Fabula, la recherche en littérature (actu)

P. Wald Lasowski, Le grand dérèglement. Le roman libertin du XVIIIe siècle.

Parution livre

Information publiée le mardi 15 avril 2008 par Marc Escola (source : Livre reçu)



_blank

Patrick Wald Lasowski, Le grand dérèglement. Le roman libertin du XVIIIe siècle

Gallimard, collection "L'infini", 165 p.

EAN : 9782070119387
16,50 €



En 1680, dans son Dictionnaire français contenant les mots et les choses, Pierre Richelet définit le libertinage comme "dérèglement de vie. Désordre".

Dérèglement est le mot. C'est à travers lui, c'est à travers cette rencontre du libertinage et du dérèglement que le roman libertin du XVIIIe siècle s'approprie la peinture des plaisirs. La littérature romanesque n'est-elle pas la zone franche de la littérature comme le sexe est la zone franche du corps ? Licence effrénée du roman. Il dérange les codes, renverse les usages, provoque les censeurs.

Il est par excellence l'Irrégulier. "Femmes et filles plongées dans le désordre", il est impossible de garder "un silence profond sur vos dérèglements", écrit Diderot qui fait parler les bijoux pour faire entendre le désordre du monde. Chaque roman libertin rejoue à sa manière le jugement porté sur Le Portier des Chartreux : "Enfin toutes les règles du roman sont violées dans celui-ci : religion, moeurs, honnêteté, vérité, vraisemblance, rien n'est ménagé." Si le roman a jamais eu de règles, s'il a souhaité s'en donner, les voici réduites à rien.
Le libertinage vient.

Sommaire:

Affranchi !
Débauche ouverte à la cour
L'atchéisme en amour
Le libertinage de plume
Foutro-critico-énergico-lubrique
Bouche d'enfer ou le roman
Dans la clandestinité
L'école du monde
Priape tout à coup
Du sang sur la liste


BIOGRAPHIE de Patrick Wald Lasowski

Professeur à l'université de Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis, Patrick Wald Lasowski se partage entre l'étude de la littérature libertine du XVIIIe siècle et celle du roman français du siècle suivant. Il a été le responsable des deux volumes des Romanciers libertins du XVIIIe siècle dans la Bibliothèque de la Pléiade.

* * *

On peut lire sur le site evene.fr un premier article sur cet ouvrage.

Et dans Le Monde des livres du 13/6/8, cet article de P. Kéchichian :

Patrick Wald Lasowski : le printemps des libertins


"Sans la littérature qui l'accompagne, lui donne son espace vital, le libertinage ne serait qu'un pâle désordre de corps et d'esprit, une gesticulation vite fatiguée d'elle-même. Patrick Wald Lasowski : "Dans ce procès de l'irrégularité, dans cet affranchissement à travers lequel se définit le libertinage, c'est la langue elle-même qui est mise en jeu." Affirmation centrale si l'on veut aborder cette brève séquence qui commence à la mort de Louis XIV, en 1715, passe par la Régence et le règne de Louis XV et s'achève brutalement à la Révolution. Certes, le libertinage n'est pas, un beau jour, tombé du ciel, et ne va donc pas y remonter, tout d'un coup, après 1793 : l'histoire fournit simplement un cadre, avec sa part d'arbitraire.

Fin brutale donc, à la mesure du danger peut-être... Du même, en langage fleuri : "Dans le décalottage révolutionnaire de l'Histoire, de la langue et du corps, foutre porte à l'échafaud. Le mot tombe comme le couperet. Il se confond avec l'actualité de la Terreur dans le sang qui jaillit des têtes tranchées. Répétition mécanique et fatale. Foutre touche à son terme. Son histoire s'achève avec la guillotine."

Patrick Wald Lasowski travaille depuis longtemps à la connaissance et à la promotion de la littérature libertine et de ses entours. Les deux volumes de l'anthologie des Romanciers libertins du XVIIIe siècle ("Pléiade", 2000 et 2005), et quelques brefs et beaux essais - sur la mouche, la faveur, le transport amoureux ou la guillotine (Gallimard "Le promeneur", 2003-2007) - traduisent sa maîtrise du sujet et des oeuvres qui se rattachent à cette tradition. Dans Le Grand Dérèglement, il a repris, remanié et organisé un certain nombre d'études et de préfaces. L'accent est mis sur la force subversive de ce qui n'est pas seulement une attitude ou une théorie, mais "un style, un rythme, un transport particulier dans le mouvement des corps et des idées, dans la circulation des textes et des postures".

La question est d'abord celle de la définition. Les mots "libertin" (plus rarement, et plus péjorativement, "libertine") et "libertinage" sont, comme le remarque judicieusement Wald Lasowski, "logé à merveille dans les dictionnaires, entre "liberté" et "librairie"". L'origine du mot est lointaine, mais l'histoire commence vraiment au XVIe siècle. En 1552, cette claire et nette définition : "Qui de servage a esté mis en liberté." En 1694, l'Académie, elle, sermonne : le libertin est celui qui "prend trop de liberté et ne se rend pas à son devoir". On soupçonne déjà que ce "trop" ouvre une nouvelle voie de connaissance. Neuf ans avant cette académique définition, Bossuet, la curiosité aiguisée, s'interrogeait sur le profit de la subversion libertine : "Mais qu'ont-ils vu, ces rares génies, qu'ont-ils vu de plus que les autres ?" C'est bien toute la question...

