Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2017
Février 2017 (volume 18, numéro 2)
titre article
Victoire Diethelm

De qu(o)i Simone de Beauvoir est‑elle le nom ?

Pierre‑Louis Fort, Simone de Beauvoir, Saint‑Denis : Presses Universitaires de Vincennes, coll. « Libre cours », 2016, 178 p., EAN 9782842925413.

Une « Grande traversée »

1À la fin de Tout compte fait, le dernier opus de l’autobiographie de Simone de Beauvoir, on peut lire : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse le soin au lecteur de tirer celles qu’il veut » (cité p. 108). Une telle affirmation, contrastant avec les nombreux passages réflexifs présents dans les mémoires de Beauvoir, lesquels programment largement la réception de l’ensemble de son œuvre, manifeste la signification ouverte de celle‑ci. Une telle assertion semble singulièrement éclairer l’origine de l’ouvrage ici étudié, laquelle est la recherche de la « conclusion » qu’on pourrait tirer de la vie et de l’œuvre de Beauvoir. Tel est l’objectif principal que se donne Pierre‑Louis Fort, même s’il convient lui‑même à la fin de son ouvrage qu’on ne peut « jamais conclure sur Beauvoir » (p. 169).

2S’il nous a paru pertinent de reprendre ici le titre bien connu de l’essai d’Alain Badiou1 pour en faire le titre de ce compte rendu, c’est que l’ouvrage répond à deux questions. En premier lieu, qui était vraiment Simone de Beauvoir ? Ensuite, comment appréhender ce personnage « hors norme » (p. 5), cette « figure à la fois atypique et mythique » (p. 6), cette persona éminemment complexe et insaisissable, et ce en moins de deux cent pages ? À ce défi, l’ouvrage de P.‑L. Fort, intitulé sobrement Simone de Beauvoir, propose une réponse efficace.

3Comment caractériser, alors, ce livre consacré à l’une des figures incontournables du xxe siècle, qui fut à la fois écrivaine, essayiste, philosophe, militante, « pionnière du féminisme contemporain dans l’imaginaire collectif » (p. 155) ? Comment appréhender cette figure « engagée, à tous points de vue » (p. 170), cet être à la fois « intellectuel et créatif », « intime et affectif », mais aussi « politique et militant » (ibid.) ?

4Soulignons, tout d’abord, que le livre de P.‑L. Fort est très agréable à parcourir, dans la mesure où cette traversée d’une vie et d’une œuvre est bien organisée et menée avec entrain. Elle est constituée de huit chapitres, respectivement consacrés à une vie dans un siècle, à l’écriture romanesque puis l’écriture de soi pratiquée par Beauvoir, aux voyages, à l’écriture théorique, et pour finir au féminisme.

5Le parcours choisi par P.‑L. Fort mérite qu’on s’y attarde. Ce cheminement correspond‑il à un choix logique, allant de la « biographie » et aux proches de Beauvoir (chapitres 1 et 2) à ses écrits romanesques, autobiographiques, essayistiques (chapitres 3 à 7) et enfin à son inscription dans le mouvement féministe ? Ce serait donc un parcours qui se dessinerait à partir d’une vie dans la direction d’une œuvre. Pourquoi alors choisir de finir ce parcours par la participation de Beauvoir au féminisme ? Faut‑il comprendre que cette partie de la vie de Beauvoir ferme cet ouvrage parce qu’elle est la plus importante ? ou, au contraire, est‑elle mise à distance — retardée — car c’est ce que le public peu averti retient le plus souvent de Beauvoir ? Les deux interprétations semblent possibles.

6Pour compléter ces considérations sur la construction de l’ouvrage, on se doit de souligner qu’une telle linéarité rend ce livre très narratif, et ainsi peut‑être trop factuel, surtout dans le déroulement de ses différents chapitres. Ce traversest particulièrement sensible dans le sixième chapitre, « Une femme en mouvement », consacré aux voyages de Beauvoir.

7L’intérêt de cet ouvrage réside malgré tout dans la ligne herméneutique qui est la sienne : il évite le piège de la mythification de Beauvoir (comme cela a pu arriver durant sa vie, mêlée à celle de Sartre), et celui de la désacralisation d’une figure souvent mise, de façon posthume, face à ses contradictions, avec la publication d’écrits intimes, de journaux et de correspondances, mais aussi d’autres ouvrages, comme Les Mémoires d’une jeune fille dérangée de Bianca Lamblin, essai autobiographique publié en 19932.

