Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2017
Avril 2017 (volume 18, numéro 4)
titre article
Alice Brière-Haquet

Les Grimm dégrimés

Corona Schmiele, Masques et métamorphoses de l’auteur dans les contes de Grimm. Pour une lecture rapprochée des textes, Presses Universitaires de Caen, coll. « Quaestiones », 2015, 308 p., EAN 9782841337392.

1Si les travaux des folkloristes et des psychanalystes ont eu le mérite de mettre la lumière sur les contes au xxe siècle, ces études reposaient sur une fondation idéologique discutable : le rêve d’une littérature orale, populaire, immémoriale. Depuis une dizaine d’années, des chercheurs tentent de revenir aux texte et aux contextes : Jean‑Michel Adam et Ute Heidmann montrent comment Perrault reconfigure les auteurs de l’Antiquité1, Jean‑Paul Sermain s’intéresse au virage du Grand Siècle2, Ruth Bottigheimer remonte à la Venise renaissante3. Chacun renonce à la quête chimérique d’un conte type, et cherche au contraire à retracer la circulation et la fabrication des textes telles que l’atteste l’histoire littéraire. Il s’agit en somme de se débarrasser du conte pour retrouver les contes. Le livre de Corona Schmiele, Masques et métamorphoses de l’auteur dans les contes de Grimm, s’inscrit dans ce courant, et interroge enfin la figure essentielle et pourtant si mal connue des frères Grimm. En 2013, La Fortune des Contes des Grimm en France4 de Christiane Connan‑Pintado et Catherine Tauveron s’ouvrait sur le constat d’un déficit critique dû essentiellement à l’ombre de Perrault dans l’hexagone et à l’absence, jusqu’à récemment, d’une traduction complète5. Deux barrières qui ne dérangent pas Corona Schmiele : née en Allemagne, la chercheuse y a fait ses études, avant d’intégrer l’université française au début des années 80. Elle est aujourd’hui Maître de Conférences à l’Université de Caen, où elle dirige le département d'études germaniques, mais aussi traductrice. Familière des deux cultures, elle sera une guide précieuse pour nous mener dans les méandres de « ces contes que nous connaissons tous et qui néanmoins restent à découvrir » (p. 101).

L’heure des comptes

2Avant de faire tomber les masques, il convient de se dévoiler soi‑même et Corona Schmiele ne fait pas secret de ce qui anime son travail, ce qui lui donne âme et mouvement : une passion d’enfant qui ne s’est jamais affaiblie. Cet aveu n’est pas abdication de la raison, bien au contraire, l’universitaire entend « rapprocher le regard du lecteur naïf et celui du philologue » (p. 14) pour tenter de mettre à jour les origines de la fascination qu’exercent les Märchen. Loin de l’anecdote personnelle, cette fascination doit être interrogée pour son caractère collectif, pour son ampleur, pour sa force, pour sa longévité, car elle pose en réalité « une question plus importante que de savoir d’où vient tel et tel motif » (p. 15). La familiarité qu’entretient la chercheuse avec son corpus se ressent dans la finesse de sa lecture, capable d’embrasser les grands principes de construction, par l’étude des sources ou des remaniements entre les éditions, comme de s’arrêter sur les plus subtiles variations sémantiques où perce alors l’attention de la traductrice.

Contes d’auteur

3Car les outils sollicités n’ont rien de naïf, et l’analyse commence par balayer quelques idées reçues encore largement partagées. Corona Schmiele replace les contes dans l’histoire qui les a vu naître en rappelant leur caractère littéraire, avec leur basculement progressif dans une littérature dite populaire et dans le répertoire jeunesse, soulignant la façon dont « les Grimm sont devenus, ironiquement, ce qu’ils ont feint d’être » (p. 15). Le paradoxe n’est qu’apparent, car la mise en scène énonciative et le refus de l’auctorialité fondent le genre : « le rôle de collecteurs que les Grimm s’attribuent fait partie de la fiction du poétique » (p. 17). La chercheuse prend également le temps de s’arrêter sur la figure double de deux frères que la tradition assimile mais qui sont dans les faits fort différents avec « Jacob, plus scientifique, et Wilhelm, plus poète » (p. 16), et s’ils sont bien tous deux à l’origine du projet, c’est le cadet seulement qui travaille sur les dernières versions et fixe donc le ton du recueil. Les reconfigurations se présentent donc comme un vaste jeu de cache‑cache auquel se livre Wilhelm derrière la voix du peuple, celle des conteuses, celle de son frère, un jeu qui nécessite un démêlage minutieux de tous ces phénomènes d’escamotages pour révéler la « polyphonie à voix unique » (p. 16, p. 25) qui constitue le véritable style des Kinder und Hausmärchen.

