Acta fabula
ISSN 2115-8037

2018
Avril 2018 (volume 19, numéro 4)
Marie-Claude L’Huillier

Une visite guidée de l’histoire : Rome face à ses mythes au cinéma

DOI: 10.58282/acta.10908
Monique Clavel‑Lévêque et Laure Lévêque, Rome et l’histoire. Quand le mythe fait écran, Paris, L’Harmattan, coll. « Histoire, Textes, Sociétés », 2017, 302 pages, EAN 9782140043512.

Une visite guidée de l’histoire : Rome face à ses mythes au cinéma

1La belle collection « Histoire, Textes, Sociétés » de l’Harmattan vient de s’enrichir avec ce nouveau titre Rome et l’Histoire. Quand le mythe fait écran1, essai stimulant et réussiqui revisite l’exploitation sans frontière de ce référent décidément inusable. Efficacement relancé cette fois par la magie de productions cinématographiques où la mise en scène des arcanes du pouvoir donne à voir sans concession la violence des acteurs et des rapports sociaux, il interroge sans relâche les ressorts de la domination et du rêve d’Empire immortalisé par le Roman way of life rhabillé à la mode hollywoodienne. Le pari pourtant n’était pas peu risqué de s’embourber dans l’évidence de voies parallèles tant de fois frayées.

D’Autrefois à Maintenant : le couvert est garni sur la riche table du passé

2L’ouvrage se propose de répondre, et le fait souvent avec subtilité et brio, à la question lancinante Pourquoi se référer au passé, sur laquelle reviennent aussi Michèle Riot‑Sarcey et Claudia Moatti2. Question plurielle au demeurant qui porte ici aussi sur le comment, dévoilant les enjeux et ressorts d’une histoire vivante qui ne saurait vivre au seul rythme des commémorations codifiées et puise efficacement aux détours du roman de l’histoire.

3Si, comme le développe l’introduction (p. 11‑22), d’emblée référée avec bonheur à l’apport magistral de Walter Benjamin sur l’écriture de l’histoire et les régimes d’historicité, la question du rapport du mythe à l’histoire, notamment quand il s’agit de Rome, est loin d’être neuve, il n’en va pas de même pour les choix, loin d’être si évidents, qui prévalent dans l’exploitation du mythe, des mythes, tels qu’ils se sont construits dès l’Antiquité et réactualisés au fil de leur fabrication millénaire. Suivre l’élaboration du mythe et le travail sur le mythe, telle est bien la portée heuristique de la lecture et de l’argumentaire proposés dans ce décryptage croisé.

4Le discours des auteurs, habilement construit en chants amœbées, suit, sur quelque 300 pages, la conjugaison serrée d’« Autrefois et Maintenant » où elles font dialoguer érudition savante et représentations filmiques, construction romaine des mythes du pouvoir – à laquelle s’attache la première partie (p. 25‑87) – et réappropriations contemporaines à l’aune d’adaptations mass‑médiatiques, objet de la seconde partie (Le mythe à l’écran, Rome rhabillée en péplum, p. 89‑224), dans une dialectique servie par la magie de l’incarnation, où fait florès la fortune de l’Auguste, figure héroïque de chef superpuissant (sujet de la troisième partie, p. 227‑278), investi de son aura multiséculaire sur le terrain, sinon à l’écran où s’imposent des empereurs pensés plus sulfureux. Mais l’opposition simpliste et si attractive du « bon » et des « mauvais » princes s’épuise‑t‑elle dans une rhétorique recuite servie par une tradition mythique puissamment relayée par l’imaginaire légendaire ?

Où la liberté achoppe sur le concept d’« Empire sans fin »

5Mais ce conseil tant débattu d’Auguste mourant à son successeur n’a pas pour autant trouvé d’exécutant quand l’imperium infinitum s’impose toujours plus comme gage de l’éternité de Rome. Et telle est bien, dans cette confrontation où, dès l’Antiquité, se fracasse le mythe dans une interminable chute, l’invitation où nous engagent les auteurs dans un inventaire exigeant de la portée inépuisable du modèle que l’écran du mythe, dans les valeurs contradictoires qu’il charrie, ne saurait indéfiniment brouiller. La domination impérialiste et l’auctoritas du chef peuvent‑elles garantir le bien public, la Res publica et la libertas ? Celle des citoyens et celle des autres, ces dangereux « barbares », menace inépuisable, sans cesse renouvelée, pour l’ordre du monde.

6Le destin mythique du modèle, saisi dans sa longue construction historique, est ainsi soumis une analyse documentée, éclairante et savamment menée des trois films cultes sélectionnés – Spartacus, Gladiator, La Chute de l’Empire romain. Elle s’attache à montrer comment, outre la récurrence du mythe, qu’elles jalonnent et confortent de 1960 à 2000, ces immenses success stories s’impliquent directement dans l’histoire en train de se faire. Comment ces superproductions interrogent, dans le bricolage permanent du mythe Rome, pour reprendre l’expression barthésienne, la plus prégnante actualité au long d’un second xxe siècle affronté aux brutalités d’une guerre dite froide sinon juste qui, pas moins qu’aux temps jadis, n’épargnait davantage vies privées et destins, individuels ou collectifs. Et dans leur pluralité les discours filmiques valent ici leçon d’histoire, vivante et critique.

7Quand Spartacus affiche dans Les métamorphoses de la liberté (p. 91‑129) l’emblème de l’homme révolté, dont la dignité est reconnue des anciens eux‑mêmes, le décryptage est utilement prolongé par la Préface des Esclaves d’Edgard Quinet dont l’affirmation liminaire fait en 1853 un écho frémissant à l’histoire américaine qui n’en finit pas de résonner dans ces productions filmiques : « je choisis pour mon héros l’esclave : c’est le seul que les poètes et les historiens aient oublié ».

