Fabula, la recherche en littérature (appels)

L'ambiguïté dans le discours et dans les arts

Appel à contribution

Information publiée le lundi 11 avril 2011 par Marion Moreau (source : Robert Gauthier)

Date limite : 11 juillet 2011

Colloque d'Albi 2011 : L'ambiguïté dans le discours et dans les arts

du 11 au 14 juillet 2011

à Albi (Centre Saint-Amarand 16 rue de la République)

ό άναξ ού το μαντείόν εστι το εν Δελφοισ ουτε λέγει ουτε κρύπτει αλλασημαίνει.[1]

"N'existe que pour être levée", pourrait définir l'ambiguïté à la manière du "dictionnaire des idées reçues" deFLAUBERT, à moins qu'il n'eût préféré "Intolérablepour le charbonnier". Quant à l'étymologie, si elle n'explique pastout, ( elle est peu considérée par certains ), elle donne cependant deséclaircissements sur l'axe diachronique : les mots latins ambiguitas (atis, f) : ambiguïté, équivoque, ambiguum (i, n ): le doute,l'incertitude, etc., et la racine indo-européenne ambh- : de chaque côté qui donna en grec ̉ αμφίς: des deux côtés, autour de, à part, loin de, et αμφί: autour, tout autour, etc. nousdonnent un champ sémantique qui va de l'équivoque, de l'incertain, du doute, àl'hésitation, à la polysémie, au plurivoque, à ce qui peut avoir un doublesens, à ce qui est mal déterminé, à l'amphibologie, aux ambages, ou à ce quisemble signifier des qualités contraires. La phrase d'HERACLITE citée enexergue est un bel exemple d'ambiguïté car elle oblige à se poser la question,comme le souligne Marcel CONCHE[2]," de savoir dans quelle intention lephilosophe écrit ce texte. Faut-ilcomprendre qu'il entend comparer son propre discours à la parole ambiguë dudieu ? Les dieux, détenteurs de la vérité, ne semblent pas vouloir larévéler, et se contentent d'en donner des signes…La vérité serait-elledangereuse pour leur statut de dieu malgré la mort qui nous sépare d'eux ? Laphilosophie naquit-elle de l'ambiguïté comme l'ennui de l'uniformité…? CICERON,qui, au dire de Joël SCHMIDT, auraitconsulté l'oracle de Delphes dans sa jeunesse[3],était par exemple persuadé que la connaissance de l'avenir était inutile, etrefusait que l'on pût prévoir et prédire ce qui n'était que le résultat d'unhasard aveugle (Traité "De la divination."). Rationaliste et imprégnéde la pensée aristotélicienne, c'est à la raison qu'il attribue le pouvoir qued'autres accordent aux dieux, mais, qu'il soit allé ou non à Delphes, il penseque le fabuleux destin de Rome prouve qu'elle est bénie des dieux…position pourle moins ambiguë…Pierre GRIMAL pour sa part relate l'initiation de Cicéron auxmystères d'Eleusis, cette initiation à l'époque s'imposant à tout Romain dehaute ou moyenne naissance. Ainsi, le mysticisme et la rationalité peuvents'affronter chez le même sujet, et donner à ses discours successifs uneimpression d'ambiguïté dont lui-même n'est pas nécessairement conscient. Maisle mot "ambiguïté" n'est-il pas polysémique?

Vouloir définir un mot posepresque immédiatement des problèmes. Dans le chapitre II de "L'origine desespèces", DARWIN explique le mal qu'on a à définir les mots"espèce", "variété", "monstruosité":

" Je ne discuterai pas ici les différentes définitions que l'on a donnéesdu terme espèce. Aucune de ces définitions n'a complètement satisfait tous lesnaturalistes, et cependant chacun d'eux sait vaguement ce qu'il veut dire quandil parle d'une espèce".[4]

