Fabula, la recherche en littérature (actu)

P. Boucheron, Léonard et Machiavel

Parution livre avec compte rendu à paraître prochainement dans Acta

Information publiée le lundi 1 septembre 2008 par Matthieu Vernet



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Léonard et Machiavel

Patrick Boucheron

Lagrasse : Verdier, 2008.

160 p.

Prix 12 EUR

EAN 978-2-86432-547-5
Présentation de l'éditeur :

La scène se passe à Urbino, au palais ducal, à la fin du mois de juin 1502. Dans l'effet de souffle des guerres d'Italie, les petits États tremblent sur leur base ; ils seront à qui s'en emparera hardiment. Insolent et véloce comme la fortune, César Borgia est de ceux-là.
Le fils du pape donne audience à deux visiteurs. Le premier est un vieux maître que l'on nomme Léonard de Vinci, le second un jeune secrétaire de la Chancellerie florentine du nom de Nicolas Machiavel.
De 1502 à 1504, ils ont parcouru les chemins de Romagne, inspecté des forteresses en Toscane, projeté d'endiguer le cours de l'Arno. Un même sentiment d'urgence les fit contemporains. Il ne s'agissait pas seulement de l'Italie : c'est le monde qui, pour eux, était sorti de ses gonds.
Comment raconter cette histoire, éparpillée en quelques bribes ? Léonard ne dit rien de Machiavel et Machiavel tait jusqu'au nom de Léonard. Entre eux deux coule un fleuve. Indifférent aux efforts des hommes pour en contraindre le cours, il va comme la fortune.
Alors il faut le traverser à gué, prenant appui sur ces mots rares et secs jetés dans les archives comme des cailloux sonores.

Extrait :

Léonard et Machiavel n'étaient pas de ces éclaireurs à l'avant-garde, mais au coeur de la bataille, dans la mêlée confuse, où rien ne se discerne nettement sinon la vérité du combat. Ils n'ont pas fait leur temps ; parce qu'ils furent si intensément du leur, ils sont toujours du nôtre. Il y eut entre eux un temps commun, qui les fit contemporains. Non pas continûment, et d'une manière si sourde et si souple, sans doute, qu'ils ne trouvèrent guère de mots pour le dire. Mais la même urgence d'agir et une semblable écoute aux rythmes du monde ; l'évidente certitude que sa cadence hésite, et qu'il appartient aux hommes d'en ressentir la pulsation pour doucement l'amener à reprendre son cours réglé ; le courage de grimper la montagne pour contempler la plaine, et de descendre dans la plaine pour regarder la montagne, afin de toujours rester en éveil, brusquer les points de vue, et maintenir vibrante l'indétermination du moment ; pour cette raison la volonté têtue de ne jamais s'attarder en compagnie des mêmes ; et surtout, surtout, s'arracher à la splendeur des mots, à leur entêtante séduction, pour fouiller toujours plus loin, plus douloureusement aussi, la vérité des choses.
Et puisque tout se dit en si peu de temps, ne plus s'attarder désormais. Raconter la fin de César Borgia est superflu une fois accompli le drame de Senigallia : il disparaît dans les coulisses, comme un acteur exténué qui a subjugué le public de son morceau de bravoure. Détourner le fleuve est impossible quand sa puissance reprend son cours : regardez-le sauter les digues pour aller se perdre dans la mer. Et comment décrire la fuite des blessés milanais, quittant par la gauche le champ de bataille d'Anghiari ? Ils s'estompent dans la poussière soulevée par les combattants acharnés et sauvages qui luttent pour l'étendard. Finir n'est rien, car seul compte ce moment si lent et si brutal, suspendu comme un souffle coupé, où tout éternellement commence.

* * *

P. Assouline consacre un billet à ce livre sur son blog Larepubliquedeslivres:

"Une conversation dans la nuit d'Urbino".

