Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2017
Février 2017 (volume 18, numéro 2)
titre article
Sophie Coudray

Une histoire littéraire de Faust, des origines du mythe à nos jours

André Dabezies, Des Rêves au réel, Cinq siècles de Faust : Littérature, idéologie et mythe, Paris : Éditions Honoré Champion, coll. « Littérature générale et comparée », 2015, 607 p., EAN 9782745328809.

1Dans cet imposant ouvrage, André Dabezies retrace cinq siècles de production littéraire et plus largement artistique autour du mythe de Faust. Sa démarche, qui ne tend pas à l’exhaustivité malgré un nombre considérable d’œuvres abordées, consiste à mettre en lumière l’évolution, les reprises et les variations autour de ce mythe d’une époque à l’autre. L’ouvrage s’organise selon un ordonnancement chronologique — du xvie siècle au début des années 2000 — et tient compte de l’historicité du mythe et de ses réécritures, une donnée essentielle car, comme le souligne l’auteur, le « contexte historique, sociologique et (inter)culturel » est primordial en ce que les œuvres en « reflètent plus ou moins l’actualité » (p. 7). L’approche adoptée, à savoir l’étude chronologique œuvre par œuvre, conduit parfois à quelques frustrations car cela peut donner une impression de linéarité, d’évolution continue comportant des temps faibles (avec des œuvres qui ne sont pas réellement passées à la postérité) et des temps forts (Goethe, Thomas Mann...). Cependant, l’un des grands intérêts de l’ouvrage d’A. Dabezies réside dans le fait de n’avoir pas négligé des productions parfois mineures au vu de l’ensemble de la production « faustienne », mais qui constituent toutefois des jalons de l’histoire littéraire du mythe. Le dernier chapitre vient toutefois perturber l’ordonnancement chronologique général en proposant une approche thématique de la production de la seconde moitié du xxe siècle et en s’autorisant ainsi quelques bonds dans le temps ainsi que certaines (bien que très rares) incursions extra‑européennes.

Aux origines du mythe

2Pourquoi s’intéresser à un mythe ainsi qu’à ses représentations et sa réception à travers les siècles ? C’est que, pour A. Dabezies, le mythe a valeur d’histoire exemplaire, de modèle symbolique. Mais encore faut‑il préciser que le mythe n’est pas figé et que « toutes les versions successives d’un mythe participent de sa signification globale » (p. 9). Il ne fait aucun doute que les lectures, les interprétations mais aussi et surtout les usages qui ont été faits de Faust ont changé, tout particulièrement au xxe siècle. Le siècle dernier a, en effet, vu non seulement se multiplier les associations politiques ou philosophiques parfois hasardeuses, souvent opportunistes du mythe, mais aussi l’éclatement sinon la dispersion de son champ de signification, témoignant ainsi de la polysémie du mythe.

3L’auteur consacre les premiers chapitres à retracer à partir de multiples récits et sources l’histoire du véritable Georges Faust dans une période encore pétrie de croyances et de fascination — autant que de peur — pour la magie tout en se dirigeant vers la modernité. C’est dans ce creuset que naît une légende, à partir de fragments véridiques mais aussi de rumeurs sur la destinée d’un homme suffisamment hors du commun pour être remarqué, tant son parcours fut à même d’attiser les désirs comme la méfiance de ses contemporains. Ainsi, cristallisant les aspirations et les angoisses d’une époque, les premières versions de l’histoire et des aventures de Faust, qui se multiplient grâce au développement de l’imprimerie, passent rapidement dans le folklore, dans la culture populaire et s’étendent même au‑delà des frontière allemandes, en Angleterre notamment où le dramaturge Christopher Marlowe en tire l’un des tous premiers drames faustiens mémorables.

4À la faveur du développement du courant philosophique des Lumières, Faust perd progressivement son attirail de magicien, d’alchimiste, pour emprunter les traits du savant. Le siècle de la raison voit naître la tragédie d’un homme tiraillé entre la rationalité de la connaissance et le désir de dépasser les limites de la finitude humaine. Pris dans des contradictions que la raison seule ne peut résoudre, ce personnage tragique inspire les jeunes auteurs du Sturm und Drang et tout particulièrement l’un d’entre eux, qui passera sa vie à travailler à l’élaboration de son drame : Goethe.

