


Protée est une revue universitaire dans le champ diversifié de la sémiotique, définie comme science des signes, du langage et des discours. On y aborde des problèmes d'ordre théorique et pratique liés à l'explication, à la modélisation et à l'interprétation d'objets ou de phénomènes langagiers, textuels, symboliques et culturels, où se pose, de façon diverse, la question de la signification.
Vol. 36, no 2 (automne 2008) - Éthique et sémiotique du sujet
Sous la direction de Maria Giulia Dondero
PRÉSENTATION
Maria Giulia Dondero
Pour une approche sémiotique des pratiques éthiques
Ce numéro de Protée souhaite proposer une réflexion sur la
description – et la descriptibilité – de la subjectivité par le biais
d'une étude sur l'éthique. Ce numéro vise plus précisément un double
objectif : tout d'abord, rendre compte d'un changement épistémologique
à l'intérieur de la discipline sémiotique, de plus en plus intéressée à
analyser des pratiques plutôt que des textualités, et, ensuite, décrire
comment ce changement épistémologique est fondamentalement lié à une
nouvelle approche du sujet humain. Comme le postule la majorité des
textes recueillis ici, le sujet ne se caractérise plus seulement comme
une position syntaxique à l'intérieur d'une narration clôturée, mais il
est analysé en tant que subjectivité pleine en train de se constituer
et de s'interroger sur elle-même. Par le biais d'une étude sur
l'éthique, qui est le domaine où la subjectivité se manifeste dans
toute sa nature problématique, la sémiotique se confronte aux relations
entre le sujet conçu en tant que produit discursif et le sujet en tant
que personne qui agit dans le monde : elle vise en somme à analyser la
dynamique identitaire entre l'expérience in vivo et l'expérience
racontée. (Extrait)
ARTICLES
Jacques Fontanille
Pratique et éthique. La théorie du lien
Le concept de « valeur » occupe une place centrale dans les sémiotiques
d'inspiration linguistique, issues des travaux de Saussure, Hjelmslev,
Benveniste et Greimas, et ce, au nom du principe différentiel qui les
fonde. Parmi ces sémiotiques, la tendance massive des vingt dernières
années, pour de multiples raisons, a consisté à traiter de ces valeurs
dans une perspective esthétique. Sans renier les travaux de cette
période féconde, qui a privilégié la voie phénoménologique, la relation
au monde sensible, les esthésies et la culture artistique, de nombreux
sémioticiens s'intéressent aujourd'hui à des discours, à des objets et
à des pratiques qui relèvent de toute évidence d'un autre ordre de
valeurs, qui impliquent des normes, une déontologie : en somme, des
positions et des valeurs éthiques. L'approche sémiotique de la
dimension éthique, dans la perspective ouverte par les recherches sur
les pratiques et les interactions sociales, ne peut se cantonner à un
inventaire des contenus sémantiques et modaux des valeurs. La forme de
ces pratiques et de ces interactions sociales s'exprime essentiellement
dans l'ordre syntagmatique, et le traitement sémiotique de l'éthique
doit donc être syntagmatique et stratégique. La rhétorique générale de
Perelman comporte à cet égard un ensemble de propositions très
éclairantes et pourtant faiblement exploitées aujourd'hui : il s'agit,
en l'occurrence, de la « théorie du lien », des liaisons et des
déliaisons, des ruptures et des freinages qui affectent les relations
entre les éléments de la scène argumentative. Cet essai se propose de
reprendre ces éléments, d'en formuler une articulation systématique et
plus étendue que celle de Perelman, pour en rendre possible
l'application aux pratiques sémiotiques en général. L'éthique des
pratiques prend alors la forme globale d'une rhétorique des stratégies
sociales.
