Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Anne Godard

De l’acte à l’expérience : la lecture comme effet

L'Expérience de lecture, textes réunis par V. Jouve (Actes du Colloque de Reims, 2002), Paris, L'Improviste, 2005, 470 p.

1Près de trente ans après la parution de l’ouvrage fondateur de Wolfgang Iser sur l’Acte de lecture et vingt ans après sa traduction en français (édition originale 1976 ; traduction française, Liège, Mardaga,1985), un colloque, organisé en 2002 à Reims par Vincent Jouve, propose « de cerner l’acte de lire dans ce qu’il a de plus concret » et de saisir la spécificité de « l’expérience de lecture » (Avant-propos, p. 7, c’est moi qui souligne). De l’acte de lire à l’expérience de lecture, c’est tout un trajet critique — à la fois dans le champ de la théorie de la lecture et dans les instances en jeu dans la situation de lecture — qui est proposé à travers cinq sections. Les deux premières posent d’abord comme les deux pôles de l’expérience : le lecteur et le texte : « Du côté du lecteur : les droits du sujet » et « Du côté du texte : la lecture cadrée ». Les trois sections suivantes s’interrogent  sur différents aspects de la relation entre ces deux pôles : l’image du lecteur dans le texte « Le lecteur dans l’œuvre » ; la spécificité de la lecture d’un texte littéraire « La lecture littéraire et les autres lecture » ; et, enfin, « La littérature comme expérience ».

2Le terme d’expérience signale d’emblée une direction prise par les travaux en théorie littéraire qui du comment ont progressivement glissé vers le pourquoi, à travers la question des valeurs, et surtout vers la question de l’effet : quel effet a la lecture sur nous en tant que sujet ? En quoi constitue-t-elle une expérience esthétique, qu’y cherchons-nous, en quoi nous transforme-t-elle ? Sur ces questions, on pense bien sûr à l’inflexion récente des travaux de Gérard Genette ou de Jean-Marie Schaeffer, mais aussi à l’ouvrage de Vincent Jouve, Poétique des valeurs, PUF, 2001 (voir le compte-rendu, ici même, par Jean-Louis Jeannelle : http://www.fabula.org/revue/cr/130.php).

3L’ordre de présentation du volume offre une progression intéressante, qui permet de donner une intelligibilité d’ensemble au parcours du fait à l’effet dont les travaux sur la lecture témoignent. Les faits tout d’abord : la lecture apparaît d’abord comme une activité et une posture que l’on peut tenter de décrire, notamment à travers des métaphores : assimilation, manducation, imprégnation, immersion. Les effets, ce sont d’abord les effets voulus du texte, sa rhétorique, son programme, la lecture y apparaît contrainte, guidée, elle est passion, réception et non plus action et prise ou emprise. Par un mouvement réflexif, la lecture est ensuite abordée en tant qu’image et représentation : ce sont les textes littéraires qui offrent ainsi, en miroir, un imaginaire de la lecture dont les chercheurs peuvent tirer matière à analyse. Un quatrième déplacement consiste à situer la lecture des textes littéraires en tant que pratique socialement et institutionnellement codée, en opposition avec d’autres lectures (lecture littéraire vs lecture ordinaire) et d’autres textes (littérature vs sciences humaines, et au sein de la littérature fiction vs non fiction). Enfin, la lecture des textes littéraires produit des effets au-delà de ce que le texte prévoit, engage le sujet dans ce qui n’est calculé d’avance, l’expérience esthétique, qui est le point d’arrivée de l’ouvrage.

4Interrogeons-nous plus avant sur les deux termes qui donnent le titre à l’ouvrage : expérience et lecture. Les contributions n’explicitent pas toutes ce qu’elles entendent par chacun de ces termes, mais un certain nombre de lignes de partage, et la spécificité même de l’ouvrage, tiennent à ce que ces notions recouvrent ou, au contraire, écartent.

