Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Christophe Bourgeois

La Bible, à livre ouvert

Anne-Marie Pelletier, D’Âge en âge. Les Écritures, la Bible et l’herméneutique contemporaine, Bruxelles, Lessius, coll. « Le livre et le rouleau », n° 18, 2004.

1« Was bedeutet verstehen überhaupt ? » La question posée par Schleiermacher vaut avec une pertinence égale pour la critique littéraire comme pour les sciences bibliques. Cet objet complexe que notre culture désigne comme l’Écriture par excellence devait nécessairement rencontrer les théories élaborées par notre modernité pour interroger la lecture et l’interprétation de toute écriture. Dès sa naissance, l’herméneutique interroge la Bible ; en retour, les variations pluriséculaires de la science exégétique et, plus encore, la structure profonde du langage chrétien, fondé sur la relecture et la réécriture, interrogent l’herméneutique elle-même. Le travail d’Anne-Marie Pelletier, linguiste, comparatiste et bibliste, témoigne de la fécondité de ce dialogue, tant pour l’approfondissement de l’herméneutique biblique que pour la réflexion théorique elle-même. Sa thèse consacrée au Cantique des Cantiques, publiée en 1989, jetait déjà les fondements d’une méthode stimulante, dans laquelle l’interprétation de ce livre énigmatique, discutée par une tradition croyante étonnamment plurielle, passait par l’examen des méthodes herméneutiques construites au fil du temps, et de la conception que chacune d’entre elles se fait de l’acte de lecture1. Dans ce nouvel ouvrage consacré à la Bible tout entière, Anne-Marie Pelletier interroge d’un point de vue théorique les ressorts de l’herméneutique biblique. Le livre s’enracine dans une lecture confessante et fait d’abord œuvre de vulgarisation à usage des biblistes : sa hauteur de vue ne le rend pas moins utile pour quiconque s’intéresse au dialogue entre Bible et littérature d’une part, et aux structures profondes de tout cercle herméneutique d’autre part. L’ouvrage prend pour point de départ la rupture introduite dans les sciences bibliques par l’émergence progressive, depuis le milieu du XVIIe siècle, de la méthode historico-critique, parée dès la fin du XIXe siècle des prestiges du positivisme scientifique. Il tente de montrer ensuite, dans les chapitres II et III, comment la relation entre histoire et texte biblique a une portée beaucoup plus profonde, dans la mesure où l’interprétation de la Bible, tout comme son écriture, se construisent dans l’Histoire. À partir de ces bases, le chapitre IV examine sous un angle nouveau la notion de tradition, avant de s’interroger, dans le chapitre V, sur le rapport entre vérité et pluralité des lectures. Ce dernier chapitre se présente comme une évaluation des apports de l’herméneutique contemporaine.

2En premier lieu, cette approche offre un panorama stimulant de l’histoire de l’herméneutique biblique. Anne-Marie Pelletier montre comment la méthode critique, marquée notamment par l’apparition à la fin du XVIIIe siècle de la théorie documentaire (qui distingue dans le Pentateuque des couches rédactionnelles d’origine différente), a transformé l’approche du sens « littéral ». Les diverses composantes de la méthode appelée aujourd’hui « historico-critique », d’abord regardée d’un œil méfiant par la hiérarchie ecclésiastique, sont aujourd’hui considérées comme un acquis par tous les exégètes. L’apparition de nouvelles approches confessantes, dont témoigne notamment l’œuvre de Paul Ricœur ou de Paul Beauchamp, tout comme la multiplication de lectures non confessionnelles invitent également à enrichir la vision du travail exégétique. Ce bref panorama met notamment en lumière les limites d’une critique historique mal comprise : si elle se fonde sur un historicisme scientiste donné comme absolu, elle peut conduire à une autre forme de sacralisation du texte, double symétrique d’une approche an-historique de la Bible. Cette méthode ressortit en effet souvent aux mêmes illusions que la critique fondée sur l’intention d’auteur, en s’imaginant être elle-même transcendante aux contingences historiques qu’elle repère et analyse. Elle construit une objectivité du texte qui peut toujours être remise en cause. À l’heure où la théorie documentaire, considérée encore il y a peu comme indépassable, commence à être remise en cause par certains exégètes eux-mêmes, sur des bases strictement positives, la réflexion théorique d’Anne-Marie Pelletier ne manque pas de pertinence. Parallèlement, quoique de manière trop succincte, l’auteur évoque la tentative des formalistes et des structuralistes, qui peut se comprendre comme une « mise à l’écart de l’historicité du langage, de son horizon référentiel et de l’implication subjective » (p. 62). On sait la fascination que ces méthodes ont pu exercer sur les sciences bibliques : le parallèle avec l’objectivation sacralisante du texte dans la critique historique propose là encore une vue suggestive. Enfin, Anne-Marie Pelletier, en rappelant les conflits douloureux qui marquèrent le monde des exégètes dans les premières décennies du XXe siècle, signale une tentation permanente de la lecture confessante, infidèle dans les faits à la structure propre de la tradition chrétienne, qui consisterait à penser que le sens est déjà (en)clos à l’intérieur du texte dans une objectivité absolue : il suffirait de le repérer. Ces éléments conjoints, qui sont autant d’appauvrissements de l’acte de compréhension, expliquent probablement certaines impasses de l’exégèse dans les décennies passées. L’auteur reprend une formule de Michel Charles pour rappeler que toute lecture est bien dans le texte mais qu’ « elle n’y est pas écrite : elle en est l’avenir » (p. 71). Selon un principe plusieurs fois répétés, le sens est un « telos » du texte.