Maria Giulia Dondero
Le jugement éthique : le cas du pardon
Dans notre contribution, nous voudrions aborder les pratiques du
pardonner en relation avec les pratiques institutionnelles et
juridiques de l'amnistie. À ce propos, nous distinguerons le jugement
éthique du jugement moral afin de lier le discours sur la subjectivité
au discours sur les domaines culturels, tels le droit et la
juridiction. En effet, la dimension éthique est suspendue entre
l'institutionnalisation des valeurs (protocole, procédure, loi) et
l'autoréglage du sujet agent (pratiques d'autoréflexion et gestion de
soi-même) : dans la dimension éthique, le sens reste toujours
questionnable. L'imperfectivité de la clôture sémantique (le
« pourquoi » de l'action) entraîne pour toute pratique éthique la
nécessité de se « justifier » et, surtout, le devoir de rendre compte
de son fondement dans la durée. Tout cela met au coeur de l'éthique des
pratiques la décision, c'est-à-dire une négociation de la pratique sur
son propre bien-fondé, son « caractère sensé », dans une tension
interprétative qui connecte la motivation à la loi. Enfin, nous
pointerons du doigt le fait que, dans le régime de l'éthique, existe un
fort besoin de reconnaissance réciproque, telle la reconnaissance
réciproque et publique de la culpabilité et du pardon. La relation
entre victime et coupable ne touche pas seulement à la relation intime
entre les deux, ni seulement aux pratiques de sanctions juridiques,
mais aussi aux jugements de l'opinion publique, voire de la doxa, car
c'est cette dernière qui encadre la relation et construit les
frontières entre le pardonnable et l'impardonnable.
Denis Bertrand
L'émotion éthique. Axiologie et instances de discours
Comment peut-on parler d'« émotion éthique » et dépasser le caractère
paradoxal de cette expression ? Après avoir évoqué l'apparente
incompatibilité conceptuelle entre éthique et émotion, l'étude cherche
à identifier les différentes localisations du pathémique dans la trame
de la signification éthique. Elle y reconnaît ainsi une véritable
syntagmatique de l'émotion, en une succession de séquences. Elle se
fonde tout d'abord sur le concept de transduction (G. Simondon) pour
analyser le rôle de l'émotion dans le passage du pré-individuel à
l'individuel et au trans-individuel. Elle développe ensuite la thèse de
Lévinas qui fonde la responsabilité éthique sur l'émotion du visage de
l'autre. Elle analyse enfin l'éthique sensitive de Jean-Jacques
Rousseau en amont des obligations morales. Cette reconnaissance de
l'émotion éthique permet de dégager la spécificité d'une approche
sémiotique des axiologies de la responsabilité : elle approfondit le
lien entre structures discursives, assomption subjective et valeurs.
Pierluigi Basso Fossali
Éthique et sémiotique des destins croisés. La négociation de l'agir sensé entre formes de vie
L'éthique est liée à une sémantique de l'action qui dépasse la raison
instrumentale ; en effet, selon un regard éthique, le caractère sensé
de l'agir relève d'une inclusion de chaque scénario pratique – délimité
et focalisé par une visée – dans un cadre de traductibilité des mobiles
et des valences. La perspective éthique s'enracine ainsi dans un
détachement critique par rapport à l'immersion dans les scénarios
d'action. L'éthique est élaborée par un discours vertigineux qui
devrait s'étendre au-delà des morales ; ces dernières, en tant que
formes culturelles stratifiées dans le temps, devraient être décrites à
partir d'une observation de deuxième ordre par les mêmes communautés de
discours qui les ont élaborées. L'éthique concerne la gestion des
valeurs identitaires par rapport à leur horizon destinal. Chaque
communauté de discours élabore une axiologie fondée sur la
redistribution commensurable des destins ; mais la tension
inter-communautaire fait émerger constamment l'exigence de répondre à
la division des morales par la neutralisation d'une destinalité
séparée. L'éthique est donc le niveau de négociation de l'agir sensé
qui dépasse les garanties de sens données par les domaines sociaux et
les différents jeux linguistiques, et qui conduit les formes de vie à
reconnaître le scandale représenté par une Babel des destins. L'éthique
est le bord d'une forme de vie qui doit se dépasser, s'étendre au-delà
de ses buts et de sa propre finitude. Pour cette raison, le caractère
apparemment intraitable des questions éthiques sub specie semiotica
devient un domaine d'investigation potentiellement électif de la
discipline, car cette tension des formes de vie au-delà d'elles-mêmes
est, à bien voir, la structuration primaire, quoique tacite, d'une
culture : croiser des destins.
Louis Panier
Une posture éthique en deçà des valeurs ?