Une étape décisive de la destinée d’un mythe

5Le chapitre consacré au Faust de Goethe — ou peut‑être devrions‑nous parler des Fausts compte‑tenu des versions successives dont la maturation longue et complexe est le fruit d’une vie de travail — occupe une place importante dans cet ouvrage, dont il constitue la première étude littéraire approfondie. C’est que le chef d’œuvre de Goethe représente un tournant majeur dans l’histoire du mythe tant il va orienter l’immense majorité des lectures et réécritures qui fleuriront ultérieurement, jusqu’à apparaître comme la version « officielle » du mythe de Faust et ce, jusqu’au xxe siècle. A. Dabezies procède toujours de la même façon, offrant d’abord un aperçu global du texte pour ensuite donner des clefs de compréhension de celui‑ci à travers des entrées thématiques ou bien en adoptant une lecture linéaire. Au‑delà du chef d’œuvre de Goethe, il insiste sur l’importance de la figure de Faust chez les stürmiens d’abord puis chez les romantiques qui en revendiquent l’héritage.

6L’auteur s’attache principalement, par la suite, à retracer les filiations et jeux d’influence entre les œuvres produites dans le domaine de la littérature mais aussi de l’opéra, car depuis Goethe, Faust y constitue un thème récurrent, qui va donner lieu à des œuvres majeures du répertoire européen. La tragédie de Marguerite se mêlant dorénavant à celle du savant, le pacte avec le diable n’est plus la seule source à laquelle les artistes puisent dans leurs réécritures. De façon sans doute plus anecdotique, l’engouement incontestable pour le Faust de Goethe inspire également de nombreuses parodies bien souvent rapidement tombées dans l’oubli. Dans cette traversée littéraire, certaines œuvres se démarquent, qui donnent lieu à des analyses approfondies. D’autres auraient sans doute mérité une attention plus poussée, à l’instar du Peer Gynt d’Ibsen, qui emprunte ses inspirations à des traditions populaires fort intéressantes et que l’on ne fait qu’effleurer.

7L’importance que prend le mythe dans toute l’Europe au xixe siècle tient à ce qu’il devient un support de projection des questionnements philosophiques. On le relit à travers Nietzsche, on s’interroge sur le destin de l’homme moderne. Le spectre de Faust hante la littérature et notamment les écrivains russes, du Don Juan de Tolstoï (1860) aux Possédés (1871) en passant par Les Frères Karamazov (1880) de Dostoïevski.

Une œuvre nationale ?

8Le mythe de Faust est loin d’être resté hermétique aux conflits politiques et idéologiques qui ont émaillé la première moitié du xxe siècle. Plusieurs chapitres sont ainsi consacrés à l’évolution de la réception mais aussi des usages de Faust au début du siècle dernier, alors que l’œuvre de Goethe tend à se constituer comme un chef d’œuvre national. À ce titre, il est passionnant de découvrir, à rebours de l’analyse littéraire stricto sensu, la place qu’occupe ce classique lors de la Première Guerre Mondiale. Largement diffusé auprès des soldats, « ce qui restait jusque‑là chasse gardée pour les érudits, devient bien national, bien du peuple » (p. 269.). Présent en petit format dans le barda des soldats, ces derniers y cherchent une figure héroïque exemplaire à laquelle se raccrocher, afin d’apporter du sens à leur quotidien périlleux. Étonnamment, ce Faust‑ci échappe encore à l’interprétation nationaliste, qui ne tardera pas cependant à s’imposer. Le tournant s’effectue en 1918. C’est surtout « l’homme faustien » qui va s’imposer progressivement comme l’image de l’homme occidental à partir de la publication du très célèbre et très controversé ouvrage d’Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident (Der Untergang des Abendlandes). Cette personnalité « faustienne » qu’A. Dabezies rapproche davantage de Nietzsche que de Goethe — Spengler s’est surtout inspiré des écrits scientifique de ce dernier — :

[s]e développe à partir de deux intuitions primordiales : face au temps qui lui échappe, une angoisse tragique la conduit à une vision profondément individualiste, et, devant l’espace, qu’elle conçoit comme infini, donc indéfiniment ouvert à son action, la nostalgie de cette immensité à conquérir lui fait donner le primat à la volonté et à l’expansion du Moi. (p. 273).