Mais comme le dit fortjustement Alain REY, qui, après avoir analysé la polysémie du mot "définition", constate " à quel point la procédure de définition peutvarier et le mot définition être ambigu,tout comme ses équivalents end'autres langues." [5]Pour cet éminent lexicographe les ambiguïtés dont souffre la notion générale de"définition" sont dues à lasocialisation du savoir et à une perception insuffisante de l'originalité desdémarches, même s'il reconnaît que la linguistique et la sémantique ont permisde clarifier la question en ce qui concerne les définitions des dictionnaires.Le problème ne se posa pas pour Pangloss qui "enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvaitadmirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, […][6]".L'ironie ( eirôneia en grec : action d'interroger en feignantl'ignorance") est sans doute un des plus beaux fleurons de l'ambiguïté…,ainsi que toutes les figures de rhétorique qui la servent comme l'oxymore,l'hyperbole, la litote, l'antiphrase évidemment, la syllepse ( sur laquelle aparticulièrement travaillé Michel BALLABRIGA, directeur du CPST-Université deToulouse-Le Mirail ), les jeux de mots, etc., mais nous pouvons nous demandersi l'humour n'est pas plus ambigu encore que l'ironie. Il ne fait pas de doutepar exemple que l'ironie voltairienne citée plus haut assassine la"Théodicée" de Leibniz qui tente vainement de ne pas rendre Dieu responsablede l'existence du mal. Il n'y pas là d'ambiguïté, ou plutôt l'ambiguïté sedétruit au fur et à mesure de l'analyse du texte et du contexte. En revanchel'humour n'a-t-il pas pour caractéristique de nous laisser sur une ambiguïténon levée ?

Ceux que le XIXesurnomma "Les Grands Rhétoriqueurs" furent les spécialistes del'ambiguïté dans le discours poétique au XVe siècle, dans la mesureoù leur poésie se voulait " engagée", dirions-nous aujourd'hui, alorsque leur statut de courtisan les obligeait en même temps à user d'une languetrès sophistiquée, à utiliser toutes les ressources de la rhétorique ainsi quele précise L'histoire de la rhétoriquedans l'Europe moderne[7], collectif dirigé par Marc FUMAROLI. L'ambiguïté tenait alors aufait que la plupart des louanges et compliments qu'ils adressaient à leursprotecteurs masquaient une certaine subversion.

Au XVIIe sièclela poésie et le discours ambigus seront "condamnés" par Port-Royalcar la beauté ne pouvait avoir que la vérité pour origine, laquelle ne pouvant s'atteindreque par le chemin de la raison. Pierre NICOLE souhaitait que l'on rejetâttoutes les figures de rhétorique qui favorisaient le faux et l'ambigu. Dans lechapitre XXII du livre II des Nouveauxessais sur l'entendement humain, LEIBNIZ traite Des idées claires et obscures, distinctes et confuses : Philaletheaffirme que "les idées complexessont claires quand les simples qui les composent sont claires, et que le nombreet l'ordre de ces idées simples sont fixés." Théophile lui rétorque"j'ai coutume de suivre ici lelangage de M. Descartes, chez qui une idée pourra être claire et confuse enmême temps; et telles sont les idées sensibles, affectées aux organes, commecelle de la couleur ou de la chaleur"[8]Pour LEIBNIZ, la vérité relève à la fois de la clarté et de l'esthétique, le"beau" ne pouvant être dissocié du "vrai". De faitl'ambiguïté est partout et c'est la clarté qui, souvent considérée commenaturelle, serait en réalité une construction de l'esprit, voire une utopie danscertains cas. Finalement on peut se demander si l'ambiguïté ne correspondrait pas à une réalité première del'expérience humaine… Ce serait évidemment prendre parti contre la logiquetranscendantale de KANT qui affirme que l'entendement et la volonté sont desattributs de Dieu… Francis JACQUES, qui fréquenta le colloque d'Albi, pensaitque tout ne pouvait être dit explicitement :" Il y a un optimum dans le partage des présuppositions. Trop peu laconversation n'est pas viable, tropelle n'est pas féconde."[9]Il ne s'agit pas là du choix d'un juste milieu, mais simplement du constatqu'en somme le non-dit et les présuppositions, facteurs d'ambiguïtés, sontcependant les lubrifiants nécessaires au fonctionnement de la machineinteractionnelle.

DU MARSAIS, dans le livre VIdu troisième chapitre de Des tropes oudifférents sens, considère lephénomène que nous désignons par homophonie,puis aborde le problème des constructions ambiguës, et va jusqu'à parler deconstructions louches :

"Louche est une sorte d'équivoque, souvent facile à démêler. Louche estici un terme métaphorique ; car, comme les personnes louches paraissentregarder d'un côté pendant qu'elles regardent d'un autre, de même, dans lesconstructions louches, les mots semblent avoir un certain rapport, pendantqu'ils en ont un autre ; mais quand on ne voit pas aisément quel rapport ondoit leur donner, on dit alors, qu'une proposition est équivoque, plutôt que dedire simplement qu'elle est louche."[10]

