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M. Lucey, Les Ratés de la famille - Balzac et les formes sociales de la sexualité.

Parution livre avec compte rendu publié sur Acta

Information publiée le samedi 13 septembre 2008 par Marielle Macé



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Compte rendu publié dans Acta fabula : "Ratés pour ratés" par Éric Bordas.

Michael Lucey

Les Ratés de la famille - Balzac et les formes sociales de la sexualité

Paris : Fayard, 2008.

EAN 9782213637730

Présentation de l'éditeur:

Lucien de Rubempré, Vautrin, Rastignac, la Fille aux yeux d'or, le Cousin Pons, la Cousine Bette.
Tous ces personnages illustrent à quel point Balzac, sociologue avant la sociologie, s'est intéressé à la sexualité. Ses romans et ses nouvelles constituent d'extraordinaires analyses des formes sociales de la sexualité et des rapports qu'elles entretiennent avec l'histoire, la loi, l'économie, la politique. Dans ce livre magistral, Michael Lucey s'appuie sur une étude rigoureuse et fascinante des textes les plus célèbres ou les moins connus pour mettre en évidence la lutte acharnée qui s'y déroule : celle qui oppose les formes légales de la famille bourgeoise en voie de triompher aux formes alternatives ou déviantes de relation qui existent sans être reconnues par les grandes structures institutionnelles - et notamment l'Etat Croisant la critique littéraire avec la sociologie, l'anthropologie, l'histoire et le droit, il renouvelle de fond en comble l'interprétation de l'oeuvre balzacienne, tout en soulignant à quel point les lectures psychanalytiques de celle-ci sont normatives et conservatrices.
Page après page, Michael Lucey insiste au contraire sur les multiples pratiques culturelles de résistance que les parias ont inventées face à l'ordre social pour pouvoir vivre leurs vies.

Table:

  • Balzac et les familles alternatives
  • Mélancolie juridique : Eugénie Grandet et le code napoléonien
  • Ceux qui ne se marient pas
  • Balzac et les relations de même sexe dans les années 1830
  • De drôles de cousins et leurs amis
  • L'économie souterraine du capital social déviant : Lucien de Rubempré et Vautrin
  • La postérité de Vautrin

Michael Lucey est professeur aux départements de Français (dont il est aussi le directeur) et de Littérature comparée de l'université de Berkeley Il est l'auteur de Gide's Bent.
Sexuality, Politics, Writing (Oxford University Press, 1995) et de Never Say I. Sexuality and the First Person in Colette, Gide, and Proust (Duke University Press, 2007).

*  *  *

Cet ouvrage a fait l'objet d'un compte rendu sur le site nonfiction.fr:

"Discours de l'infamille", par S. Daireaux.

Et sur le site laviedesidees.fr, d'un article de Judith Lyon-Caen: "Balzac queer".

*  *  *

Dans Le Monde des livres daté du 19/9/8, on pouvait lire un article de J.-L. Jeannelle consacré à cet ouvrage:

"Le soupçon ne date pas d'aujourd'hui : quelle est la véritable nature des liens entre le cousin Pons et son ami Schmucke, avec lequel il converse, écrit Balzac, "à la manière des amants" ? Et la cousine Bette n'entretient-elle pas avec Valérie Marneffe l'une de "ces amitiés si vives et si peu probables entre femmes, que les Parisiens, toujours trop spirituels, les calomnient aussitôt" ? Que penser enfin des rapports de Lucien de Rubempré et de son redoutable protecteur, Vautrin ? Rien de bien nouveau, diront les sceptiques.

Ils auront tort, pourtant, comme le prouve la traduction des Ratés de la famille de Michael Lucey, professeur de littérature française à Berkeley (Etats-Unis) : l'auteur y évite de river les personnages balzaciens à leurs penchants sexuels et préfère s'intéresser à ce que tous ont en commun, à savoir d'échapper à la norme familiale en vigueur. On pense souvent que les théoriciens du "queer", qui remettent en question les identités de genre et le partage masculin/féminin, traquent compulsivement des indices d'homosexualité dans les textes les plus improbables ; l'étude de Michael Lucey montre au contraire que cette notion de "queer", devenue l'étendard conceptuel de tout un courant de pensée, vise à "desserrer le lien qui unit le sentiment, l'affect et la sexualité à la structure familiale" au sens large.