A cette époque, il devient donc clair que le libertin est "fondamentalement l'être du dérèglement" et qu'au sens "glissant, fuyant, clandestin" du terme s'est ajouté un sens beaucoup plus précis, c'est-à-dire dangereux, explosif... "Les chemins de l'hérésie" - le mot est trop fort... disons plutôt de la révolte contre les commandements de Dieu, contre l'Eglise surtout - et ceux de "la débauche" se rejoignent. Mais, à sa manière, le débauché est aussi un témoin. Ce n'est plus seulement de plaisir qu'il s'agit, même si le moteur est là - "Foutre est le mot qui crée un monde". Car en même temps s'invente une nouvelle "civilité" : "Au regard du XVIIIe siècle, le plaisir est le ferment de la sociabilité et, quand il est bien entendu, le partenaire de la raison."

Mais comment la littérature traduit-elle ou prolonge-t-elle ce "grand dérèglement" ? "Entre élégance et trivialité", la frontière n'est pas étanche. Ainsi, Crébillon fils commence sa carrière, en 1732, par un roman galant puis continue, avec la même grâce, par des romans plus explicitement libertins. Mais la trivialité, qu'on aurait tendance à nommer aujourd'hui pornographie, est souvent un passage obligé... Du "boudoir" au "foutoir", il n'y a qu'un pas. Un autre pas sera vite accompli qui mène à "la virulence de la littérature pamphlétaire" - dont Marie-Antoinette deviendra l'une des cibles favorites.

"Dévergondée, la langue fait l'aveu d'elle-même", écrit Wald Lasowski. Une langue qui, même lorsqu'elle se dérègle et balbutie d'émotion - on mime souvent le plaisir sexuel, jusque dans la ponctuation, dans les romans libertins -, ne brade jamais l'art de la conversation, du commerce raffiné de l'esprit hérité de la culture galante. Ce trait peut sembler contradictoire à des esprits modernes abreuvés de vulgarité : il identifie mieux qu'aucun autre la littérature libertine. Des Liaisons dangereuses à La Philosophie dans le boudoir, de Sade, nombreux sont les exemples de cette piquante sociabilité, accompagnée d'une vocation solide à l'éducation. Des filles surtout.

La question du roman et celle de la place du lecteur donnent lieu à d'intéressants développements. Le lecteur - plus souvent la lectrice - est mis en scène. Il participe. S'échauffe. Lire est un acte. "Un lecteur fictif prend par la main le lecteur véritable. Les noces du lecteur et du roman s'engagent." "Prenez, lisez, ne craignez rien" : l'invitation de Diderot dédicaçant ses Bijoux indiscrets vaut pour aujourd'hui."




Derniers ouvrages parus :

P. E. Fobah, Introduction à une poétique et une stylistique de la littérature africaine

M.-C. Alexandrine-Sinapah, Itinéraire d'un esclave-poète à Cuba - Juan Francisco Manzano (1797-1854) entre littérature et histoire

Cl. Launchbury, Music, Poetry, Propaganda. Constructing French Cultural Soundscapes at the BBC during the Second World War 

O. Rosenthal, Ils ne sont pour rien dans mes larmes

A. Alciato, Il libro degli Emblemi, secondo le edizioni del 1531 e del 1534

Marc Azéma, La Préhistoire du cinéma

J. Milly, Au seuil de l'image

I. Mons, Lou Andreas-Salomé. En toute liberté

N. Redouane, Lecture(s) de Rachid Mimouni

Chr. Martin (dir.), Fictions de l'origine (1650-1800)

D. Brooks, The Sons of Clovis : Ern Malley, Adoré Floupette and a Secret History of Australian Poetry

Jean Richepin, Truandailles

C. Meyer-Plantureux, Romain Rolland - Théâtre et engagement

C. Aliberti, Du spasme existentiel à la quête de rédemption

M. Kadima-Nzuji, Théâtre et destin national au Congo-Kinshasa - 1965-1990

Jean-Yves Tadié, Le lac inconnu - Entre Proust et Freud

N. Frogneux (dir)., J. Patocka. Liberté, existence et monde commun

Verlaine, Romances sans paroles (éd. Arnaud Bernadet)

Sandrine Dubel et Alain Montandon (dir.), Mythes sacrificiels et ragoûts d'enfants

Jules Verne, Voyages extraordinaires (éd. J.-L. Steinmetz)

T. Karsenti, Le Mythe de Troie dans le théâtre français (1562-1715)

J. Verne, Les Enfants du capitaine Grant – Vingt mille lieues sous les mers

S. Courant, Approche anthropologique des écritures de voyage

M. Bandello, Novelle / Nouvelles III, 2e part., VI-XXXVIII

J. Pigeaud, Les Loges de Philostrate

Fil d'informations RSS Fil d'information RSS   Fabula sur Facebook Fabula sur Facebook   Fabula sur Twitter Fabula sur Twitter