Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2017
Mars 2017 (volume 18, numéro 3)
titre article
Pierre Vinclair

Le Tractatus mnemo‑poeticus de Jacques Roubaud

Jacques Roubaud, Poétique. Remarques. Poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Paris : Le Seuil, coll. « Librairie du XXIe siècle », 2016, 425 p., EAN 9782021295498.

1Jacques Roubaud est né en 1932. Son œuvre, précocement publiée dès 1944 alors qu’il n’avait que douze ans, s’étend en tout sur plus de soixante‑dix années, et sur un demi‑siècle si l’on ne prend en compte que les textes auxquels l’auteur lui‑même accepte d’attribuer une valeur. Elle embrasse, qui plus est, tous les genres, de la poésie à l’essai en passant par le roman, le théâtre, la traduction, le récit de voyages ou le manuel de Go (sans oublier les mathématiques), dans des textes souvent expérimentaux qui semblent ne pas être destinés à se faire ranger dans les taxonomies usuelles. Roubaud a participé, et même été un élément central, des deux mouvements majeurs de la littérature française de la seconde moitié du xxe siècle que représentent l’Oulipo et la revue Change. Il a contribué à faire connaître en France la poésie américaine moderne, la poésie japonaise classique ou l’art des troubadours. Il est l’auteur, avec le cycle du Grand incendie de Londres, d’une des tentatives romanesques les plus audacieuses — et les plus jubilatoires — du xxe siècle.

2À la confluence d’héritages divers, l’œuvre de Jacques Roubaud semble pouvoir résumer, à elle seule, bien des enjeux, des efforts et des découvertes de l’époque qu’elle aura traversée. C’est peut‑être l’alliance de cette longévité et de cette diversité qui ont poussé l’auteur à proposer, ces dernières années, des totalisations, des aperçus ou des compilations à même de faire ressortir, à l’usage du lecteur qui ne saurait par quel bout la prendre, les arrêtes saillantes de cet ensemble divers et profus — ainsi, en 2005, avec la somme de Graal théâtre ; en 2009 avec les cinq branches du Grand incendie de Londres ; en 2015 avec C, rassemblant des poèmes inédits écrits dans les marges des recueils publiés depuis 1962 ; en 2016 avec Je suis un crabe ponctuel, une anthologie poétique personnelle.

Cent mille milliards de théories ?

3La publication de Poétique. Remarques participe, sans doute, du même désir de dresser une sorte de bilan, dans la mesure où le livre est, lui aussi, une somme à même de résumer plusieurs décennies de réflexion sur la poésie.

4Mais pourtant, davantage qu’une tentative de mise en ordre, on pourrait y voir, une fois le livre ouvert, comme une manière d’augmenter le désordre. En effet, si presque tous les thèmes qui, depuis cinquante ans, ont travaillé J. Roubaud et ont été travaillés par lui (thèmes que redonnent les mots‑clés du sous‑titre — poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme — et auxquels doivent s’ajouter des questions liées à la rédaction du Grand incendie de Londres, ou des remarques sur les œuvres des grands aînés, comme Proust et Duchamp, ou sur le travail de ses camarades oulipiens, Queneau, Le Lionnais, Perec) font l’objet de remarques, la forme qu’elles prennent empêche le lecteur de s’assurer de la manière dont elles doivent être reliées dans une argumentation totalisante.

5Comme l’annoncent à la fois le « prière d’insérer » et la quatrième de couverture, le livre est composé de « 15 sections de 317 remarques chacune », et ce « pour des raisons numérologiques [sic] liées au contenu ».

6Les 4755 remarques, numérotées, se suivent, sans aucun lien logique explicite ; bien sûr, souvent, l’une continue, reprend, développe ou précise la précédente. Par exemple :

214. Poésie : une pensée sans connaissance.
215. Poésie : une pensée qui perd connaissance.

7Mais aussi bien, très régulièrement, Roubaud passe du coq à l’âne. Ou encore, de temps en temps, il explicite par un renvoi au numéro d’une remarque précédente qu’un lien doit être fait, mais ne nous précise pas lequel. Ce sont donc des cohortes de théories non exemplifiées, d’arguments non théorisés, d’exemples non argumentés, qui se succèdent librement, comme émancipés du cadre logique de la démonstration dans lequel les (à peu près) même éléments s’enchâssaient encore dans La Vieillesse d’Alexandre ou Poésie etcétéra ménage du même auteur. Beaucoup portent sur l’art de la poésie ; mais on trouve aussi bien des remarques de « philosophie générale » qui affleurent, par exemple au détour d’une réflexion sur la mémoire. On glisse par exemple de :

686. De ce qui n’a jamais été la poésie se souvient.

8À :

693. Je pense parce que je me souviens.

9Et plus loin :

