Fabula, la recherche en littérature (colloques)

Le « narrateur informé » ou le roman de l'aimé(e)

Christina KKONA (Université Paris 7-Denis Diderot)

Le narrateur informé

Les romanciers prétendent souvent dans une introduction qu’en voyageant dans un pays ils ont rencontré quelqu’un qui leur a raconté la vie d’une personne. Ils laissent alors la parole à cet ami de rencontre, et le récit qu’il leur fait, c’est précisément leur roman. Ainsi la vie de Fabrice del Dongo fut racontée à Stendhal par un chanoine de Padoue. Combien nous voudrions quand nous aimons, c’est-à-dire quand l’existence d’une autre personne nous semble mystérieuse, trouver un tel narrateur informé! Et certes il existe (…) mais nous ne le rencontrons jamais (Albertine disparue, éd. cit., p. 132 ; c’est nous qui soulignons)

Proust se réfère ici à l’avertissement de La Chartreuse de Parme et en falsifie trois points : d’abord, c’est le neveu du chanoine qui raconte l’histoire au narrateur et non le chanoine lui-même, décédé avant le voyage de ce dernier à Padoue ; ensuite, ce n’est pas l’histoire de Fabrice del Dongo mais celle de la duchesse Sanseverina qui est ici en cause. Par ailleurs, le narrateur stendhalien dit avoir informé son ami, le neveu du chanoine, de son intention de transcrire l’histoire qui lui était racontée en en « faisant » une « nouvelle ». Or le narrateur stendhalien n’est pas l’ami qui raconte l’histoire à celui qui croit nécessaire d’adresser au lecteur un avertissement, comme le veut le narrateur proustien. En revanche, il est celui qui fait de ce récit une nouvelle et qui, au nom de l’auteur, communique au lecteur cette idée : « toutes les fois qu’on avance de deux cents lieues du midi au nord, il y a lieu à un nouveau paysage comme à un nouveau roman »1. Autrement dit, le narrateur stendhalien avoue que l’histoire mystérieuse de la duchesse Sanseverina n’a fait que donner lieu au roman que nous sommes en train de commencer.

Il se peut que Proust, grand admirateur de Stendhal, cite de mémoire et se trompe. Mais, il se peut aussi qu’ici comme ailleurs, se mette en place ce qu’on pourrait appeler une stratégie de la fausse référence qui retranche et falsifie les intertextes en les soumettant ainsi aux desseins de la Recherche. Quoiqu’il en soit, le chanoine de Padoue qui, selon le narrateur proustien, raconte à Stendhal la vie de Fabrice del Dongo est un « narrateur informé », comme le fut le héros lui-même quand il racontait à Bloch la vie, par exemple, de Mme Swann. Le narrateur informé n’est pas omniscient comme le narrateur stendhalien, ou comme l’est d’une certain manière le narrateur proustien d’Un amour de Swann : il se situe plutôt à l’opposé du narrateur d’Albertine disparue, place qui lui assigne le rôle d’un narrateur-témoin ou d’un narrateur-confesseur qui raconterait une histoire d’amour non plus du point de vue de l’être désirant, de la duchesse Sanseverina, de Swann ou de Marcel, mais du point de vue de l’être désiré, de Fabrice del Dongo, d’Odette, ou d’Albertine. Et comme le chanoine est déjà mort avant le commencement de l’histoire, un tel narrateur a existé ou peut-être existe encore, « mais nous ne le rencontrons jamais ». Voilà pourquoi ni Marcel ni le lecteur n’apprennent jamais l’histoire de La Fugitive ou d’Albertine disparue. Et s’il y a quelque chose qui fait d’Albertine une gomorrhéenne, c’est que son histoire comme celle de Gomorrhe est « une histoire non-racontée »2.

