disent qu’on peut encore lire le paysage, la nature, le monde entier différemment. Il suffit de lire le paysage à travers la littérature, et on parlera de voyage littéraire, c’est à dire d’une matière viatique dont l’expression discursive serait éminemment réglée par un protocole d’écriture relevant de la littérature, comme le dit Roland Le Huenen, dans son analyse de Tristes Tropiques. Les récits de voyages ont le grand mérite d’inciter les lecteurs au voyage parce qu’ils donnent l’envie d’aller confronter le texte avec la réalité. Un autre bénéfice de la lecture d’un texte de voyage est le plaisir du vagabondage littéraire, du voyage dans les textes et dans le monde. Jean Balcou traite d’un autre auteur décisif du siècle dernier, Victor Segalen, et, plus particulièrement de l’expérience polynésienne, née de deux chocs: la mort d’une civilisation et la découverte de Gaugin. Dans cette expérience Segalen se révèle à lui-même en déclenchant le passage à la fiction. Amélie Doudounis examine la figure légendaire et mythique du voyage, qui reste même aujourd’hui dans l’imaginaire grec : la Gorgone. L’article propose une aventure diachronique dans une Grèce disparue dans l’abîme de l’Histoire, mais aussi une descente dans le limbe de la création littéraire. Daniel Lançon, ensuite, traite l’Égypte des voyageurs français entre 1900 et 1950 : à l’écriture de l’Orient séculaire des voyageurs comme des résidents se substitue une écriture du pays contemporain considéré comme un lieu spirituellement français ou d’une étrange altérité.Sylvie Requemora étudie l’épisode africain dans Voyage au bout de la nuit, et plus précisément les déconstructions proposées par Céline du discours exotique et du pathos colonial. Enfin, parmi les lieux visités et décrits par les écrivains-voyageurs, la ville occupe, au XXe siècle, une place importante. Alain Tassel analyse les portraits – très riches d’enseignements — des villes mises en scène par Paul Morand : Londres, Venise et New-York.

7La troisième partie du recueil est consacrée au cinéma, qui – lui aussi — a dès ses origines un rapport particulier à la marche, au voyage, au mouvement. Mais, le langage du cinéma peut-il représenter et se substituer au discours tout intérieur du voyageur et de l’écriture de voyage ? Suzanne Liandrat-Guigues, s’intéresse au mouvement et à la figure du pas dans Je t’aime je t’aime d’Alain Resnais, « l’arpenteur de l’imaginaire ».  Jean-Louis Leutrat analyse de trois petits tours en Grèce de Jean-Daniel PolletTrois jours en Grèce – et il peut mettre en evidence que le voyage proposé par Pollet n’est plus un déplacement vers l’ailleurs, mais plutôt un voyage pour revenir à soi. Frank Tétart retrace le voyage de Corto Maltese à Samarcande et fait ainsi découvrir le talent d’Hugo Pratt qui a su mêler réalité et fiction en confrontant son héros à des lieux et à des contextes historiques et politiques réels.

8La dernière partie du volume envisage trois auteurs clés du voyage littéraire de la fin du siècle dernier: Jacques Réda, Jean-Marie Gustave Le Clézio et Nicolas Bouvier. Jacqueline Dutton explore le rôle du voyage dans l’évolution de l’oeuvre de Le Clézio, tandis que Béatrice Bonhomme propose d’examiner deux enjeux décisifs de l’oeuvre de Réda : la figure de la faille et celle de l’unité, qui se disent aussi dans l’alternance délicate entre prose en vers, récit et poème. Olivier Hambursin, après avoir rapidement tracé la vie et l’oeuvre de Nicolas Bouvier propose de montrer comme ce “pérégrin genevois” est à la littérature de voyage ce que “la lumière du soleil est au paysage” (C. Chabaud, “Nicolas Bouvier, en quête de félicité”, Croissance, n°373, 1994, p. 38), tandis que Maud Perrioux propose un étude plus particulière à propos du fragment, l’un des traits clés de l’écriture de Bouvier.

9Ce recueil nous offre donc de parcourir le siècle dernier en passant d’Angkor à Louxor, du coeur de l’Afrique à la Chine et au Japon, de Samarcande à la Polynésie. “La grande affaire est de bouger” disait Robert Louis Stevenson. Sagesse élémentaire commune à tous les écrivains voyageurs. Ils bougent, chacun dans leur direction, ils vont chacun à leur rythme, avec des modes de transportes très divers. Mais partis pour l’Ailleurs et le Grand Dehors, il emportent dans leur bagage leur propre monde. Montaigne disait que le voyager était un exercice profitable “l’ame y a une continuelle exercitation à remarquer les choses inconnues et nouvelles ; je ne sache point meilleure école, comme j’ai dit souvent, à former la vie que de lui proposer incessamment la diversité de tant d’autres vis, fantasies et usances, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de nôtre nature” (Essais, III, 9). Il faut, toutefois, se mêler aux populations qu’on rencontre, parler leur langue, participer à leur vie. Quatre siècles plus tard Nicolas Bouvier reinvente un art de voyager qui nous rappelle celle de Montaigne : le voyage conçu comme un exercice de disparition. Il est impossible d’espérer de voir, de découvrir le monde ou rencontrer l’Autre sans perdre un peu de soi: si l’on veut être étonné par le voyage que l’on entreprend, il faut d’abord essayer d’accepter de disparaître un peu, de perdre ses idées reçues. Quand il entreprend un voyage il croit entrer dans sa deuxième vie, comme un chat. Ce volume offre un portrait très intéressant d’un genre de littérature continûment en mouvement : on peut dire, avec Olivier Hambursin, que le XXe siècle n’est dernier que provisoirement. Les textes antérieurs peuvent en effet être pris comme des invitations à explorer encore le monde, peut-être avec des yeux divers.