9A. Dabezies montre bien comment, à partir d’une lecture de Spengler elle‑même biaisée, « l’homme faustien » va être confusément assimilé au protagoniste de l’œuvre de Goethe, pour devenir une « figure mythique de l’actualité allemande » (p. 280). L’influence de Spengler est telle que les décennies qui suivent — durant lesquelles le nazisme progresse — voient s’amplifier le débat autour de Faust, un Faust que le centenaire de la mort de Goethe en 1932 place à l’honneur. Et pourtant, malgré son histoire et son importance dans la culture allemande, le pouvoir national‑socialiste, loin de s’accaparer le Faust de Goethe comme symbole de la grandeur nationale, délaisse ce héros pour lui en préférer un autre, Siegfried.

10Bien que temporairement mis de côté dans sa patrie d’origine, Faust continue d’être repris et réinterprété, avec, cependant, un recul grandissant par rapport au modèle que constitue la version goethéenne. Le mythe est réécrit, actualisé, rêvé dans des dimensions inattendues. Le Maître et Marguerite, de Boulgakov (achevé en 1940) constitue un bon exemple des relations troubles et fécondes qui unissent les écrivains à ce mythe littéraire et ses plus fameuses occurrences. Pour le dire avec l’auteur :

En somme, durant tout cet après‑guerre, le foisonnement des variations les plus inattendues a prouvé que Faust exprimait soit la réaction aux événements du jour, soit les rêves ou l’idéal de ces générations qui vivent une crise sans précédent. (p. 326)

11Les œuvres abordées tendent à montrer comment chaque époque mais aussi chaque régime politique soumet de façon plus ou moins notoire le mythe à ses propres intérêts politiques et surtout idéologiques. La littérature, loin d’être isolée des questions politiques et au‑delà de sa simple instrumentalisation, reste toujours traversée par les forces qui agitent la société. Et l’auteur de noter à ce propos qu’« autour de 1950 et durant les années suivantes, le personnages de Faust s’est durement ressenti des conflits — idéologiques bien plus que littéraires ou artistiques — provoqués par le triomphe, puis l’écroulement du national‑socialisme » (p. 467).

Au‑delà de la littérature

12Outre les nombreuses mentions de l’opéra, qui s’avèrent incontournables dans une étude de la postérité du mythe, l’ouvrage a le mérite de tenter quelques incursions hors du champ de la littérature, même si des études spécifiques aux différents domaines abordés seraient nécessaires pour compléter cette partie. Quelques productions cinématographiques, musicales — au‑delà de l’opéra et jusqu’au rock — ainsi que chorégraphiques sont évoquées, quoique brièvement. On pourrait d’ailleurs ajouter à ce tableau pluridisciplinaire quelques informations supplémentaires visant à montrer la postérité ou la résurgence de certaines des œuvres mentionnées, rapidement tombées dans l’oubli, tel le Dr. Faust lights the lights de Gertrude Stein. Ainsi, ce livret de 1938 a été adapté récemment, en 2010 pour être exact, par Olivier Cadiot, mis en musique par Rodolphe Burger et mis en scène par Ludovic Lagarde en tant qu’« opéra électrique ».

13À travers l’évocation d’un florilège d’œuvres, apparaît l’éclatement, l’éparpillement des influences et des usages d’un mythe qui continue d’évoluer avec son temps, tout en restant le support de projection des attentes mais aussi des déceptions d’une époque après l’autre. L’un des éléments parmi les plus stimulants reste le cas des quelques œuvres, certes minoritaires, qui ont su s’affranchir du modèle goethéen pour renouer notamment avec la légende populaire dans ses versions antérieures. Hanns Eisler, compagnon de route de Brecht, s’est notamment emparé de l’histoire de Faust, celle qu’ont véhiculée si longtemps les spectacles de marionnettes, pour revenir sur la grande révolte des paysans du xvie siècle qui a inspiré La Guerre des paysans en Allemagne d’Engels. Ici, c’est l’historicité de la légende qui importe, davantage que sa portée en termes d’enseignements philosophiques. Faust y est dépeint comme un intellectuel traître à sa classe d’origine, qui choisit de « conclure un pacte diabolique avec les possédants ou les impérialistes » (p. 429) plutôt que de s’allier au peuple dont il est pourtant issu. L’opéra populaire d’Eisler déclenche cependant une vive polémique en Allemagne de l’Est, qui aboutit finalement à la censure de cette œuvre. Afin de tisser un pont entre l’opéra empêché d’Eisler et des productions plus récentes venant compléter la longue liste déjà présentée par A. Dabezies, on pourra mentionner la création collective Faust et l’Homme Ordinaire de la compagnie française Jolie Môme qui s’appuie également sur l’historicité du mythe et situe ainsi son Faust au cœur des révoltes paysannes de 1525.