Nous sommes alors ici devant le paradoxe d’un héros en quête d’un narrateur ou, pour jouer encore une fois avec le titre proustien, d’un héros à la recherche d’un narrateur. Et il nous faut un narrateur pour raconter la recherche d’un narrateur, il nous faut le narrateur d’Albertine disparue pour nous raconter comment Saint-Loup, Aimé, la doucheuse, la blanchisseuse, Andrée, paradoxalement Gilberte ou encore Marcel lui-même — tous des personnages en quête d’un narrateur — n’arrivent pas à remplir la fonction du narrateur informé auprès de Marcel. Qu’il soit lecteur de lettres et de dépêches3 ou auditeur de témoignages, l’amoureux perd cette complaisance avec laquelle Marcel écoute une histoire « curieuse » et « divertissante » comme « le récit des amours de Swann »4, car cette histoire d’amour qui place le lecteur ou l’auditeur du côté de l’être désirant crée nécessairement des “blancs”, susceptibles d’accueillir cet autre qui lui échappe. Alors que dans ce que nous désignerions comme le roman de l’aimé — et non plus le roman de l’amant — le narrateur informé, détenteur de la vérité de l’autre, du « mystère » de l’être désiré, est appelé à remplir les blancs de n’importe quel récit amoureux, y compris le sien. A ceci près qu’il n’existe que dans le fantasme du narrateur témoin.

Si le narrateur d’Albertine disparue se différencie du narrateur tel qu’il apparaît dans les autres volumes de la Recherche, c’est qu’il fait constamment l’apologie — au double sens du terme qui est d’être à la fois une défense écrite ou morale et un éloge — de son échec à être pour son lecteur un narrateur informé. C’est également qu’Albertine disparue est une exploration scrupuleuse de la corrélation de la vérité et du mensonge ainsi que l’ultime démonstration de la vérité du mensonge.

L’autre inconnaissable

Un tel narrateur ne vise pas n’importe quel lecteur/auditeur, mais exclusivement l’amoureux — et il n’y a pas d’amoureux qui ne soit pas jaloux dans la Recherche — l’amoureux, ce lecteur particulier à qui l’existence d’une autre personne, du héros ou de l’héroïne de l’histoire, semble « mystérieuse » : à la fois énigmatique et impénétrable, inconnue et « mystérieusement » inconnaissable. C’est justement la part inconnaissable de l’autre qui est ici en cause, car notre lecteur, l’amoureux jaloux aspire à connaître non seulement les actes de l’être aimé, mais aussi tout ce qui touche directement à son « essence », tout ce qui structure son altérité incontournable : pensées secrètes, sentiments cachés, désirs inavoués, plaisirs inaccessibles, toujours tournés vers un/une autre. « La jalousie est la rage de savoir l’autre de l’autre née par une angoisse pour son propre être »5.

S’il y a quelque chose qui ranime cette jalousie studieuse, c’est bien le mensonge dans la mesure où il permet à l’être aimé de préserver ses secrets, d’échapper à l’emprise du jaloux, qui pour sa part demeure hors prise. Marcel ment pour rester invisible, pour surveiller Albertine sans être démasqué, avec un souci constant de cacher son amour, de dissimuler sa jalousie et bien évidemment ses mensonges mêmes. La séquestration d’Albertine se résume dans ce regard imposteur qui vise à unifier, à défragmenter, à capter l’« essence » de l’être de fuite ; la fuite d’Albertine est la mise en échec d’une telle tentative.

Cette jalousie suspicieuse qu’on voit en œuvre dans La Prisonnière, prétendant détecter les mensonges supposés d’Albertine touche à son paroxysme après la mort soudaine de cette dernière. Continuer l’enquête autour de la vie d’Albertine après sa disparition pourrait signifier autant la dénégation de sa mort que la reconnaissance que sa vie n’était pas moins inconnaissable que sa mort6. Attirons ici l’attention sur le fait que le héros fait une enquête sur la vie d’Albertine à la manière d’un inspecteur qui doit élucider une disparition obscure. Ce désir de pénétrer l’« essence » cachée de l’aimée va à l’encontre de l’image soigneusement structurée d’une Albertine polymorphe, innombrable, protéiforme7. Contrairement au narrateur d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs qui s’avoue incapable de « conférer rétrospectivement une identité » (Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade », vol. II, 1988, p. 202) à celle qui n’en avait pas quand « elle a frappé [s]es yeux », le narrateur d’Albertine disparue se décide à lutter contre cette incapacité par le biais d’une observation essentielle :