Ainsi DU MARSAIS porte unjugement moral sur l'équivoque, et citant un peu plus loin dans le chapitre cevers de CORNEILLE :

L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir.

il justifie la position de l'Académie qui " a remarqué que Corneille devait dire

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

[…]autrement il semblerait que Corneille, contre son intention, eûtvoulu mépriser également l'amour et l'honneur."[11]

FREUD permettra d'aborder leproblème sous un autre angle…

Après MARX, FREUD etNIETZSCHE (ce dernier brise le dualisme de DESCARTES), après ces philosophes dusoupçon, s'offusquer de l'ambiguïté paraît ridicule, et dans tous les domaines,artistiques, littéraires, scientifiques, l'ambiguïté finit par avoir pignon surrue. Certes, le "freudo-marxisme" des années soixante fut considérépar bon nombre de penseurs comme une récupération de la contestation culturellepar la pensée bourgeoise. Mais dans le sillage de FREUD, LACAN, en affirmantque l'inconscient est structuré comme un langage… phrase qui va courir danstous les colloques….et surtout en redéfinissant le signifiant, en lestructurant en termes topologiques, a remis en cause le caractère arbitraire durapport du signifiant et du signifié, au grand dam de la linguistiquestructuraliste:

"Les effets du signifié ont l'air de n'avoir rien à faire avec ce quiles cause. Cela veut dire que les références, les choses que le signifiant sertà approcher, restent justement approximatives - macroscopiques par exemple. Cequi est important, ce n'est pas que ce soit imaginaire - après tout, si lesignifiant permettait de pointer l'image qu'il nous faut pour être heureux, ceserait très bien, mais ce n'est pas le cas. Ce qui caractérise, au niveau de ladistinction, le rapport signifié/signifiant, le rapport du signifié à ce quiest là comme tiers indispensable, à savoir le référent, c'est proprement que lesignifié le rate. Le collimateur ne fonctionne pas".

Le comble du comble, c'est qu'on arrive quand même à s'en servir enpassant par d'autres trucs."[12]

Il est vrai que SAUSSUREavait usé, dans le CLG, de l'adjectifinconscient, et plus rarement des lasubstantive inconscience et subconscient comme le fait remarquerMichel ARRIVÉ dans "Le linguiste etl'inconscient"[13],dont le chapitre V, " Lacangrammairien" (pp.88-123) mérite le détour de lecture....

La psychanalysen'allait-elle pas confirmer l'ambiguïté de tout discours, le non-dit(inter-dit) s'affirmant sous le dit, le sujet de l'énonciation se dédoublant,la polysémie des mots, déjà facteur d'ambiguïté, se redoublant en quelque sorteau niveau d'une structure sous-jacente…? La sociolinguistique, avec Louis-JeanCALVET, va reprendre et développer cette conception lacanienne qui considère lelieu du signifiant comme une surface[14].Au risque d'être trop long, nous citons ce propos de L.-J. CALVET que noustenons pour important :

"[…] une surface (la feuille de Saussure, le lieude Lacan) peut-être plane certes, comme celles que modélise la géométrieeuclidienne, mais elle peut aussi être courbe, en spirale, en hélice, et sepose alors, dans ces différents cas de figure, le problème des rapports entrele signifiant et le signifié.[…]Je pense, pour ma part, à une autre topologie,qui n'est bien sûr qu'une autre métaphore : si sa feuille ( le signe, si l'onpréfère) était considérée comme une spirale, nous aurions une face extérieure,offerte à la perception, et une face intérieure, sans cesse confrontée àelle-même, dans un rapport spéculaire, en miroir. On aura compris que, danscette transformation de la métaphore saussurienne, la face extérieure, celleque l'on perçoit, est bien sûr le signifiant et la face intérieur le signifié.Le lieu du signifié serait alors comme une galerie de glaces ou une chambred'écho qui ferait qu'on s'y voit parfois à l'envers, parfois déformé, de façonprécise ou floue. Si le signifié était la face tournée sur elle-même d'une spirale, alors il se reflèterait sans cesseen lui même, jusqu'à pouvoir dire une chose et son contraire."[15]

Voilà qui pose avec beaucoup d'originalité et depédagogie le problème de l'ambiguïté !