Il était une fois un style

4Les vingt chapitres de l’ouvrage s’intéressent soit à un conte (dans neuf cas), soit à deux (neuf cas également), rarement à plus (deux chapitres rassemblent quatre contes). Cette organisation entraîne certes un certain éparpillement de l’analyse et oblige à nombre de redites, mais elle a le grand avantage de rendre à chaque conte son plein statut de texte. En croisant les sources, en les citant dans la langue, en comparant minutieusement les différentes versions des recueils des deux frères, en dégageant ce qui relève de Jacob ou de Wilhelem, la chercheuse met en lumière la façon dont les contes ne sont pas seulement reconfigurés, mais bien ciselés par le cadet des frères, Wilhelm, qui y affirme ainsi son style. L’éparpillement alors devient constellation, galaxie même, un univers qui gravite autour de la figure toute romantique du plus jeune des frères Grimm, c’est lui qui donne au recueil son unité, son intérêt, son succès. Lui, peut‑être aussi, qui se dédouble dans la figure de l’idiot de famille tellement présente dans les Märchen.

Une morale au delà du mal

5Corona Schmiele parle de fraternité entre tous les personnages : du « Valet de valeur » qui court après les oiseaux, à « La Sage Elise » dont l’intelligence confine à la bêtise, en passant par le « Vaillant petit tailleur » qui ne tue que quelques mouches, ou par la quête paradoxale de « Celui qui voulait apprendre le tremblement » : chaque héros se construit paradoxalement sur sa faille. Au fil des analyses, la chercheuse en vient à dégager une « religion de la vaillance » (p. 89) où les faibles partent à la recherche d’eux‑mêmes » (p. 90). Loin de ce qu’on peut attendre d’un traité d’éducation protestant, les frères Grimm mettent la désobéissance au cœur de leur récit, comme principe narratif et comme principe d’évolution psychologique. C’est par elle et par elle seulement que les personnages atteignent le bonheur, dans une quête qui est avant tout existentielle. La morale va au delà du bien et du mal, dans une dynamique toute nietzschéenne, avec une certaine vision du « surhomme » où les héros « n’ont pas de qualités ni de défauts, ils n’ont que leur « vaillance », valeur abstraite, qui consiste essentiellement à aller vers soi‑même, en traçant son chemin » (p. 267).

Le vaillant petit auteur

6Mais l’on s’aperçoit rapidement que cette figure récurrente est un autre masque de l’artiste, avec un questionnement omniprésent sur la langue et sur ses pouvoirs. Plusieurs chapitres de l’ouvrage se présentent comme une réflexion sur l’art : « Du vol considéré comme l’un des beaux‑arts » (chapitre X) où est abordée la question des réécritures, « De l’utilité des arts qui ne nourrissent pas leur homme » (chapitre XII) qui oppose l’utile matériel à « la nécessité existentielle » (p. 170), « La parole génératrice de réalité » (chapitre XV) sur l’importance des mots, ou « L’ogresse artiste » (chapitre XVIII) pour n’en citer que quelques‑uns. Partout se reflète la figure de l’artiste, de son pouvoir, de sa condition. C’est une mythologie personnelle que révèle en réalité la chercheuse, l’histoire d’un homme qui pose dans la plus pure tradition de son siècle. Si la démonstration est brillante, l’analyse se laisse parfois happer par la fascination toute romantique des figures de l’artiste et de l’enfant, au risque d’une nouvelle victoire du mythe sur la raison, telle l’affirmation séduisante mais peu scientifique que ces contes sont « trop difficiles pour les adultes et très faciles pour les enfants » (p. 277).

7Le parti pris de l’interprétation est à la fois la force et la faiblesse de cet ouvrage, il est en somme son acte de vaillance : « allons un peu plus loin » propose régulièrement l’auteure à son lecteur, prenant ainsi clairement le risque de se perdre, ou de se trouver face à soi‑même. Mais le voyage dans le labyrinthe des Grimm est fascinant et les fils d’Ariane pour nous ramener aux textes, solides : Corona Schmiele est armée de toute son érudition pour affronter le Minotaure de sa passion. Ainsi, au‑delà du jeu de masques, c’est un miroir qu’elle nous tend, le miroir de ses fascinations qui sont aussi celles de ses lecteurs, un miroir où se reflètent les préoccupations de notre société et qui justifie l’incroyable succès de ce petit recueil encore aujourd’hui. Augmenté d’une riche bibliographie française et allemande, cet ouvrage comble avec brio le « déficit critique » dénoncé plus haut, et sera sans aucun doute un outil précieux aux mains des chercheurs et des étudiant s’intéressant aux contes. On ne peut finalement reprocher qu’un point à cet essai, un point qui paraîtra peut‑être un peu chauvin : celui d’une lecture parfois superficielle des contes de Perrault avec des analyses un peu hâtives de cet autre grand génie. On espère qu’un homologue tout aussi passionné et passionnant est en train de rétablir la vérité Outre‑Rhin.