8Avec Gladiator sous‑titré L’esclave qui défia un Empire, les auteurs suivent, traquant l’idée d’empire et la Res publica confiscata (p. 133‑193), le travail de Ridley Scott à traversles jeux de pouvoir qui ont affecté la dure bataille des scénarios. Ses rapports, provocateurs et tant discutés à la référentialité, ont été d’emblée mis en cause quand est revisité en 2000, avec l’immense succès que l’on sait, l’incontournable stéréotype des Jeux de l’arène à la suite de l’improbable destin de Maximus, général prestigieux vendu comme esclave pour servir l’arbitraire d’un pouvoir autoritaire. Mais le statut de ces écarts relève d’une logique filmique assumée, car, si la thématique esclavagiste fait là retour, c’est par‑delà l’écran romain, sa dimension fictionnelle démonstrative touchant à d’actuelles questions qui tiennent en priorité à l’aggravation des conditions d’asservissement des êtres et des consciences au rythme où s’élargit la domination idéologique d’un Empire avec les outils et appareils mentaux qui fondent son efficace. Dans la démesure qu’ils déploient, les moyens et techniques de communication du péplum, surexploités par Ridley Scott, s’affichent comme un double révélateur de la rupture exemplaire introduite par Rome en ce domaine où sont rudement éprouvées les valeurs de la conscience civique et républicaine, ce que déploie le référent Gracchus.

9Avec La Chute de l’Empire romain d’Antony Mann (p. 194‑224), auquel Gladiator est, au reste, loin d’être étranger, qui achève cette trilogie, les auteurs poursuivent l’anatomie du fonctionnement d’un Empire sans frontière. Les propos liminaires du discours‑programme de Marc‑Aurèle, « bon empereur » s’il en est, évoquant la volonté de Rome d’avoir des « voisinages fraternels » – qui doivent sans doute beaucoup au conseil scientifique assuré par un Will Durant dont on connaît l’engagement pour l’égalité des droits – sont vite contredits par le choc des images qui énoncent un double langage à valeur ultra‑romaine. Et si le renvoi est facile à la responsabilité des « mauvais » chefs, fauteurs d’une duplicité dominatrice, inhumaine et aveugle, que les documents antiques présentés sont loin d’infirmer, le discours filmique insiste sur la longévité des schèmes et comportements, dont le parallélisme, scrupuleusement exploré, dénonce l’argent, corrupteur social, dans un monde où tout se vend, l’Empire à Rome, ailleurs le pouvoir. Quel salut peut‑il alors venir d’une éventuelle « nouvelle Rome » quand les « barbares » et leurs dieux battent en brèche l’inaudible et tardif appel du peuple ? Dès lors les cieux sont lourds à Rome et dans le monde quand le « happy end » privé filmique vient compromettre toute Renaissance publique, interrogeant une éternité aussi ressassée que vacillante.

L’éternel retour d’une Rome exemplaire

10C’est en effet l’exemplarité qui commande les ressorts de cet éternel retour que sonde l’ouvrage dans les choix mis en exergue au long de l’histoire, non sans aléas et contradictions. Des choix qui font jusqu’à nos jours de Rome l’emblème incontournable de toute prétention à se poser comme caput mundi, quand l’universalité de ses exempla comme de ses valeurs ou de ses constructions historiques – liberté, rôle du peuple, république, empire – valent ici leçon implacable de realpolitik et de stratégies de pouvoir. La démonstration est fondatrice qui montre au travers des moments historiques analysés – médio et tardo‑républicain, augustéen, tardo‑antique – l’ancrage millénaire des processus à l’œuvre pour intervenir – et maîtriser ? – les crises politiques et idéologiques qui ébranlent les équilibres de la cité et du monde. D’autres périodes et d’autres productions filmiques auraient assurément pu enrichir le propos, le nuançant éventuellement sans pour autant l’amoindrir, on peut notamment penser à l’affrontement avec Carthage pour le dominium mundi, ou avec la Grèce pour la bataille culturelle, mais ces regrets ne sauraient diminuer l’apport stimulant d’une lecture hautement dérangeante. D’autant que, dans les trois productions sélectionnées, les auteurs montrent comment le moment de la fiction dévoile plus encore, au‑delà de l’exemplarité reçue du modèle – l’affaire étant plus complexe pour l’universalité, essentiellement fondée sur les expériences occidentales. Ce que retiennent et donnent à voir et à entendre tant les scénarios que les mises en scène filmiques, c’est le caractère disruptif de l’expérience romaine, et spécialement dans sa déclinaison augustéenne, impériale et impérialiste. La lecture parallèle ici proposée vaut aussi, avec le changement radical de paradigme initié par la Rome augustéenne jusque dans son avatar ultime, pour comprendre, comme après le succès d’Actium, à juste titre exemplarisé ici, l’état du monde né, d’un après‑guerre à l’autre, au long du vingtième siècle. Quand s’impose la superpuissance étasunienne au prix des valeurs affichées d’abord de la liberté du peuple et des peuples tant éprouvée par le milieu hollywoodien, le détour par Rome, pour éculé qu’il apparaisse, est moins innocent qu’on ne le croit. Ce livre est à lire, à relire et à méditer pour que continue à chanter l’avenir de Rome dans un monde où les conflits font rage pour les nouvelles frontières et où la bataille des mythes risque d’être engagée au profit exclusif d’une modernité technocratique et autocratique et au détriment de l’utopie que le retour à Rome n’épuise pas.