5La lecture n’est pas envisagée d’un point de vue des pratiques sociales, ni du point de vue technique de l’apprentissage d’une compétence spécifique de déchiffrement d’un message écrit. Il s’agit toujours de s’interroger sur le rapport d’un sujet à des œuvres, principalement des œuvres littéraires, et au sein de celles-ci, les œuvres de fiction occupent la plus grande part du corpus étudié. Les quelques références qui sont faites à des objets de lecture tels que les œuvres cinématographiques ou théâtrales confirment qu’il s’agit, à travers le terme de lecture de s’intéresser de façon privilégier à la relation entretenue avec une œuvre d’art, dont la portée culturelle, symbolique, spirituelle est reconnue. C’est-à-dire que « la lecture » est moins le déchiffrement lui-même (même si, en psycho-linguiste, Jean-Emmanuel Tyvaert s’intéresse aux processus mentaux de représentation, c’est, dans sa conclusion à la notion d’Art et de plaisir qu’il renvoie dans « La lecture entre la matière et l’esprit », p. 400) que ce à quoi elle donne accès : les œuvres littéraires, principalement, mais également les textes religieux (ainsi que le montre Jean Verrier : « Lecture littéraire, lecture croyante ? ») ou philosophiques (c’est le point de vue de Bruno Clément : « La métaphore et le concept, pour une lecture littéraire des textes philosophiques »), voire les événements (comme dans le cas de l’affaire Dreyfus étudiée par Alain Pagès : « Lire l’affaire Dreyfus ») dès lors qu’ils partagent avec la littérature, le statut d’œuvres constituantes de la culture, de la transmission et de la formation personnelle ou collective.

6On peut également spécifier la situation de lecture dont il est majoritairement question comme une lecture individuelle, solitaire, non pas encadrée par l’institution scolaire. C’est dans ce cadre « libre », dans lequel l’opposition entre lecture littéraire et lecture ordinaire a peu de pertinence (ainsi que le précise Jean-Louis Dufays : « Lecture littéraire et lecture ordinaire : une dichotomie à interroger ») que se situent les contributeurs du volume. Et c’est dans la mesure précisément où la lecture y est considérée comme l’expérience singulière d’un sujet (qui n’est pas soumis à des objectifs qui subordonneraient sa lecture à la réalisation d’un exercice ou à la démonstration d’une compétence) que l’on peut parler d’expérience esthétique et porter attention non seulement à la dimension cognitive et linguistique de la lecture comme acte, mais à l’imagination, aux émotions, au plaisir et au désir qui font de la lecture une expérience.

7Pour autant, la notion de lecture littéraire n’est pas réductible à la lecture de la littérature, ainsi que le rappelle Alain Trouvé (« Lecture, fantasme et sujet processuel »), mais dès lors qu’on essaie de préciser ce que les auteurs entendent par lecture, on perçoit une grande ligne de partage, qui correspond précisément à une évolution théorique récente qui, de la narratologie centrée sur le rapport du lecteur à un texte conduit à l’esthétique qui réintroduit une interrogation sur l’intentionnalité de l’auteur comme condition de la réception d’un texte en tant qu’œuvre d’art.

8La conception de la lecture littéraire comme expérience apparaît en tension permanente entre deux pôles, celui de l’interprétation et celui de l’émotion : « raison et plaisir » indique Raymond Michel (p. 431) en référence à la théorie pragmatique de John Dewey et en citant le titre d’un ouvrage de Jean-Pierre Changeux (Raison et plaisir, Odile Jacob, 1994). Ce partage n’est pas circonscrit par les cinq sections de la table des matières, mais court en deçà même de la relation entre le lecteur, le texte et l’auteur.

9Un premier ensemble de contributions reposent sur une conception de la lecture principalement comme une activité de commentaire, d’interprétation, dans la droite ligne de ce que Todorov explicite dans Poétique de la prose (Le Seuil, 1971, chapitre 16 « Comment lire ? ») où la lecture est posée comme intermédiaire entre le commentaire de texte et la poétique qui a pour objet la littérature dans son ensemble. Emblématiques en seraient l’article de Marc Escola, « Le mariage du héron : la lecture comme continuation », celui de Liesbeth Korthals Altès, « Ironie, ethos textuel et cadre de lecture : le cas de Sujet Angot », Jean-Marie Privat, « Son auberge n’était pas à la belle étoile : introduction à une ethnocritique de Rimbaud », mais aussi celui de Jacques Isolery, « Lire le roman historique moderne », celui d’André Petitjean, « Lire un texte théâtral » ou encore celui de Bruno Clément consacré aux textes philosophiques. Si différentes que soient les œuvres étudiées, de genre et d’époque, ce qui dominent dans ces contributions, c’est la conception de la lecture comme interprétation qui repose sur des caractéristiques textuelles, linguistiques, sémiotiques et pragmatiques qui permettent, autorisent, restreignent ou engagent le lecteur dans un jeu d’hypothèses sur le sens.

