Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2017
Novembre 2017 (volume 18, numéro 9)
Sébastien Baudoin

La chambre noire de Germaine de Staël

Stéphanie Genand, La Chambre noire. Germaine de Staël et la pensée du négatif, Genève, Droz, 2017, 381 p. EAN 9782600047388.

1Le bicentenaire de la mort de G. de Staël a été l’occasion cette année de redécouvrir cette femme d’exception qui a marqué le tournant des Lumières au Romantisme par ses écrits. Outre la réédition de ses essais, sur les passions et la période révolutionnaire, ainsi que son très beau journal d’exil dans la collection « Bouquins » préfacée par Michel Winock1 et sa consécration dans la prestigieuse collection de La Pléiade2, qui ne propose malheureusement que les textes les plus célèbres de l’écrivain, Stéphanie Genand, qui vient de co-diriger l’édition des deux derniers volumes de sa correspondance générale3, propose fort judicieusement de révolutionner le point de vue traditionnellement posé sur l’œuvre de Staël dans son brillant essai La Chambre noire. Germaine de Staël et la pensée du négatif.

Anatomie du « malentendu staëlien »

2Le « Prologue » en est solidement charpenté, les titres des parties lapidaires, explicites et efficaces, posant d’emblée les bases du défi entrepris par Stéphanie Genand : il s’agit de dissiper le « malentendu staëlien » qui règne depuis trop longtemps sur la critique et surtout sur la manière dont on perçoit son œuvre. Délibérément, l’essayiste prend les chemins de traverse pour aborder ce massif immense de l’œuvre staëlienne, en laissant peu de place à Corinne ou à quelques autres chefs-d’œuvre trop connus de l’auteur, saturés de critiques et dont l’interprétation a abouti à un contre-sens souvent fâcheux, reléguant injustement cette grande intellectuelle de premier plan dans les oubliettes de l’histoire littéraire. L’entreprise de réhabilitation ainsi menée cherche à explorer les œuvres peu connues de Staël : les œuvres de jeunesse, les Lettres sur Rousseau, De l’influence des passions ou plus tard De l’Allemagne, un peu plus connu mais trop peu commenté. D’emblée, l’étude saisit par sa rigueur et son incroyable érudition : les notes très abondantes témoignent d’un travail de recherche remarquable en tous points qui font de ce livre le début d’une nouvelle ère dans les études staëliennes, après l’ouverture opérée par l’immense travail critique de la regrettée Simone Balayé.

3Mais quel est le fond du « malentendu staëlien » ? Celui de cantonner l’auteur de Corinne à son flot verbal de brillante animatrice de salon, de négliger les écrits au profit de l’oralité et de la faconde, de résumer « le mythe staëlien » à l’adverbe « trop » (p. 10). On invoque l’absence d’autobiographie de sa part, le désintérêt qu’elle aurait pour ses œuvres, trop morcelées alors que la parole, après la fracture de la Révolution et l’arrachement de l’exil, ne peut nécessairement que se dire par le fragment, seul apte à exprimer l’impossible survie d’un monde évanoui. Comment dire le vide ? Par une pensée du négatif : voilà posée la base de cet ouvrage, qui explore l’envers de Staël, la face cachée de ce météore littéraire qui voyagea dans toute l’Europe pour fédérer les grands esprits de son temps. Insaisissable, accusée d’être logorrhéique, dispersée dans ses écrits, réduite à une spéculation vague sur les passions, domaine où l’on cantonne aisément les femmes de Lettres pour mieux les remiser loin de la scène littéraire masculine, Staël est au contraire resituée par Stéphanie Genand dans l’exploration fondamentale sur laquelle se fonde son œuvre, celle du vide qu’elle cherche à combler par un « rêve d’unité » (p. 27) inlassablement poursuivi. Staël se découvre alors par la négative, par cette « chambre noire » qui donne son titre à l’essai : elle jaillit des gouffres ténébreux, vertigineux, où l’être manque de se perdre définitivement.