Non, pour Albertine, c’étaient une question d’essence : en son fond qu’était-elle, à quoi pensait-elle, qu’aimait-elle, me mentait-elle […] ? (p. 98 ; c’est nous qui soulignons)

Persuadé durant leur vie commune qu’Albertine ment incessamment, le héros met en question non seulement sa certitude précédente des mensonges d’Albertine mais aussi sa propre stratégie pour détecter les mensonges de sa prisonnière. Marcel ne se demande pas qui était Albertine, à qui elle pensait et qui elle aimait, mais « qu’était-elle, à quoi pensait-elle, qu’aimait-elle ? » Alors que le pronom interrogatif qui s’enquiert de l’identité de l’être, le pronom interrogatif que/quoi est orienté vers un référent  « non animé » sans pour autant exclure une réponse se référant à un être humain ou animé. Or, l’interrogation ne porte pas ici sur l’identité d’Albertine mais sur sa qualité, à savoir son altérité inconnaissable : ce vague que/quoi représente, dans son abstraction, une sorte d’aliénation de l’aptitude relationnelle d’Albertine qui ne se rétablit que dans l’interrogation « me mentait-elle ?». « Me mentait-elle ? » : s’il y avait bien un rapport entre Albertine et lui, ce rapport est fondé, médiatisé ou même limité au mensonge. Et l’impossibilité de répondre à cette question, ne serait-ce que pour la simple raison évoquée qu’« aucune marque linguistique (grammaticale ou sémantique) ne distingue un mensonge d’une affirmation sincère »8, représente l’impossibilité du héros à vérifier ses hypothèses autour de la nature d’Albertine à savoir son saphisme présumé.

 Par ailleurs, les mensonges présumés de la supposée gomorrhéenne, comme tous les mensonges, ne sont pas des énoncés constatifs, susceptibles d’être vrais ou faux ; ils sont plutôt des actes du discours, des énoncés performatifs, ce qui veut dire que les mots avec lesquels on les prononce ou les écrit font d’une manière ou d’une autre ce qu’ils signifient. « Un mensonge est une version de ce type d’acte du discours qu’on appelle témoignage. Il va de pair, de manière implicite ou explicite, avec le serment : “Je vous jure que ce que je vous dis est vrai” »9. Le mensonge devient ainsi la rhétorique de l’altérité et pourquoi pas la lingua franca de Gomorrhe.

Cette question d’essence qui aboutit à l’enquête policière du héros avant et surtout après la mort d’Albertine concerne effectivement et exclusivement son saphisme présumé. Tout se passe comme si la « terra incognita terrible » (La Prisonnière, p. 500) de Gomorrhe était l’essence commune à toutes les Albertines différentes, l’amas de différents visages de cet être insaisissable, et, par sa force unificatrice, son identité. Mais la rhétorique de la phrase même, l’ambivalence ou la neutralité du que/quoi refuse de conférer à Albertine une identité quelconque. De ce point de vue, « les présumées inclinations gomorrhéennes d’Albertine fonctionnent dans la Recherche comme une allégorie de l’altérité inconnue et inconnaissable de l’autre10. En termes proustiens : « Cet amour entre femmes était quelque chose de trop inconnu, dont rien ne permettait d’imaginer avec certitude, avec justesse, les plaisirs, la qualité » (La Prisonnière, p. 887). C’est peut-être cette incapacité du héros à se représenter les pensées, les amours et les pratiques saphiques qui font préférer à Proust le terme biblique de Gomorrhe au terme courant de « lesbien(ne) », employé une seule fois non seulement dans Albertine disparue, mais dans toute la Recherche11 ou au terme  « inverti(e)», réservé aux « habitants de Sodome ».

C’est justement ce manque de certitude qui conditionne la tâche paradoxale que s’impose le héros : procéder à une enquête sur la vie d’Albertine afin d’accéder à son essence. Et, du coup, cette enquête est constamment mise en doute, elle-même sujette à un raisonnement « philosophant » qui en tant que tel est susceptible de poser beaucoup plus de questions qu’il ne donne des réponses.