1477. La théorie platonicienne des Idées est un rêve de mnémoniste mégalomane.

10Libre au lecteur, sans doute, de les lire dans l’ordre, l’une après l’autre, ou de les picorer, d’associer telle remarque avec telle autre ou de les laisser toutes flotter comme des théorèmes monadiques sans lien les uns avec les autres. Un peu comme dans le fameux livre de Queneau (dont il est d’ailleurs question à plusieurs reprises), Cent mille milliards de poèmes, où le jeu des vers‑languettes permet au lecteur de lire cent mille milliards de poèmes (10 puissance 14) à partir de dix poèmes de quatorze vers (chaque vers d’un poème pouvant être lu à la suite du vers précédent de n’importe quel poème), le lecteur peut tracer dans Poétique. Remarques un nombre presque infini de chemins théoriques, passant d’une remarque à l’autre. La réflexion sur la poésie comme art de la mémoire doit‑elle servir à argumenter les propos sur le rythme, ou le contraire ? Ou doit‑elle s’entendre dans son rapport aux contraintes ? Quel chemin logique relie exactement les deux remarques suivantes ? :

170. La poésie est mémoire de la langue par amour, par l’amour.

11Ou :

1613. (old rem.) Quand le rythme est possible, la mémoire l’est.

12Les propositions se nouent et se dénouent, et le chemin théorique va continuer ailleurs. Malgré tout, tout se passe comme si l’intérêt poétique de Roubaud se concentrait quand même autour d’une dizaine de lieux (ceux qui sont listés dans le sous‑titre, et quelques autres), et que les remarques étaient dans leur singularité autant de manières de circuler autour et dans ces lieux : des pensées vectorisées, pointant dans telle ou telle direction de ce territoire à cartographier. Roubaud, du reste, propose lui‑même une « remarque sur les remarques » :

2206. Remarque sur les remarques. Plusieurs remarques, des faisceaux de remarques tournent autour de la même question. C’est parfois un recours à la méthode des approximations successives. Souvent, cela ne converge pas.

13Le livre offre‑t‑il au lecteur « cent mille milliards de théories » ? Il offre en tout cas des images de la pensée, des instantanées noétiques qui ne se synthétisent pas dans quelques thèses‑maîtresses, arrêtées et identifiables.

La pensée en images

14On pourrait penser, en ce sens, qu’il s’agit là de propositions tout à fait isolables les unes des autres. Comme dans les aphorismes, en effet, Roubaud ne néglige pas l’efficacité formulaire, l’économie syntaxique, l’apparence paradoxale, pour décocher ses traits :

2227. La prose est naturellement non formelle.

15Ou :

2796. Toutes les autobiographies sont rongées par le sens.

16Ou :

3188. La forme est l’ironie du sens.

17Mais en réalité, les remarques sont moins isolées qu’il pourrait n’y paraître. Et ce parce qu’elles se développent, notamment, dans une proximité certaine avec des enjeux structurants de l’histoire de la poésie, ou de l’histoire de la réflexion poétique. Il arrive par exemple de temps en temps qu’une réflexion trouve son origine dans la pensée d’un auteur plus ancien, que Roubaud conteste, déplace ou enrichit. Ainsi dans les trois cas suivants, qui reprennent des affirmations bien connues de Lautréamont et Mallarmé :

2219. La poésie doit être faite par chacun, non par tous.
2252. (rem. 176) Plutôt : la poésie n’est pas absente de tout poème comme la fleur est « absente de tous bouquets ». Elle est aussi cette absence.
4310. Les langues, perfectibles en cela que plusieurs.

18Parmi ces auteurs, on peut entre autres souligner la proximité de Roubaud avec Ludwig Wittgenstein. Dans leur forme même, en effet, les remarques font parfois penser au Tractatus logico‑philosophicus :

2823. Ayant compté jusqu’à un certain nombre, on pourra toujours compter plus loin.
Soit. Mais que veut dire « toujours » ?

19Dans leur forme, mais aussi dans leur contenu :

1828. Je ne montre pas le monde, je fais seulement le geste de le montrer.

20Poétique. Remarques est en ce sens moins un album d’aphorismes, c’est‑à‑dire de réflexions relativement autonomes où l’originalité du contenu rencontre l’efficacité de la forme, qu’un ensemble d’images de la pensée, qui se tiennent dans une série. Et cela, bien sûr, est aussi un thème cher au Wittgenstein du Tractatus logico‑philosophicus, selon qui :

2.1 Nous nous faisons des images des faits.

21Et :

2.202 L’image figure une situation possible dans l’espace logique.

22Si bien que :

3. L’image logique des faits est la pensée.
3.001 « Un état de choses est pensable » signifie : nous pouvons nous en faire une image.