Le visage négatif de G. de Staël

4L’itinéraire de cette révélation de Staël à elle-même devient le fil conducteur qui conduit Stéphanie Genand à découvrir l’envers de la brillante femme de Lettres au révélateur de ses œuvres de jeunesse tout d’abord (première partie — « Partitions »), naissance douloureuse et formatrice à l’ombre du grand homme que fut son père Necker, avec qui elle entre en compétition littéraire et intellectuelle pour mieux s’en affranchir par la suite. Ainsi, « l’enfant des salons » (p. 42), « volubile », naît une seconde fois au monde en sortant de ces lieux de parole pour trouver dans l’écriture et le modèle littéraire, ce père à la fois admiré et mis à distance qu’est Jean-Jacques dans ses Lettres sur Rousseau. Cette mue littéraire sera ensuite rejetée par Staël comme une inutile chrysalide. Stéphanie Genand suit méthodiquement, pas à pas, l’itinéraire de la femme à travers l’œuvre, de l’esprit qui peu à peu s’ouvre à la réflexion et à la profondeur, dessinant les contours d’une pensée en même temps que la silhouette complexe d’une personnalité de premier plan.

5La seconde partie de cet essai — « Médiations » — montre comment la confrontation à Rousseau à permis la transition entre l’influence de Necker et la pensée à venir, plus libre, affranchie des modèles, affirmée après s’être affûtée à l’aune des grands modèles. Si Staël se révèle toujours redevable du xviiie siècle, « fille de Montesquieu » (p. 158), son essai De l’influence des passions est perçu de manière novatrice comme l’œuvre par excellence de l’émancipation staëlienne. La rencontre avec Benjamin Constant accroît, à l’aune de la passion, l’intérêt pour la politique et l’analyse du cœur, qui ne sont jamais pensés par Stéphanie Genand de manière séparée car ils ne l’étaient pas pour G. de Staël. Contre la fragmentation des idées reçues, il s’agit de penser la cohérence d’une réflexion d’un seul tenant, dont la complexité et les nuances n’en sont pas moins à prendre non dans un système mais dans une logique parfaitement restituée par les fines analyses de l’essayiste. Se concentrant sur l’analyse du roman oublié Delphine, laissé dans l’ombre de Corinne, Stéphanie Genand lui redonne la place qui est la sienne, celle de rouage essentiel de la maturation d’un esprit pour qui le roman n’est pas simple fiction, mais mise à distance du moi et résonance politique et philosophique où la sauvagerie de l’héroïne, son isolement, sont d’autres manières d’exprimer cette soif de liberté qui anime Staël.

6La dernière partie de cet essai — « Sublimations » — repense l’auteur à l’aune de son meilleur ennemi, Napoléon, battant en brèche les idées reçues transmises par la tradition critique qui a voulu faire de l’opposante farouche la victime impuissante d’un ogre gigantesque et omnipotent. De manière saisissante, Stéphanie Genand nous montre que Staël fut aussi une victime consentante, paradoxalement volontaire dans son exil, qui lui permet de ressaisir à distance sa posture face à l’absolutisme napoléonien. Il faut donc prendre l’œuvre staëlienne « sous le signe » d’une forme d’« étrangeté » dont la moindre des surprises n’est pas de découvrir une Staël comique, lors même qu’elle subit les affres de la persécution politique : la fin de l’essai dévoile la dramaturge et la comédienne qui aime rire et jouer pour mieux tordre le cou au désespoir et à l’arrachement de l’exil.

« Désarmer l’angoisse »

7Au fond, il semble bien que toute l’écriture staëlienne tienne dans cette belle formule finale : « désarmer l’angoisse » (p. 346), faire du négatif un positif, non pas s’accommoder d’un vide, d’une béance de l’être, du tragique irrémédiable de l’existence, mais sublimer la mélancolie par l’art, l’écriture et le jeu. Alors, la triade staëlienne dessinée par Stéphanie Genand dans son « épilogue » — « considérer, réfléchir, raisonner » — prend un nouveau relief. La Staël femme de tête, éternelle bavarde des salons, peu encline à faire œuvre, réfugiée dans la spéculation sur les sentiments ou sur des idées abstraites, tous ces clichés rebattus sont désormais caducs. Staël et son œuvre ont à présent un nouveau visage : la voie est tracée vers une redécouverte de ce génie littéraire oublié qui a traversé l’Europe un peu trop vite. Pour les néophytes qui, comme moi, ne connaissaient que la face émergée de l’iceberg staëlien, il est urgent de lire cet essai et de dépoussiérer son esprit pour prendre la mesure de ce qui s’est joué véritablement dans son œuvre.