Une invite à rejoindre « la ronde beauvoirienne » (p. 7)

8Cet ouvrage est donc convaincant dans la mesure où il propose, à toute personne voulant se familiariser avec l’œuvre et la personne de Beauvoir, une synthèse percutante, ce qui est d’ailleurs le but poursuivi par l’auteur : « Cet ouvrage […] a surtout pour ambition de faire entrer dans la ronde beauvoirienne de nouveaux lecteurs » (p. 7).

9Il est également efficace par son « parti pris », celui de « faire entendre la voix de Simone de Beauvoir, en la citant fréquemment pour la faire résonner dans un texte d’accompagnement analytique qui tout à la fois la mette en situation, l’explique et la fasse connaître » (p. 7). On trouve tout au long de l’ouvrage de P.‑L. Fort de longues citations de l’œuvre de Beauvoir, notamment les passages réflexifs de son autobiographie.

10Enfin, cet ouvrage est nourri par une ambitieuse synthèse de la « critique beauvoirienne récente » (p. 7). Il s’appuie, en effet, sur les multiples articles publiés, en 2008, au moment du centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir, et sur de nombreux ouvrages qui intègrent à leurs recherches les écrits intimes de Beauvoir (on pense notamment aux thèses de Delphine Nicolas‑Pierre3 et d’Annabelle Martin Golay4). On attendait un ouvrage qui vulgarise — dans le meilleur sens du terme — de telles recherches.

11On ne peut donc reprocher à cet ouvrage, sauf à être de mauvaise foi, un faible apport interprétatif véritablement original, d’autant plus qu’il propose quelques synthèses percutantes, comme l’idée que Beauvoir s’est attachée, dans La Cérémonie des adieux comme dans l’ensemble de son œuvre, à « lever les tabous à la fois sur la vieillesse et sur la mort » (p. 110), et que « la vieillesse n’a jamais cessé d’être au cœur des écrits fictionnels [et intimes] de Simone de Beauvoir » (p. 144). On y trouve, de même, l’idée que l’œuvre de Beauvoir est dirigée par un « immense appétit de connaissance » (p. 136), qui se réalise tant dans sa très abondante production scripturale que dans ses multiples voyages.

12Une telle force critique n’était pas donc pas l’objectif que se donnait P.‑L. Fort dans cet ouvrage, et ses travaux antérieurs donnent la mesure de sa finesse. On pense notamment à des articles frappants autour de ce thème de la mort, « “Et ç’a été fini” : l’agonie de la mère de Simone de Beauvoir dans Une mort très douce » (2005) ou encore « Le deuil à l’œuvre : La Cérémonie des adieux » (2008).

13On regrettera cependant que deux points n’aient pas été plus développés : la dimension « révolutionnaire » de la vie et de l’œuvre de Beauvoir, ainsi que la prise en compte de l’apport essentiel constitué par ses écrits intimes dans le renouvellement de la critique actuelle. Nous nous pencherons ici sur ces deux aspects.

« Une révolution anthropologique » (Julia Kristeva, Beauvoir présente)

14Dans la conclusion de son ouvrage, P.‑L. Fort écrit que « si Beauvoir a parfois pu paraître scandaleuse, c’est l’adjectif “révolutionnaire” qui la caractérise le mieux » (p. 169). Elle est « révolutionnaire » car

elle ne cesse de décentrer les certitudes et envisage la vie avec un regard neuf, affranchi du poids des constructions préexistantes, un regard en mouvement, curieux et réflexif. Révolutionnaire, aussi, pour ce goût de la liberté […]. Révolutionnaire, enfin, pour ce désir d’ouverture sans concession et cette propension toujours renouvelée au partage qu’elle place au cœur de la pensée, de l’écriture et de la vie (ibid).