23Et :

3.1 Dans la proposition la pensée s’exprime pour la perception sensible.

24Ou :

4.121 La proposition montre la forme logique de la réalité.

25Elle l’indique :

4.1212 Ce qui peut être montré ne peut être dit1.

26En ce sens, on pourrait dire que chaque « remarque » du livre de Roubaud est une « proposition », tâchant d’exprimer « l’image » qu’est telle pensée qu’il a. À ceci près qu’il ne faudrait pas entendre ici « image » en un sens seulement logique, comme le fait Wittgenstein, mais également dans un sens poétique, les propositions de Roubaud ne se contentant pas de figurer « une situation possible dans l’espace logique », mais prenant plaisir à se formuler dans des figures qui les rendent aussi efficaces que mystérieuses. Ainsi :

2904. (variante rem. 2903) La poésie, c’est du nombre avec la langue au bout.

27Ou :

3128. (rem. 2143) La poésie, chat de Shrödinger dans un monde sans langue.

28On le voit, du reste, les propositions se reprennent, s’amendent, et n’acquièrent véritablement leur sens que dans des « séries » ouvertes, se rencontrant à certains croisements (la poésie comme mémoire de la langue croise la réflexion sur le nombre à propos du rythme, par exemple, mais la réflexion sur le nombre touche aussi à la question de la contrainte, qui touche à celle des conventions et donc de la tradition, à laquelle sont liés des développements sur les troubadours, etc.) : Poétique. Remarques apparaît comme un immense réseau de fils qui partent dans des directions opposées, mais qui se regroupent aussi en des nœuds.

Dit quoi ? Fait quoi ?

29Au centre de ce filet, il est un nœud plus gros que tous les autres et que l’on peut identifier. Il est bien sûr relatif à la poésie, comme pensée et comme pratique.

30En effet, une fois laissées les commentaires sur Proust, les réflexions sur les contraintes oulipiennes, les remarques sur Duchamp ou les piques contre Sollers, ainsi que les traits solitaires ne cherchant pas à s’agglomérer en série (« 4562. Les stars du porno, épilées jusqu’au bout des ongles, sont la méthadone de la pédophilie. »), c’est à une conception à la fois pragmatique et « mémoriale » (faut‑il dire « mnémogène » ?) de la poésie qu’aboutit le livre.

31D’abord, la poésie « ne dit rien » : dans plusieurs remarques, Roubaud suggère que ce qu’elle « dit » n’est pas paraphrasable, le contenu étant comme trop incarné, dans la forme qui le révèle :

729. (see rem. 197) Mais attention : un poème dit toujours quelque chose qui peut ou pas être dit hors de lui, qui n’est pas la poésie, puisque la poésie ne dit rien que ce qu’elle dit en le disant.

32C’est aussi que le rythme la fait bégayer :

773. Un poème ne dit pas « je suis » mais « suis suis » et « je je ».

33Avec et dans son rythme, la poésie ne « dit » rien, mais elle « fait » quelque chose : en l’incarnant, elle aime la langue et elle en porte la mémoire. Du point de vue de la production :

81. La poésie naît d’un pouvoir du langage : être effecteur de mémoire.

34D’ailleurs :

1827. Un vers porte les traces des oublis de la langue.

35Et aussi :

1914. Le mètre est mémoire du rythme.

36Ce qui explique que, du point de vue du récepteur :

4574. C’est votre mémoire qui peut comprendre un poème.

37C’est ce qui lui donne, en ces temps de désespoir littéraire (et de « Vers International Libre » c’est‑à‑dire de négation du rythme), sa paradoxale actualité :

697. Notre temps est celui de la perte de mémoire.

38En ce sens, le cœur de l’ouvrage se trouve dans la remarque suivante qui, si elle n’en occupe pas physiquement le centre, résume avec une économie non dénuée de brutalité une bonne partie des investigations de Roubaud relatives à la poésie, la langue, la mémoire, la pensée, etc. :

3374. La poésie dit quoi ? nada. Fait quoi ? mémoire.

39Allons au but, nous aussi, et retournons ces questions essentielles à l’ouvrage qui nous les pose : Poétique. Remarques dit quoi ? poésie est mémoire. Fait quoi ? montre une pensée à l’œuvre.


***

40Derrière la forme académiquement atypique des remarques qui se suivent sans être hiérarchisées, nous avons sans doute un document assez brut de la pensée de Jacques Roubaud, plus authentique sans doute que dans les essais proprement rédigés, où les nécessités rhétoriques et logiques de l’argumentation font gagner en rigueur et en efficacité ce qu’elles font perdre en fidélité à la pensée telle qu’elle se forme, tâtonnant de propositions en propositions dans des images qui se cherchent, se trouvent, se croisent et se décroisent. Davantage qu’un essai, Poétique. Remarques apparaît alors comme une série de vignettes théoriques, images des réflexions de Roubaud, dans un montage rhizomatique qui vaut moins, peut‑être, pour la valeur théorétique des thèses qui y sont exposées, que pour l’éclairage rétrospectif qu’il porte sur cette pensée qui fut derrière l’une des œuvres les plus essentielles de notre modernité.