Dans une des nombreuses dénégations qui remplissent les lettres qu’il adresse à Albertine, le héros décrit son enquête comme « du Sherlock Holmes »12. Rappelons ici que le personnage d’Arthur Conan Doyle résout les mystères par un processus en trois étapes : l’observation des indices, l’induction (qu’il qualifie faussement de déduction) et la synthèse logique. Voilà que l’enquête policière se rapproche de l’investigation philosophique. Et c’est peut-être ce rapprochement ironique qui confère à la première partie d’Albertine disparue toute sa force tragi-comique.

Faute d’un narrateur informé

Cette erreur méthodologique qui consiste à vouloir déduire l’essence d’Albertine des témoignages recueillis sur sa vie s’entremêle avec une deuxième, selon laquelle la véridicité de chaque témoin dépend de son sens moral sinon des vertus morales que le héros lui attribue. Mais celui qui, « ayant été présent puis ayant survécu, joue le rôle de témoin »13, le premier de la vie d’Albertine auprès du narrateur et du lecteur, c’est bien Marcel lui-même — ironie narrative oblige. Exception faite des mensonges, Albertine disparue commence par deux actes du héros qu’on pourrait juger répréhensibles dans la mesure où ils s’opposent aux impératifs moraux du narrateur qui n’hésite pas à mettre ici en cause sa propre disposition en tant que héros à jouer le rôle du témoin fiable à ce moment de son histoire. D’abord, avant qu’il lance l’appel à témoins, le héros se trouve accusé de « détournement de mineure »14 et sa demeure est mise sous surveillance policière. Ensuite, Marcel envoie Saint-Loup en Touraine pour acheter Mme Bontemps15, tante d’Albertine, en lui proposant une somme extravagante pour la campagne électorale de son mari16. La réaction du marquis : « Elle est malhonnête à ce point-là ? » signale moins la malhonnêteté supposée ou espérée de Mme Bontemps que les intentions compromettantes du héros.  

Pour ce qui est des autres témoins, s’ils ne sont pas sollicités dans l’enquête parce qu’ils sont déjà d’une certaine manière corrompus, leur duplicité est révélée par la suite. Or « les paroles machiavéliques et cruelles »17 que Saint-Loup adresse au valet de pied de la duchesse de Guermantes au moment de son retour de Touraine ébranlent la confiance du héros pour un ami « tellement différent de ce [qu’il connaissait] » : « Et je me demandai si quelqu’un qui était capable d’agir aussi cruellement envers un malheureux, n’avait pas joué le rôle d’un traître vis-à-vis de moi, dans sa mission auprès de Mme Bontemps » (p. 54). Aimé fut choisi parce qu’il « appartenait à cette catégorie de gens du peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu’ils servent, indifférents à toute espèce de morale » (p. 74) ; la doucheuse est, au moins selon la grand-mère du héros « une femme qui doit avoir la maladie du mensonge » (p. 102). Quant à Andrée, son aptitude au mensonge est repérée par le héros dès son premier voyage à Balbec et nous savons que «  ce que les gens ont fait, ils le recommencent indéfiniment » (A l’ombre des jeunes filles en fleurs, p. 240). Or « pourquoi croire que c’était plutôt elle [Albertine] qu’Andrée qui mentait ? » (p. 203)

Cette incertitude du héros au sujet du témoignage d’Andrée, qu’il conviendrait d’ailleurs de généraliser, évoque les connotations religieuses que cette enquête comporte également : si c’est au narrateur informé de raconter la vie mystérieuse d’une personne, c’est au lecteur de lever les voiles du mystère. Mais si le mystère est impénétrable et le narrateur mis en doute, il ne reste au lecteur/auditeur qu’un acte de foi.

Si le narrateur informé n’est qu’hypothétique ou même fantasmatique, c’est aussi qu’il partage avec le narrateur omniscient le droit à l’incontestabilité. Nous avons conclu avec lui, le narrateur omniscient, le pacte tacite de la fiction, selon lequel aucune intention de doute ne traverse notre lecture ou notre écoute, car la question de sa véridicité ne se pose pas parce qu’il a pris toutes les précautions de vraisemblance. Nous feignons un acte de croyance pour nous laisser embarquer dans le voyage imaginaire auquel son récit nous appelle. Le narrateur informé nous lance également un appel qui nécessite un acte de croyance : pour être informé, il  nous faut croire que le narrateur raconte toute la vérité autour de l’histoire mystérieuse d’une personne qui n’est plus là ni pour témoigner de sa propre vie ni pour mettre en question son témoignage à lui.