"Qu'on se le dise : l'une des plus belles surprises littéraires de la rentrée n'est pas un roman. Moins encore un roman historique ou un livre à costumes. Ni un document. Plutôt un genre hybride qui relèverait d'un croisement entre l'essai et le récit historiques. […]

Lire la suite…

*  *  *

Dans Libération daté du 19/9/8, on pouvait lire un article sur cet ouvrage:

"Ils turbinaient à Urbino Recueilli par éric Aeschimann QUOTIDIEN : jeudi 18 septembre 2008 PATRICK BOUCHERON Léonard et Machiavel Verdier, 152 pp., 12 euros. L'historien Patrick Boucheron explore les points de recoupements de deux figures essentielles : Léonard de Vinci, l'artiste universel par excellence, et Nicolas Machiavel, l'inventeur de la raison politique. Ni fiction, ni biographie, Léonard et Machiavel est plutôt une méditation sur l'esprit de la Renaissance.

«Nous savons que les deux hommes se sont croisés, probablement à plusieurs reprises, entre 1502 et 1505. Leur rencontre n'a laissé que d'infimes traces dans leurs oeuvres respectives. Elle a pourtant bien eu lieu, et à un moment essentiel de l'histoire européenne. Les guerres d'Italie répandent dans les esprits le sentiment que le monde est en train de changer de base et, s'il y a une actualité à cette histoire, c'est peut-être l'idée que, quand tout nous désoriente et nous déçoit, le devoir de l'intellectuel est d'abord de nommer les choses avec exactitude. Ce que Léonard et Machiavel feront l'un et l'autre, à leur manière - en maîtres du réalisme.

«Cette histoire commence dans les Marches, aux confins de la Toscane et des Etats de l'Eglise. Là, des hommes nouveaux tentent de profiter de l'instabilité des temps pour se tailler un destin. Parmi eux, il y a César Borgia, fils du pape Alexandre VI, dont le nom incarne la promesse, ou la menace, du prince des temps nouveaux. En juin 1502, il s'empare du petit duché d'Urbino et s'installe dans le palais ducal, construit trente ans auparavant et considéré comme le plus beau palais du monde. Depuis cette base, il veut fonder un Etat à la mesure de son ambition. Inquiète, Florence dépêche son jeune secrétaire à la chancellerie, Nicolas Machiavel.

«L'auteur du Prince n'a encore rien écrit, sinon des dépêches diplomatiques. Il est dans l'action et défend la République de Florence, le combat de sa vie. Confronté à la violence politique, il va suivre, fasciné, les étapes de l'aventure de Borgia, jusqu'au désastre final, en 1504. Il y forgera l'idée maîtresse du Prince : la politique est l'art du rythme, du moment de la décision. Quand Borgia est dans le tempo, il gagne ; dès qu'il lâche la cadence, il perd. «Léonard de Vinci arrive au même moment à Urbino, à la recherche d'un nouveau mécène. Depuis la chute du duché de Milan, en 1500, il est sur la route, ballotté par les incertitudes politiques. Inventeur et mathématicien autant que peintre - même s'il commence la Joconde en 1503 -, sa renommée est d'abord celle d'un maître des machines - de guerre ou de théâtre. C'est sans aucun doute l'ingénieur que Borgia prend à ses côtés. Mais Léonard veut surtout comprendre la grande machinerie du monde, ce que Machiavel appelle la "vérité effective de la chose". On en prend la mesure dans le carnet qu'il tient durant son année auprès de Borgia, et que j'ai pu consulter à l'Institut de France. Là, au gré de sa vie errante, il note ses observations sur le vol des oiseaux, ses projets de fortifications, ses rêveries mathématiques et, de manière de plus en plus obsédante, ses relevés sur les forces hydrauliques.

«C'est d'ailleurs à propos de l'aménagement d'un fleuve que les deux hommes se recroisent, à l'été 1503, à Florence cette fois. Il s'agit de détourner les eaux de l'Arno pour noyer les défenses de la cité rivale de Pise. Machiavel soutient ardemment le projet conçu par Léonard et, si les pluies de l'automne 1504 auront raison du chantier, cette "pensée du fleuve" est peut-être ce qui les aura le plus rapprochés. Pour le théoricien politique, gouverner, c'est dompter la fortune qu'il voit comme des eaux toujours promptes à déborder - on retrouve la métaphore dans le Prince, longuement développée. Et pour le peintre, celui qui saura, par son art, canaliser la puissance hydraulique se rendra maître des forces déchaînées de la nature. C'est, porté à sa quintessence, le rêve de la Renaissance.»"





Url de référence :
http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-leonardetmachiavel.html



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