10Interprétation ne signifie pas cependant décodage univoque ou « traduction » dans une série de sens hiérarchisés comme dans le cadre de l’exégèse biblique, elle comporte une part subjective que l’on peut saisir à travers les nombreuses références qui sont faites à l’intertextualité et au dialogisme, notamment dans les contributions de Judith Kauffmann, « Esquisse d’un (auto)portrait du lecteur en parasite », Franc Schuerewegen, « L’effet Cambremer ou ce qu’est vraiment la lecture littéraire », ou encore Georges Nonnemacher, « L’expérience de lecture : expérience liminale ? ». Cette présence de l’intertextualité est essentielle à la lecture en tant qu’exercice d’interprétation tout autant qu’à la lecture comme expérience : qu’elle soit inscrite explicitement dans les textes étudiés, ou qu’elle dépende d’inférences de lecteurs qui, selon la formule souvent citée de Michel de Certeau  « braconnent » (L’invention du quotidien, 1. Arts de faire, chap. 12, « Lire : un braconnage » Gallimard, 1990) à travers les textes et constituent, comme un trésor de chasse, leur propre intertexte. Georges Nonnemacher propose, pour désigner cette part subjective et intime de l’appropriation, par bribes, de ce qui, des textes lus, fait écho en soi, le terme d’endotextualité : « l’Intertextualité immense et complexe et mêlée, intériorisée depuis sa naissance par le lecteur et conditionnée par la singularité de son espace intérieur […] — images, paroles, textes fragments » (p. 411). Par le biais de cette mémoire affective que constituent les souvenirs de lecture, les réminiscences, on retrouve, à côté du lecteur interprète, d’autres dimensions, affectives et pulsionnelles, de la subjectivité en jeu dans l’expérience de lecture.

11C’est à ces deux dimensions, affective et pulsionnelle, que nombre de contributions du volume portent le plus d’attention. Pour étayer leur point de vue, avant même la référence théorique aux développements récents de l’esthétique, un certain nombre de travaux dans le champ des études sur la lecture sont rappelées : l’ouvrage de Michel Picard, La lecture comme jeu (Minuit, 1986), qui proposait de distinguer trois instances dans le lecteur : outre le liseur, ancré dans la réalité, le lu et le lectant, respectivement la part inconsciente et la part critique distanciée. Cette tripartition est reprise par Vincent Jouve dans L’Effet-personnage dans le roman (PUF, 1992) qui, renonçant au liseur comme instance rattachée au monde réel, propose un découpage plus homogène entre trois régimes de lecture, le lectant, le lisant et le lu, renvoyant respectivement aux dimensions intellectuelle, affective et pulsionnelle de la lecture. Ainsi Maurice Couturier, « De la narratologie à la figure de l’auteur : le cas Nabokov », Alain Schaffner, « “La pâte de vie” : la recherche de l’émotion du lecteur dans les romans du XXe siècle », Béatrice Bloch, « Intensification ou effacement de la forme : quel impact sur l’engagement symbolique et imaginaire du lecteur ? », Aline Mura-Brunel, « Le lecteur dans le boudoir de La Fille aux yeux d’or », Bertrand Gervais, « Le corps défiguré : lecture et figures de l’imaginaire », Alain Trouvé, « Lecture, fantasme et sujet processuel », ainsi que Georges Nonnemacher, « L’expérience de lecture : expérience liminale ? » donnent aux instances du lisant et du lu un rôle essentiel dans la lecture en tant qu’expérience capable de produire chez le lecteur des effets puissants : émotions de plaisir ou de déplaisir, désir et répulsion, angoisse ou euphorie. De même, les contributions qui s’interrogent sur les représentations du lecteur : représentation du héros en lecteur comme celle de Don Quichotte étudié par Jean-Louis Brau dans « La lecture en abyme : le lecteur intradiégétique et le lecteur réel du Don Quichotte », représentation de l’écrivain comme lecteur, étudié par Sébastien Hubier, « Apprendre à lire et à écrire : l’expérience de lecture comme propédeutique à la création dans le roman des quêtes de l’écrivain », ou représentations plastiques de la lecture comme femme nue, passant de l’allégorie à la représentation libertine, qu’étudie Evanghélia Stead, « Pourquoi la Lecture est-elle femme ? », mettent en évidence l’association forte entre lecture, désir et fantasme qui sont à la fois moteur de la curiosité pour l’autre, auteur ou personnage, dont on veut éprouver les troubles et les émotions en tant que « témoin compatissant » (Alain Schaffner, p. 140) et pour soi, que l’on découvre d’autant mieux diffracté et ubiquitaire, impliqué à des degrés divers (Béatrice Bloch, p. 162), à la fois « je » et « il » (Alain Trouvé, p. 238).