3En second lieu, cette problématique, qui fait dialoguer l’historicité du texte et l’historicité de sa lecture, a l’avantage de s’appuyer sur un dossier théorique solide, qui mêle herméneutique philosophique et théorie littéraire. Certes, le format de l’ouvrage ne permet pas toujours des développements précis : ainsi, l’étude d’Antoine Compagnon, La seconde main, est citée en note (p. 78) mais sa définition rigoureuse du travail citationnel fondée sur l’énonciation n’est absolument pas exploitée pour l’analyse des citations bibliques. L’ouvrage vaut surtout par les grandes perspectives qu’il dessine. Sans oublier les fondements philosophiques de l’herméneutique posés par Schleiermacher, Dilthey et Heidegger, ni les apports de la théorie littéraire de la réception (W. Iser, H. R. Jauss), Anne-Marie Pelletier s’intéresse plus particulièrement aux questions posées par la Wirkungsgeschichte (« conscience de l’efficace historique » si l’on reprend la traduction proposée par Paul Ricœur). Sans négliger les critiques formulées par Habermas contre une vision trop irénique du processus interprétatif, l’auteur s’appuie volontiers sur les réflexions de Gadamer (Vérité et méthode) qui envisage d’abord l’historicité comme la condition d’actualisation de l’existence par le langage, et sur celles de Paul Ricœur, qui parvient selon elle à mêler les acquis de la Wirkungsgeschichte et une méthode plus fidèle à la textualité. Par sa distanciation, l’écriture fonde en effet la lecture sur une série d’opérations complexes, contextualisation-décontextualisation, désappropriation-appropriation. Dès lors, c’est bien l’historicité du lecteur plutôt que celle du texte qui est mise au centre de cette réflexion sur l’herméneutique, ou plutôt l’une et l’autre sont inextricablement liées dans le texte biblique lui-même. En effet, la relecture interprétative n’est pas seulement la finalité du corpus scripturaire, elle en est plutôt le principe dynamique. Non seulement la Bible chrétienne est essentiellement définie par sa structure herméneutique, si l’on intègre la logique d’accomplissement qui relie Ancien et Nouveau Testaments, mais l’Ancien Testament lui-même s’élabore à partir d’une série de relectures. En ce sens, écriture et lecture ne font qu’un. Dès lors, le principe d’application fréquemment convoqué dans la lecture scripturaire (et tout particulièrement dans la lecture méditante) apparaît moins comme une finalité seconde que comme un mouvement premier. Selon un vocabulaire heideggerien, « le Sens en tant que structure existentiale appartient uniquement au Dasein » (p. 139). Il n’existe donc pas un sens objectif qu’un sujet peut ensuite s’approprier, il existe d’abord un sujet qui se comprend dans le texte qu’il rencontre et cette identification engage un processus herméneutique. Cette même logique caractérise d’ailleurs le travail rédactionnel des Écritures, en particulier dans le corpus prophétique : le sujet se découvre dans un texte, ou redécouvre un texte de la Torah dans un événement et vient ensuite enrichir la compréhension (et l’écriture) de ce paradigme par un nouveau texte. Ce principe exposé par Anne-Marie Pelletier rend d’ailleurs fort bien compte de ce que les exégètes appellent l’écriture typologique : tel passage écrit tel événement à l’aide des schèmes d’un autre passage (faits de style, vocabulaire, structure littéraire).