L'oeuvre de Balzac offre ici un champ d'étude idéal : car tout en clamant son attachement aux valeurs conservatrices, l'écrivain ne cesse de mettre en scène ce que Lucey nomme des "familles alternatives" - enfants naturels, célibataires, vieilles filles, "tantes" et autres "ratés"... De nombreuses catégories permettaient alors de désigner ces "déviants". Au point que les personnages des romans y perdent eux-mêmes leur latin, telle Valérie Marneffe, à la fois "soeur", "amie", "amour" et "fille" de la cousine Bette, mais incapable de comprendre à son tour quel sentiment cette dernière éprouve à l'égard du jeune et séduisant Wenceslas, qu'elle aime comme un enfant, mais dont elle est jalouse comme d'un amant.

L'incertitude sur les identités sexuelles est particulièrement vive dans cette société bouleversée par la Révolution, puis par la rénovation du droit français sous Napoléon. Aussi y a-t-il peu de sens à vouloir projeter nos catégories étroitement binaires ("homo"/"hétéro") sur des pratiques sociales et sexuelles qui ignoraient encore un tel partage. L'essentiel en ce domaine, ce n'est pas le sexe lui-même, mais la manière dont le droit règle les rapports affectifs et charnels des individus - utile rappel venant balayer les réflexions pseudo-anthropologiques ou psychanalysantes qui obstruent trop souvent en France les débats sur les identités sexuelles. La "nature" a souvent bon dos : au XIXe siècle comme aujourd'hui, les propos qu'on tient en son nom ne sont qu'une manière de justifier un code législatif destiné à protéger la propriété et à répartir l'héritage. L'oppression sexuelle en est une conséquence directe.

Chez Balzac, tous les personnages subissent les contraintes juridiques et économiques de la famille bourgeoise, qui triomphe alors du modèle aristocratique et s'efforce de résorber tout ce qui résiste à une "honnête" transmission de la richesse. Le crime du cousin Pons n'est pas d'aimer son ami Schmucke d'une manière que la morale réprouve (si tant est que ce soit le cas...), mais bien de vouloir lui léguer sa fortune. C'est parce qu'il n'a ni parents, ni femme, ni enfants et prétend néanmoins disposer comme il l'entend de ses biens que le personnage est piégé. Deux solutions légales s'offrent à lui : léguer sa précieuse collection à l'Etat ou voir sa famille éloignée hériter de tout. Sa tentative pour faire de Schmucke son héritier est vouée à l'échec : ce dernier y renoncera par crainte que l'on jette la suspicion sur sa relation à Pons. "Que serait la sexualité, si elle n'était pas liée à l'héritage ?", demande Michael Lucey : supposées ou réelles, les tendances de Pons sont en quelque sorte un effet du code civil et des intérêts que celui-ci protège.

Les personnages les plus flamboyants, tels Vautrin ou la "fille aux yeux d'or", ne sont donc qu'une pièce dans un système plus large. Le destin d'Eugénie Grandet, pourtant peu encline au scandale, s'avère aussi passionnant : malgré elle, elle est le symbole de la rigueur avec laquelle s'exercent les lois de l'amour au sein de la famille, échangeur implacable entre les pratiques sexuelles et le jeu des alliances.

Cette réinscription de la sexualité au sein d'une société donnée permet à Michael Lucey de renouveler la lecture du philosophe Michel Foucault, référence essentielle, avec le sociologue Pierre Bourdieu, de cette passionnante réflexion sur le caractère relatif de nos identités sexuées. L'occasion peut-être, avance l'auteur, de "susciter chez certains d'entre nous la reconnaissance de notre propre contingence" en la matière."




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