GREIMAS, qui se méfiait desambiguïtés, mais qui construisit sa théorie sur le couple oppositionnelgénérant le carré sémiotique (inspiré du carré logique d'Aristote), avaitmontré dans un exemple célèbre de "Sémantiquestructurale" que "le 'bonmot' considéré comme genre littéraire, élève au niveau de la conscience lesvariations des isotopies du discours, variations qu'on fait semblant decamoufler, en même temps, par laprésence d'un terme connecteur."[16]LACAN aurait sans doute beaucoup dit sur ce terme connecteur qu'il n'auraitconsidéré qu'en fonctionnement synchronique. Malgré l'écriture censéenon-ambiguë des programmes narratifs,

PN = F(S2) => [ ( S1 U O1) à (S1 ∩ O1)]

GREIMAS montre dans ce mêmeouvrage comment, au niveau de surface, le plaisir spirituel résulte de la découvertede deux isotopies différentes à l'intérieur d'un récit supposé homogène[17].

Pour SAINT AUGUSTIN,l'ambiguïté est sous chaque mot, et il est permis de penser qu'elle dynamise lefonctionnement de l'intelligence plus qu'elle ne le freine, et ce dans tous lesdomaines. Inutile d'insister en revanche sur les problèmes que pose l'ambiguïtéaux traducteurs. Ils doivent en effet s'assurer, comme tous les autreslecteurs, une fois les ambiguïtés liées directement aux problèmes de traductionlevées, que telle ambiguïté détectée est voulue par l'auteur, et qu'elledevient alors un élément esthétique du discours qu'il leur faudra tenter derendre dans la langue cible. Ils doivent en conséquence faire preuve d'unevéritable "compétence narrative" de lecteur pour discerner lesambiguïtés volontaires de l'auteur des ambiguïtés involontaires, cesdernières faisant les délices despsychanalystes…En tant que sujet de cette "deuxième énonciation" dontle texte traduit est le résultat, les traducteurs devront veiller en outre à nepas créer la moindre ambiguïté dans les textes privilégiant l'aspect dénotatifcomme, par exemple, les textes scientifiques ou les textes législatifs.

Il est enfin des types dediscours qui se caractérisent presque par l'ambiguïté, et c'est le cas, entreautres, des discours publicitaires, des textes des horoscopes, voire parfois des discours politiques…, particulièrementquand leurs auteurs utilisent cette matière végétale dont d'autres font desflûtes ou des pipeaux… ! Citons, au sujet de la publicité, un exempledonné par Jean -Michel ADAM et Marc BONHOMME qui analysent la bivalencedénotative attachée à "VOUS" dans une annonce publicitaire del'entreprise d'optique LISSAC :

« " Lissac VOUS conseille,mais c'est à VOUS de voir." Après un premier VOUS-lecteur, la syllepseconcentrée dans la formulation " à vous de voir" permet de passerspontanément du circuit interlocutif au circuit économique de la publicité. Si"voir" signifie [étudier les données de la question], le textesélectionne encore le VOUS-lecteur. Par contre, si "voir" prend lesens concret de [exercer sa vision], on bascule dans le domaine de l'emploi delunettes Lissac et on est en présence d'un VOUS-utilisateur. »[18]

Marc BONHOMME a bien montréà quel point "à travers l'opacité reconnuede leur signifiant, les figures du discours sont des zones de langageincontrôlées du sens, les aléas de la communication et l'ambivalence desstratégies interprétatives. Ces phénomènes que l'on peut classer sousl'appellation globale 'd'ambiguïté', caractérisent en fait les figures àplusieurs niveaux" [19]

Catherine KERBRAT-ORECCHIONIa analysé les ambiguïtés qui naissent des "contenus implicites ( ces choses dites à mots couverts, ces arrièrespensées sous-entendues entre les lignes), [mots pesant] lourd dans les énoncés et [jouant] un rôle crucial dans lefonctionnement de la machine interactionnelle […]"[20]et montré l'extrême complexité d'un mécanisme dans lequel interviennent "des compétences hétérogènes, dont lesdomaines respectifs et les modalités d'intervention sont fort délicats àpréciser"[21].