15P.‑L. Fort souligne souvent la dimension novatrice des ouvrages de Beauvoir, dont elle‑même avait pleinement conscience. Il écrit, de cette façon, au sujet du Deuxième sexe, que « le Castor insiste sur l’innovation qu’elle apporte » (p. 157). On peut cependant déplorer ici l’absence de quelques références essentiellesdans le paysage de la recherche contemporaine, notamment l’ouvrage de J. Kristeva, Beauvoir présente, publié en 2015, dont le premier article, intitulé « Une révolution anthropologique », souligne combien Beauvoir

a pu clarifier, radicaliser, assumer cette révolution anthropologique qu’elle a fini par incarner. En se révoltant contre […] son milieu et son éducation, en analysant la condition faite aux femmes tout au long de l’histoire, cette intellectuelle française a su accélérer mieux que personne l’émancipation du « deuxième sexe », après des millénaires de domination patriarcale et masculine5.

16La reprise d’une telle formule « hyperbolique », telle que J. Kristeva le reconnaît volontiers, aurait permis à l’ouvrage de P.‑L. Fort de saisir plus fortement la puissance de la persona beauvoirienne.

17Tout ceci est d’autant plus dommage que l’auteur réhabilite habilement, dans cette perspective, l’écriture romanesque de Beauvoir, longtemps décriée par ses commentateurs, comme il le note à l’ouverture du quatrième chapitre. Pensons à cette affirmation : « en approchant ses œuvres d’un point de vue différent, beaucoup de lecteurs vont certainement croire que Beauvoir prêtait trop peu d’attention aux aspects techniques, stylistiques et artistiques de l’écriture romanesque. […] En général, il y a […] relativement peu d’innovation véritable dans la structure même de ses romans6 ». Si de telles remarques sont moins présentes dans la critique la plus récente, l’a priori d’une absence de style reste prégnant dans la perception des écrits de Beauvoir.

« Le journal intime et le récit » (Blanchot, Le Livre à venir)

18On peut également regretter que cet ouvrage ne s’appuie pas assez largement sur les écrits intimes de Beauvoir, lesquels font autrement entendre la « voix » de cette figure majeure du xxe siècle.

19Les journaux que Beauvoir a tenus tout au long de sa vie, ainsi que sa très abondante correspondance, semblent des écrits incontournables pour qui s’intéresse aujourd’hui au Castor. Chez Beauvoir, l’« obsession de l’analyse psychologique7 » incarnée dans l’écriture diaristique n’a rien d’anecdotique : elle y est restée fidèle, en dépit de quelques interruptions, tout au long de sa vie.

20Bien que ces écrits, et notamment les Cahiers de jeunesse, constituent certainement l’apport primordial des dernières années de la critique beauvoirienne, P.‑L. Fort n’y consacre que quatre pages de son ouvrage (p. 112‑116). C’est regrettable, car l’immense travail éditorial entrepris par Sylvie Le Bon de Beauvoir, la fille adoptive de Beauvoir, a permis un renouvellement de l’appréhension de l’ensemble de son œuvre, tant littéraire que philosophique.

21Plusieurs chercheurs ont pu examiner, dans cette perspective, la façon dont les Cahiers de jeunesse sont réécrits dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (Annabelle Martin‑Golay8). De plus, ces écrits de jeunesse ont le mérite singulier de faire porter un autre jour sur l’ « institution d’[elle‑même] » (p. 101), à laquelle se livre Beauvoir9.

22Il aurait été judicieux dans cette perspective d’examiner plus précisément, au cours du troisième chapitre, comment l’écriture intime permet chez Beauvoir l’avènement de sa vocation d’écriture. Les Cahiers de jeunesse permettent, en effet, de voir comment la « perspective démiurgique » (p. 59) est présente dès le plus jeune âge chez Beauvoir.

23Enfin, ces Cahiers de jeunesse sont de première importance quand on essaie de cerner l’originalité des vues philosophiques de Beauvoir, originalité que Pierre‑Louis Fort souligne : « La critique a pu souligner la force et la vitalité de la philosophie beauvoirienne, laquelle s’est affirmée de façon profonde dans son œuvre » (p. 137). Or, il eût été intéressant de noter que la philosophie existentialiste, plus tard très fortement associée à Sartre, était déjà en germe dans les Cahiers de jeunesse, et ce avant la rencontre des deux jeunes gens10.


***

24Non seulement cet ouvrage répond‑il réellement à l’objectif qu’il se donne mais bien plus, faisant entendre la « voix » de Beauvoir, il donne envie à tou.te.s de se (re)plonger à l’envi dans une œuvre aux multiples facettes, et de (re)nouer avec cette existence fascinante, mêlée à tous les enjeux décisifs du xxe siècle.