L'éthique et la sémiotique ont en commun de poser la question de
l'identité et de la construction de valeurs et de décrire les modalités
de constitution d'un sujet relatif aux valeurs et à leur mise en
pratique. Après avoir repris la problématique sémiotique classique des
valeurs et des objets-valeurs, cet article envisage, à la suite de
l'analyse d'un court récit-parabole, la possibilité d'une constitution
éthique du sujet instauré en deçà des valeurs et des objets où elles
s'investissent, dans la posture qu'il prend relativement à l'altérité
et à la nécessaire absence d'une instance d'énonciation.
Angèle Kremer-Marietti
Moi réel / monde réel ou la constitution éthique du moi réel face au monde réel
Cet article traite de la constitution psychique et éthique du moi réel
face au monde réel, en partant de la subjectivité vive et de
l'individualité organique pour aller vers la personnalité et le sujet
dit moral. Sur la base de la sensibilité du moi profond, étayant la
statique de la personnalité en vue de sa dynamique, le langage est le
noyau de tout le mouvement autour du corps. Corps et langage se
renvoient l'un l'autre et interfèrent au point de rencontre avec
l'autre par lequel se découvre la source du souci éthique.
Sandra Laugier
La volonté de voir. Éthique et perception morale du sens
Le présent article propose une approche pragmatique de l'éthique
inspirée de la seconde philosophie de Wittgenstein. Après avoir
présenté le projet d'une éthique « sans ontologie », déplacée des
concepts généraux vers l'exploration des pratiques et la vie ordinaire,
elle met en évidence la nécessité d'une compétence éthique propre,
articulée sur la capacité à voir le sens de l'action et sur la
perception de l'importance. C'est à donner un contenu à ce concept de
l'importance qu'on peut alors s'attacher, pour définir le sens moral
comme base de la perception morale.
HORS DOSSIER
Anne Beyaert-Geslin
De la texture à la matière
Si la sémiotique a montré l'importance de la texture dans la
signification, la dimension de la matière a été largement négligée.
L'article s'efforce de distinguer ces deux dimensions et de
caractériser la matière de façon à en montrer l'intérêt pour la
sémiotique. En première approximation, la texture se laisse concevoir
relativement à la pratique de la peinture alors que la matière nous
situe généralement en dehors des pratiques ; mais, en certains cas,
elle peut caractériser la peinture et décrit alors une épaisseur du
tableau, une tridimensionnalité. Nous partirons de ce constat pour
décrire, au travers des oeuvres de Joseph Beuys, la matière comme un
actant pouvant régir, au-delà de la forme énoncée, la signification
dans son acception la plus large. Décrire ces oeuvres telles des natures
mortes nous permettra de montrer que la matière est une structure
narrative imposant dès l'abord une axiologie.
A. Cousin de Ravel, Quignard, Maître de lecture. Lire, vivre, écrire
P. Engel, Les Lois de l'esprit. Julien Benda ou la raison
M. Crouzet, M. Myself ou La Vie de Stendhal (nouvelle version)
Laurence Brogniez (dir.), Écrits voyageurs. Les artistes et l'ailleurs
O. Biaggini, B. Milland-Bove (dir.), Miracles d'un autre genre
Sévigné, Lettres de l'année 1671
A. Pope & J. Swift, Pensées sur différents sujets
H. Melville, Le Marchand de paratonnerres, suivi de La Véranda
S. Kierkegaard, La Crise et une crise dans la vie d'une actrice
E. Maigret et M. Stefanelli (dir.), La Bande dessinée : une médiaculture
I. Raynauld, Lire et écrire un scénario - Le Scénario de film comme texte
J.-F. Bédia, Les Ecritures africaines face à la logique actuelle du comparatisme
Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique. Commentaire - Tome I : Études d'introduction
P. Engel, Les lois de l'esprit, Julien Benda ou la raison
P. E. Fobah, Introduction à une poétique et une stylistique de la littérature africaine
O. Rosenthal, Ils ne sont pour rien dans mes larmes
A. Alciato, Il libro degli Emblemi, secondo le edizioni del 1531 e del 1534
Marc Azéma, La Préhistoire du cinéma