12Le titre de l’article de Raymond Michel, qui vient en clôture du volume, « Expérience de lecture et expérience esthétique : du plaisir et de l’émotion », est significatif de l’inflexion théorique qui domine l’ensemble : l’accent mis non pas seulement sur la relation herméneutique entre un lecteur et un texte s’offrant à son interprétation, mais sur l’émotion du sujet devant un message qui garde des traces d’une subjectivité avec laquelle le lecteur peut entrer en résonance et doit donc être, selon Maurice Couturier (p. 119), considéré dans le cadre plus vaste de la communication « empathique, plus affective » avec l’auteur.

13Un des effets les plus intéressants de cette inflexion vers l’esthétique est bien la place rendue à l’auteur. Il ne s’agit évidemment pas de retrouver l’auteur sur le mode explicatif de la « vieuvre » si bien nommée par Antoine Compagnon dans La Troisième République des Lettres (Le Seuil, 1983, « Gustave Lanson, l’homme et l’œuvre »), mais de prendre conscience de la place qu’il occupe, sur le mode fantasmatique, en tant qu’instance subjective disséminée dans le texte que le lecteur s’efforce de recomposer (C’est la présence de cette intersubjectivité désirante qui a conduit Maurice Couturier, traducteur et éditeur de Nabokov, à passer, dans son propre parcours intellectuel : « De la narratologie à la figure de l’auteur »).

14Enfin, la figure de l’auteur apparaît comme une des conditions de la lecture littéraire en tant qu’expérience esthétique. Maurice Couturier, Béatrice Bloch, Alain Schaffner et Raymond Michel, notamment, font explicitement référence aux travaux récents de Gérard Genette, L’œuvre de l’art : la relation esthétique (Le Seuil, 1997) et Jean-Marie Schaeffer, L’art de l’âge moderne (Le Seuil, 10992) ou Pourquoi la fiction (Le Seuil, 1999) pour rappeler deux aspects importants de l’expérience de lecture. Ils constatent d’une part, la nécessité, pour le lecteur, de se référer à une intentionnalité esthétique, attribuée à l’auteur, qui lui permet de considérer qu’il se trouve face à une œuvre d’art qui requiert son attention : « L’attention spécifique qui confère le statut d’œuvre d’art consiste justement en l’attribution d’une intention esthétique au producteur de l’objet » (Genette, L’œuvre de l’art, la relation esthétique, cité par Maurice Couturier, p. 122). Ils soulignent, d’autre part, le rôle essentiel, dans cette expérience, des phénomènes d’immersion qui sont plus spécifiquement étudiés à partir d’une réflexion d’ensemble sur la fiction. Attention et immersion, on retrouve ainsi, comme composantes de l’expérience que constitue la lecture littéraire, la distance et l’adhésion, qui font de la lecture ce « rêve » par lequel un auteur nous donne à vivre « pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns et dont les plus intenses en nous seraient jamais révélés » (Marcel Proust, Du côté de chez Swann, A la recherche du temps perdu, t. 1, éd. J.-Y. Tadié, Gallimard, 1987, p. 84).