C’est cet aspect performatif de la lecture ou de l’écoute qui ne se limite pas, quand il s’agit de témoignages, au seul domaine de la fiction, que révèle l’impossibilité de Marcel de connaître avec certitude la vérité des actes d’Albertine. Le héros fait un appel à témoins pour pouvoir ensuite prononcer le verdict de culpabilité ou d’innocence de son aimée. Comme le souligne Hillis Miller, lecteur de Derrida, « la seule réponse possible à la déclaration d’un témoin n’est pas une conviction obtenue intellectuellement, mais bien un acte de croyance »18 :

D’ailleurs si je n’eus pas besoin de croire absolument à l’innocence d’Albertine parce que ma souffrance avait diminué, je peux dire que réciproquement si je ne souffris pas trop de cette révélation, c’est que depuis quelque temps, à la croyance que je m’étais forgée de l’innocence d’Albertine, s’était substituée peu à peu et sans que je m’en rendisse compte, la croyance toujours présente en moi, en sa culpabilité. Or si je ne croyais plus à l’innocence d’Albertine, c’est que je n’avais déjà plus le besoin, le désir passionné d’y croire. C’est le désir qui engendre la croyance et si nous ne nous en rendons pas compte d’habitude, c’est que la plupart des désirs créateurs de croyances, ne finissent — contrairement à celui qui m’avait persuadé qu’Albertine était innocente — qu’avec nous-mêmes (Albertine disparue, pp. 189-190 ; c’est nous qui soulignons)19

A partir du moment où témoigner n’est pas prouver, le verdict de culpabilité ou d’acquittement devient une question de croyance. La croyance, qu’elle soit un acte performatif — comme dans le cas où je donne créance à un témoignage — ou un état métaphysique, se rattachant au fait que je crois à une instance divine, à des doctrines religieuses ou à des événements futurs, est toujours sujette aux tourments psychiques : elle naît pour soulager un besoin impérieux, pour apaiser une souffrance intense, pour assouvir, en fin de compte, un « désir passionné ». Et c’est pour cette raison-là qu’elle se meut par rapport à la mobilité du désir. Si c’est le désir qui engendre la croyance, c’est le désir également qui cause son évanouissement. Ou peut-être la croyance s’évanouit-elle avec le désir. Croire Albertine innocente, c’est maintenir le désir pour Albertine vivant. Et si Marcel déclare avoir opté pour la culpabilité d’Albertine, c’est que, son deuil avançant, son désir pour Albertine risque de s’éclipser.