L'ambiguïté au théâtre ?Elle ne réside pas seulement dans le nom de l'une des plus célèbres scènesparisiennes. Nous avons envie de répondre qu'elle est partout et que toutepièce, (et pas seulement le Tartuffeou Le Misanthrope de MOLIÈRE, Les Fausses Confidences de MARIVAUX, ou La Cantatrice chauve de IONESCO, pourn'en citer que quelques-unes), est construite sur l'ambiguïté. Le tropecommunicationnel est une des figures privilégiées du théâtre, le spectateurétant partie prenante et le problème du décodage se posant alors au niveau dela communication. Le jeu même de tout acteur est ambigu car il doit à la foisse pénétrer du rôle du personnage qu'il joue, et en même temps garder ladistance sans laquelle il ne pourra pas parler pour l'autre, ce qu'il doitfaire, alors qu'il ne doit pas imiter l'autre… D'où le conseil que donnaitSTANISLAVSKI, cité par VITEZ, à ses comédiens :"Ne cherchez pas en vous. En vous il n'y a rien. Cherchez dans l'autrequi est en face de vous."[22]

Les arts, dont nous avonspeu parlé dans cet appel déjà trop long…, feront également l'objet de nosrecherches et travaux du point de vue de l'ambiguïté. La première ambiguïté quise pose à l'homme à ce sujet ne porte-t-elle pas sur la nature de la beauté,qui, pour aller dans le sens de NIETZSCHE, serait l'expression du tempéramentde l'artiste et non le reflet d'un monde idéalisé. L'ambiguïté majuscule,dirons-nous alors, réside dans la sémantique du mot "art", lapost-modernité (terme très ambigu pour nous…) suggérant que tout objettechnique est une oeuvre d'art, l' "urinoir" (ou "lafontaine"…) et la "roue de bicyclette" de DUCHAMP, l'étant aumême titre que la "Nature morte au panier" de CEZANNE ou le Doryphorede POLYCLETE…Qu'en est-il alors de la beauté ? Qu'en est-il des critères dubeau ? Nous n'avons pas de mal à imaginer ici les propos tonitruants destenants de "la fin de l'art" et de ceux qui la contestent. Entre, parexemple, "l'esthétique transcendantale " de KANT (in Critique de la raison pure) et l'approche freudienne de l'analyse de laconnaissance propre aux images (L'interprétationde rêves) les ambiguïtés persistent ou se lèvent…., sans expliquer non plusnettement pourquoi telle interprétation musicale peut aller jusqu'à déclencherdes larmes sans autre cause apparente que l' interprétation de l'oeuvre, quenous nagions dans les harmonies wagnériennes, volions dans l'universéblouissant de lumière des "Variations Goldberg"…ou plongions dans lemonde bleu - nuit du "Lover man" de Charlie Parker…L'hyperdodécaèdredu mathématicien-sculpteur Georges Art, composé de 120 dodecaèdres identiques,oeuvre conçue par ordinateur, relève -t-il de la science ou de l'art, ou desdeux ?[23]

Quant à la poésie numérique, en multipliant lespistes narratives, en jouant sur des infinités de possibles, ne sedéveloppe-t-elle pas dans un univers essentiellement ambigu ? Genetteconsidérait l'oeuvre d'art comme "unobjet esthétique intentionnel"[24], mais il va de soi que le terme "esthétique" pose des problèmes etest ambigu à tous les niveaux, de Platon à Alain, via Aristote, Hegel, Valéry,pour n'en citer qu'un nombre infime, et que l'épithète "intentionnel"ne permet pas de lever bon nombre de ces ambiguïtés…Le constat que faisaitUlmann en 1952 se vérifie toujours :" Beaucoup de mots n'ont pas de sensprécis. Fixés par des contextes, ils se laissent manier et interpréter aisément; mais ils nous glissent des doigts dès qu'on veut les serrer de plus près. Ontrouve alors que leurs contours sont fluides et que leur constitution même n'arien de stable ni d'uniforme."[25]

En traitant de "L'ambiguïté dans le discours et dans lesarts", notre 32e colloque ouvre un champ de recherche et deréflexion très large dans lequel il nous faudra faire l'effort de tenterd'appréhender le fonctionnement de ce concept, qu'il s'agisse de"l'ambiguïté" par vocables polysémiques, par syntagmes polysémiquesou par lexèmes insuffisamment déterminés (Gradus - les procédés littéraires)[26].Catherine FUCHS caractérise l'ambiguïté linguistique comme une alternativeentre plusieurs significations mutuellement exclusives associées à une mêmeforme au sein du système de la langue[27].Ces remarques s'appliquent également à toute forme d'art en fonction ducontexte socioculturel. L'art moderne enfin, en nous arrachant virtuellement del'espace euclidien, ne réussit-il pas à briser, effacer, gommer, la frontièreentre l'ordre et le chaos ? D'où de nouveaux types d'ambiguïtés…, ceux dela post-modernité…, à moins que ce ne soit simplement l'ambiguïté de chacun denos mots ( sans tenir compte de l'homophone de "mot"…) dont chacunporterait la trace du sens opposé des mots primitifs auxquels s'intéressa FREUDdans les Essais de psychanalyseappliquée. Les énantiosèmes, les addâd comme on les appelle en arabe, nesont-ils pas, se demande L.-J. CALVET, " un cas particulier des rapports entre signifiant et signifié et quelquechose d'inhérent à la nature du signe "[28]? La pragmatique, très en vogue aujourd'hui, était définie par MORRIS en 1938comme "cette partie de la sémiotiquequi traite du rapport entre les signes et les usagers des signes"[29],mais elle est loin, malgré son caractère polymorphe, protéiforme, d'avoir levéles principales ambiguïtés dont sont émaillés les discours et les oeuvres d'art…