Penser l’actualité du mythe

14Ce qui apparaît sans doute plus largement aujourd’hui, c’est la volonté de dépasser l’horizon établi à partir du Faust de Goethe et de renouer avec des influences plus vastes. Penser l’actualité du mythe nécessite semble‑t‑il de passer par une étape de déconstruction de tout ce dont il s’est chargé au fil des siècles, pour retrouver au cœur du mythe ce qui fait encore sens. Quitte à réintroduire finalement, après les avoir triés, digérés et choisis, ces éléments composites, comme l’ont fait très récemment Sylvain Creuzevault et ses acteurs avec Angelus Novus, sous‑titré Antifaust, une pièce dont l’écriture s’effectue au plateau et dont la dramaturgie procède par citations et montage, de Walter Benjamin à Boulgakov, de tout ce qui vient éclairer, parasiter mais aussi ouvrir des brèches dans la lecture de Faust afin d’en extraire ce qui peut encore être utile à la compréhension du présent. Là où A. Dabezies souligne que

[c]’est surtout à partir de Goethe et des générations suivantes que nos auteurs se sont souciés d’une perfection artistique patiemment calculée pour la comparaison avec les grands modèles classiques. Nous avons maintes fois relevé au passage, chez tel poète ou tel musicien, le souci de ramener sans cesse le disparate des fragments ou, plus d’une fois des brouillons, à une sorte de « suite symphonique » où tous les éléments prendraient leur juste place (p. 546)

15on constate davantage dans les productions les plus récentes une tendance au fragment, au décousu et au montage. Le temps n’est plus à la linéarité et à l’allégeance devant le mythe et les modèles classiques, il est à l’invention de nouveaux modèles, ce qui passe par un méticuleux dépeçage de l’ancien. A. Dabezies souligne que l’actualisation de Faust répond à une recherche d’une vision de l’homme pris dans des enjeux le dépassant comme la liberté, le pouvoir, mais insiste également sur le fait que les œuvres produites au xxe siècle semblent « suggérer que Faust a perdu une partie de ses repères dramatiques », ce en quoi on ne peut qu’abonder dans son sens. Le mythe pris dans son acception universelle a quelque chose de rassurant dans les certitudes qu’il transmet, mais peut‑on encore s’en contenter ? De cela découlent  certainement toutes les entreprises de démythification qui parsèment l’écriture —dramatique notamment, à l’instar de ce qu’Heiner Müller a effectué avec le mythe de Médée et des Argonautes — de la seconde moitié du siècle dernier. Ébranler les certitudes, inquiéter plus que rassurer, voilà sans doute ce qui lie une grande partie des « Fausts » modernes. Le Faust hat hunger und verschluckt sich an einer grete d’Ewald Palmetshofer (2009) qui remplace le Prologue dans le ciel par un « Prologue [pas de ciel] » montrant la chute libre « à travers le néant » des hommes en est un parfait témoignage.


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16Ainsi, cet ouvrage offre un aperçu relativement précis des tendances littéraires et plus largement artistiques qui ont présidé à la postérité d’un mythe depuis déjà cinq siècles. Le travail de reconstitution historique du mythe est méticuleux et essentiel pour la compréhension des enjeux qui le traversent. Quant à l’accumulation des références littéraires, si elle ne permet pas une étude véritablement approfondie de chacune des œuvres mentionnées, celle‑ci permet néanmoins à toute personne travaillant sur Faust ou s’y intéressant d’avoir une vue globale de la production faustienne pour ensuite mieux cibler des axes d’étude ou un corpus délimité. On pourra ainsi se reporter sans difficulté à un chapitre ou l’autre en fonction de la recherche effectuée, ce qui fait incontestablement de Des Rêves au réel un bon outil de travail pour les chercheurs et les étudiants.