Publié sur Fabula le 15 février 2007
Notes :
1 Stendhal, La Chartreuse de Parme, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2003, p. 44
2 Voir Robert McGinnis, « L’inconnaissable Gomorrhe : à propos d’Albertine disparue », Romanic Review, n° 1, 1990, p. 94 : « L’histoire de Gomorrhe est une histoire non racontée. La Genèse (18, 19) relate que Yahvé a détruit les villes de la plaine pour punir le vice “contre nature” des hommes de Sodome. Si les habitants de Gomorrhe ont péri sous la pluie de feu et de soufre, nous pouvons supposer qu’ils furent coupables d’un péché semblable. Cependant, ce ne peuvent être que des conjectures, car il n’est rien écrit à ce sujet dans la Bible. Gomorrhe n’a d’histoire que par association à Sodome ».
3 Notamment celles de Gilberte et d’Aimé.
4 « [...] hélas! en cette fin de journée lointaine à Montjouvain, caché derrière un buisson où (comme quand j’avais complaisamment écouté le récit des amours de Swann), j’avais dangereusement laissé s’élargir en moi la voie funeste et destinée à être douloureuse du Savoir. » (La Prisonnière, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », vol. III,  1988, pp. 499-500).
5 J. Hillis Miller, « The other’s other : jealousy and art in Proust », Qui Parle, vol. IX, n° 1, Fall/Winter 1995, p. 123 (« Jealousy is a rage to know the other’s other born of an anxiety about one’s own being »).
6 Voir ibid., p. 125.
7 « L’idée de son unicité n’était plus un a priori métaphysique puisé dans ce qu’Albertine avait d’individuel, comme jadis pour les passantes, mais un a posteriori constitué par l’imbrication contingente mais indissoluble de mes souvenirs. » (Albertine disparue, p. 137).
8 Hillis Miller, « Le mensonge, le mensonge parfait. Théories du mensonge chez Proust et Derrida », Passions de la littérature : avec Jacques Derrida, actes du colloque de l’Université catholique de Louvain (juillet 1995), sous la direction de Michel Lisse, Paris, Galilée, 1996, p. 405.
9 Ibid., p. 409.
10 McGinnis, « L’inconnaissable Gomorrhe », art. cit., p. 95 : « Dans la Recherche, l’homosexualité féminine s’associe à Gomorrhe pour symboliser l’inconnu, l’inconnaissable ». Voir aussi Hillis Miller, « The other’s other : jealousy and art in Proust », art. cit., pp. 126-127.
11 « Le malheur imprévu avec lequel je me retrouvais aux prises, il me semblait l’avoir lui aussi (comme l’amitié d’Albertine avec deux lesbiennes) déjà connu [...] » (Albertine disparue, p. 17).
12 « P.-S. Je ne réponds pas à ce que vous me dites de prétendues propositions que Saint-Loup (que je ne crois d’ailleurs nullement en Touraine) aurait faites à votre tante. C’est du Sherlock Holmes. Quelle idée vous faites-vous de moi ? ». (Albertine disparue, p. 39).
13 Jacques Derrida, Poétique et politique du témoignage, Paris, L’Herne, « Carnets », 2005, p. 24. Sur le mot « témoin », voir aussi Émile Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, t. II, livre 3, chap. 7, Minuit, 1969.
14 « Les parents de la petite fille que j’avais amenée une heure chez moi avaient voulu déposer contre moi une plainte en détournement de mineure ». (Albertine disparue, p. 27).
15 « [...] j’enverrais Saint-Loup exercer sur Mme Bontemps et, comme à mon insu, la pression la plus brutale pour qu’Albertine revînt au plus vite ». (Albertine disparue, p. 19 ; c’est nous qui soulignons).
16 « "Tu es sûr, me dit Robert, que je peux offrir comme cela à cette femme trente mille francs pour le comité électoral de son mari. Elle est malhonnête à ce point-là ? Si tu ne te trompes pas, trois mille francs suffiraient ». (Albertine disparue, p. 25).
17 « "Comment vous ne savez pas faire renvoyer quelqu’un qui vous déplaît? Ce n’est pas difficile. Vous n’avez par exemple qu’à cacher les choses qu’il faut qu’il apporte. Alors, au moment où ses patrons sont pressés, l’appellent, il ne trouve rien, il perd la tête. Ma tante vous dira, furieuse après lui: “Mais qu’est-ce qu’il fait ?” Quand il arrivera en retard tout le monde sera en fureur et il n’aura pas ce qu’il faut. Au bout de quatre ou cinq fois vous pouvez être sûr qu’il sera renvoyé, surtout si vous avez soin de salir en cachette ce qu’il doit apporter de propre, et mille autres trucs comme cela » (Albertine disparue, p. 53).
18 « Le mensonge, le mensonge parfait », art. cit., p. 409.
19 Voir aussi ibid., p. 93 : « Le désir est bien fort, il engendre la croyance, j’avais cru qu’Albertine ne partirait pas parce que je le désirais. Parce que je le désirais je crus qu’elle n’était pas morte; je me mis à lire des livres sur les tables tournantes, je commençai à croire possible l’immortalité de l’âme. » C’est nous qui soulignons.

Pour citer cet article : Christina KKONA (Université Paris 7-Denis Diderot) , "Le « narrateur informé » ou le roman de l'aimé(e)", À la recherche d’Albertine disparue, URL : http://www.fabula.org/colloques/document464.php


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