Pierre MARILLAUD

Président du CALS



[1] "Le maître dontl'oracle est celui de Delphes ne dit ni ne cache mais il signifie." Leshellénistes complèteront d'eux-mêmes l'accentuation incomplète (problème delogiciel de notre ordinateur).

[2] HERACLITE,- fragments" (texte établi par MarcelCONCHE) PUF, 1986, p.150.

[3] Joël SCHMIDT, Cicéron, éditions Pygmalion G.Watelet,1999, p.156. Au sujet de cette affirmation de Joël Schmidt nous tenons àsignaler qu'elle est mise en doute par certains chercheurs qui affirment quel'oracle était fermé depuis longtemps à l'époque où vécut Cicéron, même s'ilest probable qu'il se soit rendu sur les lieux quand il séjourna en Grèce.

[4] C. DARWIN, L'origine des espèces, éditionFlammarion, Le Monde, 2009, p.61.

[5] Alain REY, "Polysémie du terme définition" in coll. La définition" Larousse Langue et langage, 1990, p.14.

[6] VOLTAIRE," Candide" in Romans etcontes, Gallimard nrf, 1979, Lapléiade, p.146.

[7] Histoire de la rhétorique dans l'Europe moderne, 1999, PressesUniversitaires de France sous la direction de Marc FUMAROLI, p.132.

[8] LEIBNIZ, Oeuvres philosophiques, éditionsLibrairie philosophique de LADRANGE, Paris, 1866, Tome 1 pp. 239-240.

[9] Francis JACQUES, Dialogiques, P.U.F,. 1979, p.170.

[10] Du MARSAIS, Des tropes ou des différents sens,Editions AMABLE- LEROY, imprimeur-libraire, Lyon, 1815, p. 160.

[11] Ibid. p.161.

[12] J. LACAN, Le séminaire livre XX encore, éditions duSEUIL, 1975, pp.23-24.

[13] Michel ARRIVÉ, Le linguiste et l'inconscient, PUF formes sémiotiques, 2008, pp.134-135.

[14] Louis-Jean CALVET, Le signe saussurien et la(socio)linguistique, (conférence).

[15] Ibid.

[16] A. J. GREIMAS, Sémantique structurale, PUF nouvelleédition de mars 1986, p.70-71.

[17] Ibid.

[18] J. M. ADAM et MarcBONHOMME, L'argument publicitaire,éditions Armand Colin, 2007, p.52.

[19] Marc BONHOMME, "Figures du discours et ambiguïté" in n° 15 de la revue SEMEN.

[20] Catherine KERBRAT-ORECCHIONI, L'implicite, Armand Colin, 1998, p.6.

[21] Ibid. p.161.

[22] Anne UBERFELD, Lire le théâtre III, Belin lettres SUP, 1996, pp. 146-147.

[23] J. P. DELAHAYE, "Lessculptures mathématiques de Georges Art" in Universalia, 2010, p.269.

[24] Gérard GENETTE, L'oeuvre d'art- immanence et transcendance" éditions du Seuil, Paris, 1994p.10.

[25] Stephen ULLMANN, Précis de linguistique française, éditionsde 1969 Berne Francke, 1959, p.352.

[26] Bernard DUPRIEZ, Gradus -les procédés littéraires, 10/18,1984, pp.38-39.

[27] Catherine FUCHS, Les ambiguïtés du français, édit.Ophrys, Paris, 1996.

[28] Le texte déjà cité del'article de Louis-Jean CALVET a été mis par Robert Gauthier sur le site du CALS.

[29] Citation donnée parFrançoise ARMENGAUD, 1985, in "Lapragmatique", PUF "Que sais-je," 5e édition miseà jour en 2007, p.5.


Responsable : P. Marillaud

Url de référence :
http://w3.gril.univ-tlse2.fr/CALS.htm



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