4À la lecture de ce livre, on ne peut que se réjouir de voir certains des outils les plus performants de la réflexion herméneutique contemporaine nourrir un champ d’exploration trop facilement coupé des études littéraires. Le dépassement d’une conception trop réductrice de l’interprétation à une vision de la compréhension inspirée par Heidegger s’avère particulièrement pertinente pour la Bible. Il faut d’ailleurs remarquer que cette démarche, familière à certaines écoles théologiques, est encore isolée dans le monde des biblistes. Il nous semble également qu’on peut aller plus loin et voir comment la problématique des études bibliques peut enrichir à son tour la réflexion théorique. L’approche d’Anne-Marie Pelletier dessine ainsi des continuités inattendues : selon elle, l’herméneutique contemporaine consonne bien souvent avec des pratiques anciennes. Comme le montre la pratique du midrash, « c’est bien une évidence pour la pratique juive des Écritures que lecture et écriture ne puissent être disjointes et traitées séparément » (p. 72). Les implications pour un approfondissement des modèles théoriques de l’intertextualité apparaissent d’emblée. De même, l’exégèse issue de l’époque patristique, longtemps déconsidérée en raison d’un allégorisme considéré comme artificiel, met déjà au principe de l’herméneutique sacrée l’historicité de toute forme de compréhension : Augustin « se comprend » dans les Écritures et la tripartition des sens théorisée par Origène se fonde sur la dynamique corps-âme-esprit qui marque d’emblée l’inscription du sujet dans l’interprétation théologique et spirituelle. Enfin, l’idée d’un texte pluriel et ouvert, cher à de nombreux théoriciens contemporains (l’auteur cite à plusieurs reprises Umberto Ecco), n’est pas une nouveauté : la pluralité est au principe de l’exégèse patristique et des « chaînes » médiévales d’interprétation des Écritures – ce que l’on oublie trop souvent. Il reste bien entendu à comprendre le sens de cette pluralité : c’est sur ce point que portent les principales ruptures et oppositions. Pour une lecture chrétienne, la pluralité n’est certes pas la conséquence du relativisme mais du dynamisme du mysterium. Tout lecteur pourra débattre des fondements de cette opposition. Nous voudrions surtout souligner que l’intérêt de ce livre est de montrer que la Bible, par sa complexité et sa structure particulière, pose à la théorie herméneutique un certain nombre de questions pertinentes. La première d’entre elles est la notion de tradition. Si l’historicité de la compréhension est entendue comme un principe herméneutique, selon l’analyse de Gadamer, le texte ne peut être séparé d’une chaîne interprétative qui le précède, le constitue et l’actualise. En ce sens, la tradition (tradition de la communauté qui élabore, qui lit et qui relit) fait partie de l’identité du texte et devient nécessairement l’une des variables incontournables de l’acte herméneutique. Cela est d’autant plus vrai que le corpus scripturaire échappe à toute illusion d’auteur dans la mesure où il est d’emblée constitué comme un texte collectif. La deuxième question est celle de l’altérité du texte. La question est d’importance puisque c’est le statut que le texte se donne, en livrant la parole du Tout-Autre : par là, il propose à l’interprétation un principe de réalité. Il assume donc un risque, celui d’une confusion entre le « préjugé » porté par la tradition qui constitue le texte et l’univers préconstruit d’un lecteur qui, même croyant, risque d’éluder tout ce qui, dans le texte, échappe à son emprise, ou vient bousculer ce qu’il croit convenable que Dieu soit ou qu’il fasse. Le dernier chapitre s’achève sur une très belle analyse de certains épisodes bibliques qui emprunte certains de ses outils à la pragmatique du discours. Le but est de montrer que de nombreux textes s’inscrivent dans une « rhétorique de l’implication » qui oblige à choisir un point de vue, une compréhension, dénués de toute neutralité. La Bible est « un texte qui a la capacité de manifester la place où se tient son lecteur » (p. 151). En ce sens, la lecture est une crise, un jugement. Pour le dire autrement, non seulement le sens est une structure existentiale relevant du Dasein mais cela même est, en quelque sorte, la visée du texte sacré, ce sur quoi il travaille et ce qu’il interroge.

5Sans le formuler tout à fait de cette manière, l’ouvrage d’Anne-Marie Pelletier pointe donc une énigme pour la théorie de l’herméneutique. La Bible est à la fois le texte qui se donne comme un absolu. Il est le Livre dont pas un mot ne doit être retranché, qui forme une objectivité apparemment indépassable : on pense à la sola Scriptura protestante. En même temps, dans sa structure textuelle comme dans ses principes théologiques, il inclut d’emblée en son centre l’historicité d’un être-là. Parce qu’elle interroge en profondeur le lien entre la pluralité du texte et sa résistance, et qu’elle redéfinit ce qu’est l’objectivité d’un texte, cette configuration herméneutique particulière mérite d’être interrogée à son tour par le théoricien.